Chapitre 20 Retour à la maison

A Port Royal, Eléna Norrington n'avait pas décoléré depuis qu'elle avait découvert la lettre de son fils Thomas et la fuite de la prisonnière qu'elle détestait le plus au monde. En effet, non seulement Elizabeth Swann lui avait volé son mari durant des années, intervenant dans les rêves de James et la rendant malade de l'entendre murmurer le prénom d'une autre dans son sommeil mais voilà qu'à présent elle lui avait également pris son fils.

 

Chaque jour, Eléna lisait et relisait la lettre d'adieu de Thomas qui en vérité disait bien peu de choses:

 

Mère,

 

Pardonnez-moi ce départ qui, je le sais vous surprendra, mais le temps est venu pour moi de prendre une décision.

 

Je sais que cette dernière vous blessera mais je n'ai pas le choix. Je ne peux plus lui résister. Je pars donc rejoindre mon seul amour.

 

Avec toute mon affection.

 

Votre fils, Thomas.

 

PS : Merci d'informer Père de ma décision et de le décourager d'envoyer ses hommes à nos trousses. Je ne reviendrai pas.

 

Lorsqu'elle avait trouvé la lettre posée sur la table basse de leur salon de réception, Eléna avait cru à une nouvelle blague de son fils. Jusqu'à ce que le garde hurle que la condamnée n'était plus dans la cellule. Alors elle avait compris à quel point elle s'était fourvoyée durant les dernières semaines en mettant la brusque inclinaison de Thomas à rester à demeure sur le compte d'une soudaine maturité. Maintenant elle comprenait qu'il n'en était rien. Cette Elizabeth Swann tissait sa toile autour de ceux qu'elle aimait sans pitié et les attirait inexorablement vers elle. Elle lui avait pris James ou du moins n'avait pas libéré ce dernier de son emprise et à présent elle lui avait volé Thomas. Son petit garçon.

 

Sa première réaction avait été d'alerter le Commodore pour lancer la garnison entière aux trousses de la voleuse d'enfant et de mari. Puis, Eléna s'était reprise sous les conseils de Karolina qui l'avait encouragée à la prudence. Au lieu de déployer une armée, elle avait demandé au Commodore une escouade discrète, chargée de glaner des renseignements dans les ports de pirates où la garce ne manquerait sûrement d'emmener son fils. Une fois qu'ils les auraient localisés, ils avaient ordre de tuer la femme et de ramener Thomas dans le sein du giron familial. Il serait toujours temps plus tard d'inventer une fable sur le départ du jeune homme qui ferait taire les rumeurs selon lesquelles il était parti avec une femme pirate dont il était tombé amoureux et de transformer la mort d'Elizabeth en un regrettable concours de circonstances dont elle ne saurait être tenue pour responsable.

 

Sa mère, appuyée sur une canne, s'approcha lentement d'elle, le visage inquiet.

« Toujours aucune nouvelle de Thomas ?

- Croyez vous que je serais ici si c'était le cas ?

- Allons Eléna chérie. Calme toi, tu n'es pas en état de réfléchir Thomas va revenir. Comment un garçon aussi plein de bon sens que lui pourrait préférer la fange des pirates au luxe de notre classe ? Tu verras ça lui passera.

- Si seulement vous aviez raison. Soupira Eléna avec tristesse.

- J'ai raison. Tu sais ma fille, c'est toujours la même histoire, celle du crapaud et de la blanche colombe. Ils ont beau essayer de s'unir, ils n'y parviennent jamais car ils sont trop différents. Le crapaud reste dans la vase sans espoir d'en sortir tandis que la colombe finit par s'envoler. »

 

Eléna leva les yeux au ciel, agacée par cette métaphore qu'elle entendait depuis son enfance.

«  Sûrement Mère … »

Karolina, le visage brusquement tendu, continua.

«  Reste à savoir comment ton mari et toi avez éduqué ce garçon pour qu'il s'amourache ainsi de la première gourgandine venue.

- Sûrement parce que son père lui-même était amoureux de cette femme lorsqu'elle vivait dans cette maison.

- Ce qui prouve que la fange retourne toujours à la fange … Sans doute que cette fille et sa famille n'étaient pas si aristocrates que nous autres puisqu'elle a préféré se vautrer dans les draps d'un pirate plutôt que d'épouser un homme d'honneur.

- Il est heureux pour moi qu'elle ne l'ait pas fait. Observa avec acidité Eléna. Car sinon je ne serais pas femme de Gouverneur aujourd'hui. »

 

Karolina sourit et lui caressa doucement la joue.

