Prologue

 

Mer d'Oman …

 

L'eau ondulait à peine et le silence régnait, à peine brisé par le cri d'une mouette survolant la mer bleutée à la recherche de nourriture. Tout était calme à présent et seuls les morceaux de bois qui jonchaient la surface de l'eau témoignaient de la violence de l'attaque qui s'était abattue sur un riche navire marchand à peine quelques heures plus tôt. Des pirates. Parmi les derniers qui écumaient encore les océans, traquant les navires de la Compagnie des Indes qui se traînaient sur les eaux, alourdis par leurs cales emplies de richesses ou d'êtres humains. Des hommes dangereux s'il en était, des hommes qui avaient résistés aux moyens mis en œuvre pour les chasser, et dont les capitaines hissaient sans vergogne l'étendard rouge annonçant qu'ils ne feraient pas de quartier, compensant le manque de ruse qui était le plus souvent leur lot par une violence aveugle ils ne laissaient rien après leur passage. A présent qu'ils étaient partis en emportant l'or qu'ils convoitaient la paix était revenue. Plus un souffle de vent ne faisait osciller l'épave flottant misérablement tandis que, seule au milieu de l'océan, une jeune fille laissait peu à peu le froid engourdir ses membres.

 

Elle était âgée d'à peine vingt ans mais avait vu plus d'horreur en six mois que le plus aguerri des soldats. Seule rescapée de l'attaque, elle songeait à tout ce qu'elle avait perdu, à sa famille massacrée par des indigènes, tandis que, cette fois déjà, elle avait seule échappé au carnage. La jeune fille poussa un soupir fatigué tandis qu'elle renonçait. Elle ferma ses yeux d'azur dans l'attente de la mort. Elle sourit avec tristesse et se laissa envahir par une sensation de flottement. Sa respiration ralentit peu à peu jusqu'à la faire sombrer dans l'inconscience qui précède la fin.

 

Non loin de là, brisant le silence, le Hollandais Volant émergea avec brutalité et projeta une gerbe d'eau salée tout autour de lui, tandis qu'à la barre, le Capitaine Turner posait son regard glacé sur l'épave.

 

Will, le visage empli de coquillages variés et de tentacules qui le faisaient ressembler à son prédécesseur regarda sans émotion les débris du vaisseau et reconnut le travail d'un pirate.

« Maccus… prends des hommes et va chercher les survivants, s'il y en a … »

L'autre baissa les yeux avant de se précipiter, sachant par expérience qu'il était inutile de parler avec le Capitaine.

 

Derrière Will, Bill le Bottier, son père, dont le visage était à présent une gigantesque étoile de mer frissonna. Il avait de plus en plus de mal à conserver sa raison, dévoré lui aussi par le navire maudit.

 

Mais ce n'était rien comparé à ce qui avait été Will Turner …

 

Lors de ses plus en plus rares moments de lucidité, Bill voyait les ravages que le commandement du Hollandais Volant avait fait sur son fils. Will était devenu un homme dur, sombre, dont la raison vacillait sans cesse, incapable de pitié, incapable d'amour. Il ne connaissait ni remords ni regrets et trouvait son plaisir dans la souffrance des autres. Son âme était noire à présent, dévorée toute entière par le Hollandais Volant qui grossissait peu à peu, comme si le navire se nourrissait de son capitaine.

 

Pourtant, une étincelle de celui qui avait été un jeune forgeron follement épris subsistait encore en Will. Lorsque, comme Jones avant lui, Will jouait de l'orgue, son âme s'apaisait tandis qu'il goûtait au bonheur. La musique l'emmenait loin, le rapprochait de son cœur qui battait à présent dans la poitrine de son ancienne fiancée, il ressentait alors l'amour qu'elle éprouvait et qui, seul, calmait sa haine et l'empêchait d'être dévoré entièrement par le Hollandais Volant…

 

Maccus gravit prestement l'échelle qui le menait jusqu'à son maître et laissa tomber son fardeau à ses pieds.

« Il n'y avait que ça Capitaine. » Déclara-t-il avec indifférence.

Will haussa les épaules et se pencha sur la jeune fille, il lui tourna la tête de la pointe de sa botte.

« Réveille-toi. » Ordonna-t-il.

Un gémissement douloureux échappa à la jeune fille puis elle ouvrit les yeux, battant des cils alors qu'elle révélait son regard bleu, ses épaisses mèches blonds clair masquant au trois quart son visage.

 

Will la regarda avec froideur et savoura l'expression effrayée qui passait dans son regard. Il écarta ses cheveux à l'aide de ses tentacules et révéla peu à peu son visage. La jeune fille tremblait, n'osant bouger, terrifiée de se retrouver brutalement entourée de monstres arborant des mines cruelles.

« Est-ce que je suis morte ? » Demanda-t-elle naïvement.

