Chapitre 17 Une évasion retentissante

A Tortuga, Marie, fatiguée par une journée passée à servir des clients toujours plus exigeants et malappris les uns que les autres, ramassa ses épais cheveux bruns et les glissa sous son bonnet, heureuse de voir son travail à La Fiancée Fidèle terminé. La jeune fille jeta un œil maussade vers les marins qui, ivres morts, cuvaient leur rhum ça et là. Adressant un signe de tête à son patron qui depuis quelques temps la regardait avec un air nouveau qui ne lui plaisait pas, Marie sortit et respira à pleins poumons l'air frais du soir qui contrastait agréablement avec les relents de rhum et de vomissure qui régnaient dans la taverne.

 

Lentement, enveloppée dans l'épais sac de jute qu'elle avait reconverti en capeline, Marie commença à remonter le long chemin qui menait à la maison qu'elle partageait avec sa mère et la plus chère amie de celle-ci. Le visage baissé pour passer inaperçue parmi les ombres de Tortuga là où sa mère faisait tout pour être visible, Marie progressa, évitant les marins saouls et autres hors la loi peuplant l'asile des pirates de tout bord.

 

Chemin faisant, elle passa devant la forge que Dominic Sparrow avait reprise comme elle le faisait désormais tous les soirs et jeta un œil vers la porte, cherchant le rai de lumière diffusé par le feu qui lui confirmerait que le jeune homme était à son travail. La jeune fille sourit en apercevant la lueur chaleureuse, rassurée sur le sort de Dominic qu'elle n'avait pas vu de la soirée.

 

Cela faisait maintenant plusieurs mois qu'elle connaissait le jeune homme et elle s'était habituée à sa présence quotidienne, aux inflexions chaudes de sa voix séduisante et à la cour discrète dont il la gratifiait. Contrairement aux autres clients qui saisissaient le premier prétexte venu pour lui pincer les fesses, voir plus, Dominic se contentait de venir lui parler chaque soir même si sa main s'attardait parfois plus que nécessaire sur la sienne lorsqu'elle lui déposait sa chope de rhum.

 

Seul parmi beaucoup de clients, Dominic connaissait son prénom et la saluait à chacune de ses visites. Arrêtée en plein milieu de la rue, Marie finit par avancer timidement vers la forge. Dominic lui avait dit une fois qu'elle pouvait passer le voir quand elle voulait mais elle avait traité son invitation avec hauteur, lui objectant comme à son habitude qu'elle n'était pas ce genre de fille. Sauf que ce soir, il n'était pas passé à la taverne comme il le faisait invariablement. Elle avait guetté en vain sa venue une bonne partie de la nuit, se surprenant à être de plus en plus nerveuse à mesure que le temps passait sans que Dominic paraisse. Bien sur elle savait que cela finirait par arriver, après tout Dominic était avant tout un marin et comme le disait toujours Scarlett, l'amie de sa mère et sa seconde maman, les marins prennent tout sans rien laisser puis repartent. Pourtant Dominic était là depuis de nombreux mois à présent et Marie ne l'avait jamais entendu évoquer un quelconque départ. Elle rougit légèrement, hésitante, avant d'avancer vers la porte de la forge. Dominic était sûrement en plein travail. Elle le dérangerait certainement, mais après tout peut être était il malade ? Dans ce cas, il serait criminel de sa part de ne pas s'arrêter, se convainquit elle mentalement.

 

Au moment où elle se décidait enfin, la porte s'ouvrit avec lenteur et laissa le passage à deux silhouettes enlacées. Le cœur battant, la mâchoire crispée de colère, Marie reconnut Dominic et Rosa, une des nombreuses filles de joie de Tortuga. Par instinct, la jeune fille se recula dans l'ombre pour espionner le couple. A quelques pas d'elle, inconscient de sa présence, Dominic passa doucement la main sur la joue de la rousse Rosa.

