Chapitre 5 Le forgeron et la serveuse

Ignorant totalement la situation dans laquelle se trouvaient sa sœur et sa mère, Dominic Sparrow remontait paisiblement la rue animée de Tortuga, une épée flambante pendant à sa taille. Le jeune homme salua d'un signe de tête certains de ses aînés, aussi sur de lui que pouvait l'être son père. Secouant ses boucles d'un noir de jais, Dominic poussa la porte de son échoppe d'un geste assuré et sourit en constatant que rien n'avait bougé et que le feu qu'il avait allumé dans sa forge avant de sortir brûlait encore.

 

Dominic, un large sourire aux lèvres s'avança vers les lames qui l'attendaient, prêtes à être déformées pour mieux répondre aux exigences des pirates, avant d'embrasser la pièce du regard. Sa forge. Il avait gagné le bâtiment dans une partie de dés quelques mois auparavant, partie qui lui aurait valu une bonne rouste si son adversaire avait été en état de réaliser que les dés étaient pipés. Ensuite une autre partie lui avait permis de s'emparer du navire à l'aide duquel il avait réquisitionné le matériel nécessaire à son installation. Avec un soupir, Dominic se rappela l'abordage brutal qu'il avait mené victorieusement. Nul doute que si ses parents l'avaient vu, ils auraient été fiers de lui. Pourtant Dominic n'avait tué personne, pas le moindre marin de la Compagnie, préférant la ruse à la violence.

 

Frappant sur sa lame, un sourire lointain aux lèvres, Dominic évoqua la réaction de ses parents en apprenant qu'il ne souhaitait pas suivre leurs traces, préférant la vie de forgeron à celle de pirate. Le plus étonnant était que ça s'était mieux passé avec son père, Jack s’était contenté de soupirer bruyamment avant de lui signaler dans la même phrase sa déception et son désir de bonheur pour lui.

«  Je ne pense pas que forger des armes pour des pirates soit digne du futur Capitaine Sparrow … mais si c'est ça que tu veux je ne m'y opposerais pas. » Avait dit son père sans parvenir à masquer sa grimace.

 

Sa mère n'avait même pas essayé. Dominic s'était approché d'elle avec aisance, arborant le sourire de son père pour lui annoncer qu'il avait décidé d'opter pour une voie plus recommandable, plus semblable à celle de la famille de la jeune fille qu'avait été Elizabeth, sûr qu'elle serait heureuse de ne pas avoir à craindre pour sa vie. Le début avait été facile, sa mère le taquinant même sur une éventuelle fille qui aurait motivé son choix puis en une fraction de seconde tout avait basculé…. Elle avait fondu en larmes, ses sanglots l'étouffaient presque alors qu’elle pleurait comme jamais Dominic ne l'avait vu faire.

 

Il s'était retrouvé impuissant alors, ne comprenant pas d'où venait ce chagrin jusqu'à ce que son père arrive. Jack lui avait jeté un de ses regards noirs qu'il réservait habituellement pour leurs ennemis tandis qu'Elizabeth s'accrochait nerveusement à sa veste et enfouissait son visage dans son cou.

« Jack… Dominic il… il … Avait elle balbutié.

- Je sais, calme toi mon ange. » S'était borné à répondre Jack en la serrant contre lui et en chassant son fils d'un regard.

 

Longtemps après, sa mère était sortie, son visage aussi calme qu'à l'accoutumée et Dominic avait renoncé à lui demander ce qui l'embêtait tant il avait été impressionné par ses sanglots. La seule chose qu'il avait compris avant de sortir c'était les mots qu'elle avait chuchoté à son père, d'une voix brisée.