« Ne t'en fait pas Eléna. C'est ton fils, il reviendra.

- Croyez-vous donc que les fils reviennent toujours à leur mère ? » Demanda Eléna avec irritation.

Cette dernière s'effaça lorsqu'elle vit la peine envahir brutalement le visage de sa mère tandis que Karolina détournait le regard.

« Non… Je ne crois pas. Murmura-t-elle d'une voix tremblante. Mais certaines femmes ne méritent pas que leur petit garçon leur revienne. Parce qu'elles ne sont pas de bonnes mères.

- Vous vous sentez bien ? Lui demanda Eléna avec inquiétude.

- Oui. Sourit tristement Karolina en caressant à nouveau sa joue. Ne t'en fait pas Eléna. Tu es une bonne mère, ton garçon sera bientôt de nouveau à tes côtés.

- Pourvu que ce soit avant le retour de James. » Grommela Eléna, morte d'inquiétude à l'idée des reproches que son mari ne manquerait pas de lui faire s'il découvrait à son retour la disparition de leur unique enfant dans lequel il mettait tous ses espoirs.

 

Les deux femmes se retournèrent d'un même mouvement sous l'effet du discret toussotement d'un domestique et Eléna releva la tête avec morgue, comme elle l'avait toujours fait durant son enfance.

« Oui Edward ?

- Madame, je viens d'apprendre que le navire de Monsieur le Gouverneur va bientôt mouiller au port. Désirez-vous que je fasse atteler la voiture ? »

Eléna pâlit brusquement, jetant un regard affolé vers sa mère. Karolina pressa doucement sa main et congédia le domestique d'un regard hautain.

« Va passer ta plus jolie robe et cours accueillir ton époux. Ensuite raconte-lui comment cette femme a séduit ton fils. A défaut de retrouver Thomas tout de suite, tu seras assurée de posséder le cœur de ton mari pour toi seule. »

Eléna soupira et étreignit nerveusement les mains de sa mère dans les siennes.

« Je suis heureuse que vous soyez là. Sans vous je ne sais pas comment je ferais. » Grimaça Eléna en se rappelant de la mort de son père, Thomas Morley, survenue quelques mois plus tôt.

Karolina lui sourit avec douceur et lui désigna la porte.

« Allons, va accueillir James… Je serais dans mes appartements. »

 

()()

 

Le Gouverneur James Norrington regarda avec plaisir les côtes de Port Royal se dessiner devant lui et savoura le bonheur anticipé de retrouver sa femme. Cela faisait à présent quelques mois qu'il était parti à la Cour, s'inclinant devant la volonté du Roi et il lui tardait de revoir sa famille. Eléna, sa femme, était radicalement différente de sa première fiancée Elizabeth. Alors que cette dernière était rebelle, rétive à toute forme d'autorité, Eléna était dotée d'un sens des convenances poussé à l'extrême même si son éducation parfaite ne la dispensait toutefois pas d'avoir un caractère volcanique et James, tout gouverneur qu'il était, craignait parfois les colères de sa femme. Au début de leur relation, il avait été un peu déstabilisé par sa ressemblance avec la femme qu'il avait vue lorsqu'il se trouvait dans le Purgatoire de Jones et revivait des souvenirs qui n'étaient pas les siens. Puis, les années passant, de nouvelles épreuves et blessures avaient remplacées les anciennes même s'il n'était toujours pas parvenu à oublier ces dernières.

 

Mais quoiqu'il en soit, il n'avait jamais regretté son mariage avec Eléna Mercer née Morley. Elle avait toujours été une femme parfaite même si leur union ne lui avait pas accordé autant de fruits qu'il l'avait escompté. Mais elle lui avait donné un fils, un héritier parmi tous les enfants qu'ils avaient hélas perdus que ce soit avant ou après la naissance. Hormis Thomas, ils avaient eu une petite fille qui n'avait vécu que quelques heures et la petite Elizabeth Karolina Norrington s'était éteinte sans un bruit, brisant le cœur de sa mère et écorchant sérieusement celui de James. Pourtant chaque soir, lorsqu'il se couchait, évitant de regarder dans les miroirs son visage prématurément vieilli par les épreuves traversées et ses cheveux blanchis, James Norrington songeait qu'il était un homme heureux. Et chaque fois il avait une pensée émue pour celle, qui, il l'avait compris, lui avait permis de retrouver sa vie. Elizabeth Swann. Sans elle, il serait encore aux prises avec Turner, prisonnier d'un Purgatoire où il passerait son temps à se saouler, oscillant sans cesse entre raison et folie. Il ne savait pas où se trouvait la jeune femme mais il pressentait qu'elle était avec Sparrow qu'il savait être son époux, aussi ses hommes avaient-ils pour consigne de tourner la tête lorsqu’ils leur arrivaient de croiser le Black Pearl. Pour Elizabeth. En échange de la liberté qu'elle lui avait permis de retrouver.

