Chapitre 8 Libération

Tout était calme comme à l'accoutumée dans le bayou où vivait Tia Dalma. Celle que tout le monde connaissait sous l'appellation de sorcière ne quittait plus guère sa demeure perchée dans les arbres pas plus qu'elle n'y recevait de visites. Elle restait seule, chez elle et son regard se portait souvent sur la porte du fond de sa cabane qui restait éternellement close, à demi ensevelie sous les toiles d'araignée qui la jonchaient.

 

Durant les mois, voir les années qui avaient suivis la visite commune de Jack, Elizabeth et Will et à l'occasion de laquelle elle avait greffé le cœur du jeune homme à la mourante, elle avait espéré entendre le pêne jouer. Elle avait prié pour que la porte s'ouvre et laisse le passage à l'odeur des embruns et à William Turner. Dans ses rêves, il était toujours le même et entrait avec l'air timide et emprunté qui était le sien lorsqu'il était venu pour la première fois. Dans ses rêves, la malédiction du Hollandais Volant avait épargné le jeune forgeron qui finissait par lui revenir comme elle avait espéré qu'il le fasse lorsqu'il était venu s'offrir comme capitaine.

 

Seulement ça n'était jamais arrivé et Tia Dalma n'avait pas besoin de lire les augures pour savoir que William Turner et son âme avaient été dévorés par le navire maudit comme Edward Norrington avant lui. Vingt ans de souffrances, vingt années à penser qu'elle avait enfin trouvé l'amour pour le perdre aussi vite sans même qu'il sache. Maintes et maintes fois, Tia Dalma avait failli pousser la porte pour rejoindre Will et lui avouer enfin ce qu'elle ressentait. Mais elle ne l'avait pas fait. Parce qu'elle savait que l'homme qu'elle rencontrerait de l'autre côté n'aurait plus rien de commun avec le forgeron qu'elle aimait. Elle connaissait la réputation du Capitaine Turner, celle d'être plus cruel encore que Davy Jones, prenant les âmes comme d'autres cueillaient les fleurs sauvages. Pourtant elle avait cru qu'il résisterait, que son âme si pure, si belle, résisterait à la malédiction. Mais elle s'était trompée… Son dernier acte de bonté avait été pour offrir son cœur à Elizabeth Sparrow, après cela tout le bien était mort en lui.

 

Elle n'avait pas non plus reçu de visites de Jack et d'Elizabeth, non qu'ils ne le voulaient pas mais les voir lui causait toujours un malaise indicible et ravivait sa douleur de s'être trompée des années plus tôt sur leur destin. De Tezcatlipoca non plus elle ne recevait guère de visites, le dieu de la destinée la boudait depuis qu'elle se refusait à lire les augures. Tia Dalma se leva avec souplesse malgré son âge avancé qui se comptait en siècles et alluma machinalement un cierge noir, hommage rituel au dieu qu'elle servait et dont la cruauté était incommensurable.

 

La voix de ce dernier se répandit dans son esprit avec la violence d'un boulet de canon et la fit vaciller.

« J'ai besoin que tu me serves Tia Dalma. »

La sorcière s'immobilisa sur le champ en réalisant que le moment qu'elle avait redouté depuis vingt ans était arrivé. Tezcatlipoca, seigneur du Miroir Fumant, requerrait ses services.

« Que veux tu … Demanda-t-elle.

- Tu es devenue une mauvaise servante Tia Dalma.

- Je brûle l'encens et je te sacrifie des offrandes. Répondit-elle d'une voix blanche.

- Tu ne lis plus jamais les augures Tia … Pourquoi ?

- Tu le sais. Répondit-elle d'une voix où perçait la douleur.

- C'est toi qui a exigé leur libre arbitre. Je leur ai laissé à tous, toujours. J'ai laissé dormir ma vengeance…

- Et je t'en remercie. » Souffla humblement Tia, sachant que toute autre attitude aurait des conséquences fâcheuses.