« Un forgeron Jack, tu te rends compte ! Un forgeron ! »

Depuis Dominic avait beau chercher il ne comprenait pas ce qui pouvait affoler sa mère à ce point. En vérité, il connaissait peu de choses sur ses parents, il savait seulement que sa mère avait été la fille du Gouverneur de Port Royal avant de rencontrer son père et qu'à l'issue d'une attaque de la Compagnie des Indes elle avait été blessée à mort. Ainsi son père et Tia Dalma avaient donné à Elizabeth le cœur du Capitaine du Hollandais Volant. Sa mère lui servait d'écrin vivant en échange de quoi le Black Pearl restait éloigné du Hollandais que commandait alors William Turner. Ce qui était une bonne chose au vu de la réputation du Hollandais Volant.

 

Dominic soupira en réalisant une fois de plus à quel point ses informations étaient maigres … Même Gibbs, pourtant bavard, ne parlait jamais des débuts entre sa mère et son père, il préférait raconter les exploits de la jeunesse de Jack comme la fois où ce dernier s'était enfuit d'une île en fabriquant un radeau avec des tortues de mer et qui faisait invariablement rire sa mère aux éclats. Dominic eut un sourire attendri à cette pensée, amusé de savoir que Gibbs croyait en cette histoire, alors qu'il était plus vraisemblable que son père se soit fait remorqué par d'autres pirates ou des trafiquants de rhum.

 

En fait il ne savait pas grand-chose de ses parents, si ce n'est que son père avait été un homme séducteur jusqu'à sa mère, retournant sans façon tout ce qui portait jupon. Sur Elizabeth il savait juste qu'elle avait abandonné un fiancé pour son père, fiancé dont personne n'avait jamais prononcé le nom devant lui.

 

Dominic haussa les épaules et se moqua de lui-même et de son ignorance avant de sursauter à l'entrée d'un homme à la mine féroce dans son échoppe. Le jeune homme, la main sur la garde de l'épée qu'il terminait de forger, se tourna vers le nouveau venu.

« Le Capitaine Ammand aimerait savoir quand tu auras fini ses armes. »

Dominic sourit et glissa le pouce sur la lame d'un air nonchalant.

«  Bientôt. Pour ce qu'il me paie je ne vais pas me presser.

- Sparrow… » Gronda l'homme en guise d'avertissement.

 

D'un geste leste Dominic se retourna et glissa sa lame sous le cou de son client sans que celui-ci ait le temps de réagir.

« Ne me prends pas pour un vulgaire marchand l'ami….

- Alors pourquoi ne pas avoir mis la main sur un navire et écumer les mers comme ton père ! »

Dominic le regarda et posa ses yeux tranquilles d'une douce nuance de noisette dans les siens.

«  Un seul Capitaine Sparrow suffit sur les océans. Tu diras à Ammand que ses épées seront prêtes à la fin de la semaine. »

Le sous fifre soupira avant de s'effacer en grommelant après les Sparrow ce qui fit sourire Dominic.

 

()()

 

Quelques heures plus tard, son travail enfin terminé, Dominic sortit de son échoppe et regarda l'océan, les yeux brillants en songeant aux aventures que ses parents et sa sœur devaient y vivre. Puis, souriant de lui-même, il prit le chemin de la taverne et s'assit dans un coin pour y observer comme à son habitude la serveuse.

 

Elle était brune, ses cheveux foncés faisaient ressortir agréablement ses yeux bleus et elle était surtout la principale raison de la venue de Dominic Sparrow à Tortuga. Tout avait commencé lorsque le Black Pearl avait escale des mois auparavant et que Dominic avait profité de ce moment de liberté pour courir les filles, récoltant des sourires là où son père n'obtenait le plus souvent que des baffes. Il s'était arrêté à la Fiancée Fidèle et c'était là qu'il l'avait aperçue pour la première fois, servant placidement les chopes de rhum au milieu du désordre qui régnait. Elle lui avait plu immédiatement et Dominic, utilisant le charme légendaire des Sparrow avait tenté de la séduire. Sans succès. Elle avait même refusé de lui donner son nom, lui signalant d'un air pincé que les marins ne l'intéressaient pas et qu'elle était déjà bien mortifiée que l'un d'eux soit son père. Se sentant ridicule, mais intrigué, Dominic s'était donc décidé à s'installer temporairement à Tortuga pour séduire sa donzelle. Il était devenu forgeron par goût, trouvant agréable de perpétuer la piraterie en forgeant des armes qui serviraient aux hors la loi pour se défendre contre la Navy.