 

Un sourire heureux aux lèvres, James reconnut la voiture portant ses armoiries qui attendait avec, devant elle, une frêle silhouette vêtue de noir. Eléna était venue. Comme à chacun de ses retours de voyage, sa femme était là, compagne fidèle attendant le retour de son époux. James chercha son fils des yeux avant de grimacer devant son absence. Cela ne pouvait plus durer… Durant son séjour en Angleterre, il avait beaucoup pensé à Thomas et avait résolu de renvoyer le jeune dilettante dans son pays d'origine, espérant ainsi remettre sur le droit chemin un fils qui, les années passant, adoptait un code de l'honneur ressemblant plus à celui d'un pirate qu'à celui d'un homme de bien. James grimaça encore plus en songeant à l'attitude de son fils. Thomas était hâbleur, volontiers séducteur et plus enclin au vol et au mensonge qu'à une conduite honnête et digne. L'armée le remettrait sur le droit chemin, songea James qui progressait sur le quai en saluant d'un geste de tête tous les badauds venus acclamer son retour. Pourtant il ne quittait pas des yeux Eléna, qui ne fit pas un geste vers lui et l'attendait patiemment et la tête haute à coté de leur calèche.

 

Finalement il arriva à sa hauteur et porta délicatement sa main à ses lèvres, attirant un sourire sur le visage de sa femme.

« Bienvenue à Port Royal James. » Murmura Eléna.

Le gouverneur lui sourit avant de prendre une expression inquiète. Eléna avait les yeux brillants, signe qu'elle avait pleuré. James la prit par le bras et la guida jusqu'à la voiture.

« Qu'a-t-il encore fait ? » Grinça-t-il entre ses dents, répondant machinalement aux saluts.

 

A son bras, Eléna rougit violemment, le cœur menaçant de s'arrêter à cette question. James serait furieux quand il saurait… Encore plus s'il apprenait ce qu'elle avait voulu faire à sa chère Elizabeth Swann. Elle cherchait une réponse lorsque le Commodore Suppley arriva en courant et haussa vivement son chapeau.

« On les a repéré Madame. Ils ont fait escale dans un port de pirate non loin d'ici il y a quelques jours. Gouverneur ! » S'exclama-t-il en claquant des talons.

James hocha la tête d'un air entendu sans toutefois comprendre de quoi il était question.

« Bien Commodore. Je compte sur vous pour venir faire votre rapport tout à l'heure. Lâcha-t-il, brusquement inquiet de la pâleur d'Eléna. Vous allez bien très chère ? Demanda-t-il adoptant le vouvoiement qu'ils usaient en public.

- Oui … un étourdissement. » Répondit piteusement Eléna qui monta avec reconnaissance dans la calèche.

 

James s'engouffra à sa suite, indiquant clairement que la conversation était terminée et se pencha sur Eléna pour l'embrasser tendrement dès que la voiture commença à s'ébranler.

« Tu m'as manqué. » Souffla-t-il.

Eléna sourit faiblement.

«  Toi aussi…

- Bien et si tu me disais ce qui se passe ? Je suppose que Thomas a encore fait des siennes… » Soupira James.

Eléna le regarda avec inquiétude avant de répondre d'une voix ferme.

« Je ne pense pas que cette fois Thomas soit le fautif.

- J'en jugerais moi-même Eléna. Mais ta mine me conforte dans la décision que j'ai prise en Angleterre, Thomas a besoin de discipline et de forger son caractère. Par conséquent j'ai résolu de l'envoyer là-bas pour faire ses classes.

- Oh …

- Et bien où est-il ? A la taverne je suppose ou alors avec une de ces filles de joie qu'il affectionne ?

- En quelque sorte… » Répondit prudemment Eléna.

 

Quelque chose dans son ton alerta James qui se tourna vers elle avec inquiétude.

« Eléna ? Où est Thomas ? »

Sa femme rougit violemment avant de se décider à répondre.