 

Dans un coin de son esprit elle entendit Tezcatlipoca ricaner et il lui sembla que le ciel s'obscurcissait brutalement à l'extérieur.

«  Que dois-je faire ?

- Voilà qui est mieux … Approuva le dieu. Ton ami, le Capitaine Turner, détient actuellement une femme dans son Purgatoire. »

Le cœur de Tia se serra à cette nouvelle alors qu’elle songeait qu'il en était venu à en désirer une autre sans toutefois se tourner vers elle. Sentant sa peine, Tezcatlipoca soupira profondément, semblant se nourrir de son chagrin.

« Il doit la libérer. Son destin n'est pas d'être là. »

Tia sursauta alors qu'elle réalisait la portée de la requête du dieu.

«  Tu veux que je lui demande de la libérer….

- Non. Je veux que tu lui ordonnes. Cette femme n'est pas liée au Hollandais Volant, ni à son Capitaine. Un autre destin l'attend. Ne me déçois pas Tia. Tu le regretterais. » Gronda le dieu en se retirant de son esprit.

 

Le cœur battant la chamade, Tia se laissa tomber sur le sol crasseux de sa cabane. Elle ne savait pas ce que Tezcatlipoca avait en tête, mais elle savait en revanche qu'il lui était impossible de se dérober à ses ordres. Avec un soupir triste, elle regarda la porte qui la mènerait directement à bord du Hollandais Volant. Le moment était venu pour elle de l'ouvrir.

 

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La porte s'ouvrit avec un grincement sinistre, les toiles d'araignées qui la recouvraient se brisèrent avec un chuintement et Tia, le cœur chaviré, passa de l'autre côté pour se retrouver dans la cabine de Will Turner.

 

L'endroit était désert et Tia soupira en voyant la chemise abandonnée dans un coin, les papiers qui jonchaient le sol de la cabine, cartes marines diverses, feuilles noircies d'une écriture de plus en plus déformée. Un grincement derrière elle la fit sursauter et elle blinda son cœur, s'attendant au choc de ses retrouvailles avec Will.

 

Sauf que ça n'était pas lui. Bill le Bottier la regarda sans la reconnaître et porta la main à son épée.

«  Que faites-vous là ? Gronda-t-il. Vous devez partir, s'il vous voit il vous enfermera comme les autres. Elizabeth… »

Tia leva doucement la main pour l'arrêter.

« Will ne me fera rien. Je dois lui parler …

- On voit que vous ne connaissez pas mon fils. Répondit Bill d'un ton sombre.

- Si … Au contraire. Répondit tristement Tia.

- Que se passe-t-il ici ! » Tonna la voix furieuse de Will Turner.

 

Tia frémit et étouffa un cri en découvrant les tentacules qui avaient envahi son visage ainsi que l’éclat dur qui assombrissait son regard, faisant paraître ses yeux plus noirs encore que ceux de Jack Sparrow.

«  Je suis venue te parler Will.

- Qui te dit que je veux te parler ? »

Tia serra les dents devant l'évidente rebuffade et glissa un regard vers Bill.

« Tu n'as malheureusement pas le choix Will. Tu es le capitaine du Hollandais Volant certes mais ça ne t'autorise pas à commettre certains actes.

- De quoi parles-tu ? Grinça Will alors que Tia, du coin de l'œil, voyait l'espoir envahir le visage de Bill.

- De la femme que tu retiens dans ton Purgatoire. Elle ne doit pas être ici. Tu dois la libérer.

- Pourquoi ferais-je ça ?

- Parce que si tu ne le fais pas … Commença Tia la bile lui remontant dans la gorge à l'idée de menacer le seul homme qu'elle ait jamais vraiment aimé. Si tu ne le fais pas, tu seras détruit. »

 

Will la regarda avec rage et plaqua un accord sauvage sur l'orgue qui fit résonner la musique discordante dans la pièce.