Will, paralysé, ne répondit pas alors qu'il scrutait les traits de la jeune fille. Ses cheveux, ses yeux étaient différents. Sa peau avait la teinte halée de celles qui avaient passé du temps au soleil mais la forme de son visage, de ses pommettes, la courbe de la bouche. Tous ces petits détails lui ressemblaient à elle…. Celle dont il ne prononçait jamais le nom et qu'il avait possédé une unique nuit.

 

Un instant, le temps s'effaça et le ramena à son enfance, lorsqu'à son tour victime d'une attaque de pirates, il avait été repêché par celle qui avait été son amour et son tourment. Le regard effaré qui le scrutait à présent n'était ni tout à fait le même ni complètement différent.

« Comment t’appelles-tu ? Demanda-t-il d'un ton sec.

- Julia… Répondit la jeune fille trop apeurée pour songer à mentir.

- Julia… Répéta Will d'un ton rêveur. Et bien. Je veillerais sur toi Julia. » Ajouta-t-il à la grande surprise de son équipage.

 

Sans trop savoir comment se comporter, Julia le fixa et tenta de dissimuler sa terreur.

« Qui … quel est-ce navire ?

- Je suis le Capitaine William Turner et ce navire est le Hollandais Volant. » Répondit Will en la dévorant des yeux, mal à l'aise devant cette ressemblance qui était pour lui comme un aiguillon du passé.

Bill s'approcha de Will, surpris de le voir si troublé.

« Will, elle n'est ni morte ni sur le point de mourir… Tu ne peux pas la garder ici.

- Et pourquoi cela ? » S'énerva Will, sentant sa haine reprendre le dessus.

Bill baissa les yeux et s'attendit à un coup de poing comme Will en avait l'habitude lorsque la colère l'envahissait, brûlant tout sur son passage.

« Rappelle-toi la dernière fois Will…. Veux-tu vraiment que son corps se couvre d'algues ? Que son visage s'altère comme le nôtre ? » Demanda-t-il avec prudence.

A ces mots, Julia poussa un gémissement de terreur, tremblant de ce que ces créatures marines pourraient lui faire.

 

Will regarda son père, les poings serrés avant de se détendre brusquement.

«  Il existe un endroit où elle ne changera pas. Un lieu où je pourrais la garder pour moi, loin des hommes, loin des pirates … » Cracha-t-il.

L'étoile de mer qui lui faisait face se mit à battre follement à ces mots.

« Oh non …. Non, Will tu n'as pas le droit.

- J'ai tous les droits !! Je suis Capitaine de ce navire !! »

Le sourire rendu difforme par les tentacules qui le couvraient, Will s'approcha de Julia et l'entoura de ses bras recouverts de crustacés divers.

«  Non !! Hurla la jeune fille, se sentant devenir folle à l'idée qu'une telle créature puisse la toucher.

- Tu seras à l'abri là-bas. Souffla Will sans s'émouvoir. Tu seras à moi, tu ne mourras pas, tu ne vieilliras pas. Et jamais tu ne me quitteras, belle pour moi … »

 

Sous le regard impuissant de Bill, Will resserra ses bras autour de la jeune fille et les emporta tous deux dans un tourbillon. Julia ferma les yeux, terrifiée par la noirceur qui l'entourait pendant que Will jetait à peine un regard sur son mur de souffrance, resserrant juste son étreinte sur la jeune fille alors que le visage d'Elizabeth lui apparaissait.

 

Will sourit avec cruauté en apercevant le petit homme qui était là depuis plus de vingt ans et qui le regarda l'air halluciné, ne comprenant pas comment quelqu'un avait pu parvenir à cet endroit où il croupissait depuis si longtemps.

«  David ? Demanda-t-il. Où est David ? Je lui ai fait tellement de mal …. »

Will, entraînant Julia à sa suite, vint se planter devant celui qui avait été Lord Beckett.

« C'est fini. Dit-il froidement. J'ai besoin de cet endroit. »

Cutler Beckett, l'air perdu, le regarda sans comprendre.

«  Davy Jones ? Demanda-t-il plissant le front. Vous avez quelque chose à enregistrer ? » Se reprit-il en prenant sa plume, regardant avec angoisse les murs étroits de son petit bureau.

Will éclata d'un rire bref tandis que Julia, terrorisée, observait les ombres mouvantes de l'endroit où il l'avait emmenée.

« Je ne suis pas Jones pauvre fou. » Dit-il en le saisissant par la taille.

 

Will se tourna vers Julia, et, d'un geste ample, fit disparaître le décor peuplant les cauchemars de Lord Beckett.

« Bienvenue dans ta nouvelle demeure. Ricana-t-il. Je reviendrais te voir bientôt. » Ajouta-t-il sans que la jeune fille ne puisse savoir s'il s'agissait d'une menace ou d'une promesse.

L'instant d'après, Will avait disparu, emmenant avec lui Lord Beckett et la laissant seule au milieu de l'endroit qui, se nourrissant de ses souvenirs, se transformait peu à peu en son pire cauchemar…

                                                                                                                   Chapitre 1

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