«  Je ne sais pas. »

James passa la main devant ses yeux et sentit la migraine l'envahir brutalement

« Explique-moi Eléna. »

Avec un soupir, Eléna passa la main sur le front de son époux et lui sourit avec douceur.

« Une fois que nous serons rentrés James. »

Le Gouverneur ne répondit rien. Il décelait la tension dans la voix de sa femme et ce fut l'air sombre que James pénétra dans sa maison.

 

D'un pas pressé, il entraîna sa femme vers le petit salon et referma les portes derrière eux.

« Dis-moi Eléna. Qu'est-ce que ce vaurien a fait ? »

La lèvre tremblante, Eléna soupira lourdement et, ne voyant plus d’échappatoire possible, elle répondit :

« Il a libéré un pirate, l'a aidé à voler un navire puis s'est enfui avec. »

Fou de rage James claqua sèchement sa main sur la table avant de tendre la main par automatisme vers la carafe de sherry qui restait en permanence dans leur salon. Inquiète, Eléna suivit sa main des yeux et poussa un léger murmure de soulagement en voyant James baisser son bras.

« Un pirate … Mon fils avec un pirate ! Pourquoi ne les a-t-on pas encore retrouvés ? Que fait le Commodore ? »

Un peu rassurée par sa réaction, Eléna reprit avec assurance.

« Il les cherche discrètement, j'ai jugé plus sage de procéder ainsi. »

James la regarda avec colère.

« Tu le protèges encore ! Mais cette fois crois-moi, c'est l'armée qui l'attend et la corde pour ce pirate ! D'ailleurs qui est-ce ?

- Qui cela ? » Finauda Eléna dans l’espoir qu'un miracle se produise.

A cet instant, comme si elle avait entendu l'appel de sa fille, Karolina pénétra dans le salon et James n'eut d'autres choix que de se tourner vers elle avec courtoisie.

 

Gendre et belle-mère échangèrent quelques politesses puis James se tourna à nouveau vers Eléna.

« Tu n'as pas répondu à ma question. Avec qui ce vaurien est-il parti ? »

Eléna évita son regard un bref instant puis murmura :

« Elizabeth Swann. »

James blêmit à ce nom issu du passé. Elizabeth. Elizabeth, était venue ici, dans la maison qui avait été la sienne durant si longtemps et comme prisonnière qui plus est.

« Pourquoi n'as-tu pas donné l'ordre de la libérer ! Tu sais ce que je lui dois ! »

Eléna se tordit nerveusement les doigts à la recherche d’une solution, avant de répondre.

«  Le Commodore voulait se servir d'elle comme d'un appât pour capturer son mari. Et je ne me suis pas interposée. Parce que je savais que tu serais prêt à tout perdre y compris ta position, Thomas ou moi pour cette maudite Elizabeth ! »

James la regarda avec lassitude.

« Eléna. Tu n'as pas la moindre idée de qu'Elizabeth a pu faire pour me sauver. J'ai beau te l'avoir raconté tu n'imagines pas le sacrifice qu'elle a fait. Alors oui je ferais n'importe quoi pour la sauver. Par reconnaissance et rien d'autre Eléna. Je suis ton mari et Elizabeth est la femme de Sparrow. Il n'y rien entre… »

 

James s'immobilisa en voyant la pâleur de sa belle mère, dont le teint était brusquement devenu cireux.

« Madame Morley ? Vous vous sentez bien ? »

Eléna se tourna à son tour vers sa mère et lui prit doucement le bras.

« James, sers lui un verre s'il te plait. »

Karolina secoua négativement la tête et fixa son regard sombre sur James.

« Quel nom avez-vous dit … Cette fille, de qui est-elle la femme ? »

James, étonné, ne répondit pas tout de suite et lui donna un verre d'eau.

« Buvez ceci Madame Morley. »

Karolina repoussa avec violence le verre tendu et étreignit la main de James.

« S'il vous plait… Répondez. »

 

James échangea un regard surpris avec Eléna dont le visage était dévoré par l'angoisse et répondit doucement.

«  Sparrow. Elizabeth Swann est la femme d'un pirate nommé Jack Sparrow. »

Karolina le regarda un instant avec un regard perdu avant de porter la main à son cœur et s'écrouler dans son fauteuil.

«  Mère ! S'écria Eléna pendant que James se penchait sur la vieille dame et rassurait son épouse d'un signe de tête.

- Elle vit. Je vais l'allonger, fait venir le médecin Eléna.

- Jack. » Murmura Karolina d'une voix tremblante avant de s'évanouir à nouveau.

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