 

La jeune fille s'approcha et posa une chope pleine de rhum devant lui. Elle jeta un regard triste vers les prostituées, qui, vêtues de leurs robes chatoyantes et le rouge aux joues s'approchaient du jeune Sparrow dont la réputation n'était plus à faire. Dominic la regarda longuement, un sourire joueur étirant ses lèvres.

«  Bonsoir Marie. »

La jeune fille grimaça et désigna du menton les femmes qui posaient un regard avide sur lui.

« Vos amies vous attendent. » Dit-elle en faisant mine de s'en aller.

Dominic la saisit doucement par le poignet et la retint.

« Elles attendront Marie. »

Elle sourit avec une vague ironie avant de dégager sa main sans douceur.

«  Je ne suis pas ce genre de fille Maître Sparrow.

- Ai-je prétendu le contraire ? » Souffla Dominic en reprenant sa main.

Marie leva ses grands yeux d'azur sur lui et se dégagea à nouveau avec toutefois moins de virulence que la première fois.

« Vous ne m'intéressez pas. » Répondit-elle simplement avant de reprendre son chemin vers le bar où elle s'empara du lourd plateau contenant les consommations des clients.

 

Dominic, songeur, la suivit du regard avant de sentir la douce caresse d'un baiser dans son cou. Il se retourna prestement, un large sourire sur le visage, et découvrit sans surprise la rousse Lili qui le fixait d'un air énamouré.

« Dominic …. Commença-t-elle d'un ton languide. Tu avais promis de me montrer ta forge … »

Le jeune homme sourit et songea que c'était surtout la paille de la forge qu'il allait lui montrer.

«  Mais je n'ai pas beaucoup d'argent pour ça … » Murmura-t-il contre ses lèvres, ses mains épousant les contours du jeune corps offert.

Lili rougit de plaisir avant de l'embrasser à pleine bouche.

«  Tu me paieras plus tard …. »

Avec un léger regard de regret en direction de Marie, qui comme toujours ne prêtait pas attention à lui, Dominic se leva et glissa une main autour de la taille de Lili.

« Allons-y ma belle … » Dit il en l'entraînant vers la sortie après avoir jeté négligemment quelques pièces sur la table.

 

Marie ne se retourna pas, refusant de regarder le couple enlacé qui sortait de la taverne et alla ramasser les pièces d'une main tremblante.

« Sparrow fils a l'air bien parti pour devenir pire que son gredin de père. Lui glissa son patron avec un sourire.

- On dit pourtant que Jack Sparrow est l'homme d'une seule femme. Répondit Marie.

- Pour l'instant. Mais crois moi ce genre d'homme aime les filles. Demande à ta mère si tu ne me crois pas. » Ricana l'aubergiste.

Marie rougit en songeant à Giselle, sa mère, connue pour être l'une des catins les plus actives de Tortuga.

«  Sparrow a été son client … Qui sait t'es peut être bien sa fille. »

 

Marie blêmit à cette pensée. Elle ne savait pas qui était son père, sa mère s'était bornée à lui dire qu'il s'agissait d'un client mais elle ne voulait pas que ce soit Jack Sparrow, surtout pas! L'aubergiste la regarda et lui claqua familièrement les fesses.

« Allez cesse de faire cette tête Marie, les clients attendent, déjà que ta chasteté pose assez de problèmes va pas faire des mécontents ! »

La jeune fille rougit à nouveau et s'éloigna gracieusement dans la salle, s'efforçant de ne plus penser aux prunelles sombres de Dominic Sparrow …

Chapitre 4                                                                                              Chapitre 6

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