« Merci pour cette visite trésor. Le divertissement était plus qu'agréable. » Susurra-t-il suffisamment fort toutefois pour que Marie puisse l'entendre.

 

La jeune fille rougit, son regard suivit malgré elle les contours du torse nu et bronzé du jeune forgeron avant de revenir à la conversation et elle serra les lèvres en voyant l'impudique Rosa se serrer contre Dominic.

« Merci de m'avoir invitée. Tu es toi aussi très agréable Dominic Sparrow… »

Dominic lui lança un sourire sur de lui qui fit chavirer le cœur de Marie avant de poser ses lèvres sur celle de Rosa dans un baiser léger.

« Je te l'ai dit trésor. Passe quand tu veux, pigé ? »

 

Marie rougit, pâlit à ces mots qui étaient très exactement ceux que Dominic avait utilisés pour lui faire la même invitation quelques semaines plus tôt. Pinçant les lèvres de colère et un serrement au cœur, Marie s'écarta et reprit sa route. Elle n'avait décidemment rien à faire avec ce Dominic Sparrow, il n'était qu'un sale marin, un coureur de jupons comme tous les autres.

 

()()

 

Quelques minutes plus tard elle poussa la porte de leur maison et s'efforça de se composer une expression neutre. Marie soupira en voyant Giselle, sa mère, occupée à recouvrir son visage d'une épaisse pâte blanche avant de teinter ses lèvres d'un rouge agressif tandis que le décolleté de sa robe laissait entrevoir une chair flasque, usée par les années et les passes. Le regard toujours fixé vers son miroir, Giselle observa un instant sa fille avant de lui faire signe d'approcher.

« Pas de problèmes ce soir à la taverne ?

- Non maman. Répondit Marie en adressant un bref sourire à Scarlett, qui aux cotés de sa mère, s'affairait aux mêmes préparatifs et se transformait elle aussi en marchande de plaisir.

- Tu es toute pale Marie. Observa-t-elle tandis que la jeune fille maudissait le fait que l'autre la connaisse presque mieux que sa propre mère.

- C'est vrai ça … Qu'est-ce qui t'arrive Marie ? »

 

Avec un soupir Marie secoua la tête et s'assit entre elles deux.

«  Rien du tout… Alors vous sortez encore cette nuit ? Murmura-t-elle songeant que finalement Dominic n'était pas différent des autres hommes, c'était ce genre de femme qui l'intéressait, des filles de joie comme sa mère et Scarlett ou Rosa pas une petite serveuse qui rêvait du grand amour.

- Tu as tout l'air d'une amoureuse déçue. La testa Scarlett. La même tête que celle de ta mère quand Jack Sparrow préférait m'emmener moi sur son bateau.

- Jack Sparrow t'a jamais préférée ! C'était moi sa favorite. Du moins avant qu'il épouse cette idiote de fille de Gouverneur.

- Bien sur que non !

- Bien sur que si !!!! »

 

Marie se mordit les lèvres en entendant le nom de celui qui occupait toutes ses pensées. La peur au ventre, l'air nonchalant, elle regarda sa mère.

«  Jack Sparrow pourrait être mon père ? »

Les deux femmes échangèrent un regard fugace et Giselle répondit d'un ton sec.

« Aucune chance, Jack Sparrow n'est pas ton père. »

Marie sourit avec soulagement à cette nouvelle sans savoir pourquoi ça lui importait tant brutalement de ne pas être la fille du fameux pirate. Scarlett surprit son regard et la tança brutalement.

«  Tu t'es pas amourachée de Sparrow j'espère ? Parce que celui-là prend le même chemin que son père et t'apportera rien de bon. Tu devrais suivre notre avis ma fille et laisser les marins de côté.

- Dominic n'est pas marin il est forgeron. Ne put s'empêcher de rectifier Marie attirant cette fois l'attention de sa mère qui se retourna avec rage.