«  Pourquoi ne puis-je avoir quoi que ce soit à moi !!! » Hurla-t-il

Bill s'approcha lentement de lui et posa sa main sur son épaule.

« C'est mal de la garder là bas…. Elle en est à demi folle et tu le sais. »

Will ne répondit pas, son visage exprima toute la rage et la peine qu'il ressentait encore puis il disparut sous le regard ébahi de Tia.

« Il est parti la chercher. Précisa Bill. Quand il reviendra avec elle, emmenez la loin d'ici je vous en prie… »

 

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Will passa sans sourciller son mur de souffrance et atterrit gracieusement sur le sol du Purgatoire qui ne ressemblait à rien qu'il connaisse. D'un geste, Will balaya le décor des cauchemars de Julia et chercha la jeune fille des yeux. Il la trouva recroquevillée sur le sol, le regard fixe.

 

Il s'approcha rapidement d'elle et la força à se lever d'une poigne de fer. Julia, ses yeux bleus pâles fixés dans l'horreur ne réagit pas lorsqu'il la secoua et Will referma ses bras autour d'elle sans qu'elle fasse un geste pour l'en empêcher ou pour se dérober à son étreinte. Fou de rage devant sa passivité et l'ordre qui lui était donné de la relâcher, Will la serra fermement contre lui et l'emmena vers le Hollandais Volant, sentant sa respiration faible dans son cou.

 

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Tia Dalma poussa un cri d'horreur en découvrant celle que Will ramenait tandis que Bill détournait pudiquement les yeux. Julia n'avait plus grand-chose de vivant, le corps rigide, le visage fixe et le regard halluciné, elle semblait tout droit sortie de l'enfer.

« Will … mais que lui as-tu fait ? » Murmura Tia, saisie de pitié.

Le capitaine la relâcha et la poussa sans douceur vers Tia.

« Rien du tout. Tu sais que je n'ai pas droit au bonheur, pas le droit de connaître une femme, de réaliser mes rêves. Poussé par un destin plus fort que moi … » Rappela Will avec amertume.

 

Tia ferma les yeux brutalement et refoula les larmes qui montaient irrépressiblement alors qu'elle prenait la pleine mesure du destin auquel elle avait condamné Will.

« Emmène-la… Déclara Will. Et donne-la à un pirate puisqu'il est écrit qu'il me prendra tout sans rien me laisser.

- Elle n'était pas à toi. Souffla doucement Bill sans que Tia ne réussisse à savoir s'il parlait d'Elizabeth ou de la jeune inconnue.

- Elle lui ressemble tant … » Murmura Will de son ancienne voix, celle que Tia avait appris à aimer.

 

Ce moment d'humanité inattendu ne dura guère et les tentacules sur le visage de Will commencèrent à bouger en tous sens alors qu'il se tournait vers Tia qui tenait toujours la jeune femme contre elle.

« Emmène-la puisqu'il le faut et ne revient jamais. Toi tu m'as tout pris. Tu as toujours été du côté de Jack. »

Tia rougit sous l'insulte et tendit la main vers Will.

«  J'ai tenté de t'empêcher Will. S'il y avait un moyen de te ramener vers moi, de faire revivre celui que tu étais …

- Tais-toi Sorcière !!!! Vingt ans à souffrir, vingt ans à ne trouver la paix qu'en me réfugiant dans son bonheur à elle sans réussir à l'oublier. Voilà ce à quoi tu m'as condamné. Va t'en et ne reviens jamais ou je te tuerai. » Cria Will d'un ton où perçait une haine pure.

 

Bill derrière Will frissonna et fit signe à Tia de partir, affolé à la pensée de ce que son fils pourrait faire. Les larmes glissant cette fois sur ses joues, Tia tira l'inconnue en arrière et lui fit franchir la porte qui les ramènerait dans sa demeure solitaire au milieu des arbres…

Chapitre 7                                                                                               Chapitre 9

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