- Non Marie. Je vais te dire moi ce que tu devrais faire. Tu devrais partir d'ici et laisser derrière toi tous les Sparrow et autres pauvres types du même acabit. Tu devrais aller à Port Royal, jolie comme tu es je suis sure qu'un de ces jeunes lord finirait par te remarquer… Tu n'auras qu'à dire que tu es une orpheline. »

 

Marie soupira discrètement La même conversation, soir après soir…

« Et vous laisser toutes les deux ici pour m'en aller courir fortune à Port Royal ? Sûrement pas.

- Je veux pas que tu aies le même destin que moi c'est tout. Grommela Giselle en disposant avec art des points sombres sur son visage. Je veux que t'épouse un riche… Que tu sois une femme respectable, pas comme ta mère.

- Mais si je mentais je ne pourrais plus venir vous voir…

- Et moi je préfère te savoir en sécurité là bas qu'ici à risquer de te retrouver à tapiner comme Scarlett et moi. Coupa Giselle.

- Penses y ma chérie… » Ajouta Scarlett en l'embrassant sur la joue, laissant sur cette dernière une large traînée écarlate.

Avec un soupir, Marie les regarda sortir bras dessus bras dessous, leurs robes élimées et largement décolletées traînant la poussière de la rue sur leur passage.

 

()()

 

Une fois qu'elles furent suffisamment loin, Scarlett pinça le bras de Giselle, la faisant glapir.

«  Comment tu sais que Jack n'est pas le père de Marie ?

- Je sais c'est tout… »

Scarlett s'arrêta de marcher.

«  Tu sais qui c'est ?

- Je crois. Elle lui ressemble. Des fois quand elle est en colère.

- Qui ?

- Tu te rappelles de « l'ami » de Jack ?

- Celui qui t'a maltraitée ?

- Oui … Et bien je suis quasi sure que c'était lui.

- OH ! Et tu comptes le dire à la petite ?

- Sûrement pas ! Je te rappelle qu'il est capitaine du Hollandais Flottant. Faut mieux pas qu'elle sache… vu ce que les marins racontent sur lui.

- Voguant…

- Hein ? Demanda Giselle qui adressa son plus beau sourire à un marin ivre.

- Pas Flottant mais Voguant le Hollandais.

- T'es sure ? Demanda Giselle en minaudant, jetant des œillades intéressées vers les marins.

- Bah presque. » Répondit Scarlett qui faisait de même.

 

Les deux femmes restèrent un long moment côte à côte, cherchant à amorcer le client, chose qui, les années passant leur était de moins en moins facile même après que leurs « proies » aient ingurgité plusieurs litres de rhum. A un moment, Scarlett cogna Giselle, attirant un gémissement étouffé chez cette dernière.

« Tiens regarde il est là…

- Qui ça ?

- Bah le jeune Sparrow. »

Giselle regarda Dominic qui se déplaçait nonchalamment et se dirigeait de toute évidence vers la taverne

« Ressemble trop à son père celui-là… Faudra éloigner Marie de lui sinon il lui brisera le cœur. »

 

Scarlett sourit et cogna Giselle, elle lui désigna deux marins qui avaient eu plus que leur compte et les regardaient d'un air béat. Les deux femmes s'approchèrent d'un même pas vers eux et leur sourirent avec langueur. Chacune repartit au bras d'un marin au bout de quelques minutes.

 

()()

 

Dominic pénétra dans la taverne de La Fiancée Fidèle et chercha des yeux Marie ainsi qu'il en avait l'habitude avant de faire une moue dépitée. Il était trop tard, Marie était déjà rentrée et Rosa s'était trop attardée chez lui. L'air maussade, Dominic commanda une pinte de rhum et adressa toutefois un sourire lumineux à la femme qui servait lorsque la fraîche Marie n'était pas là.

 

Dominic but son rhum à long traits, en réfléchissant au moyen de conquérir sa demoiselle, après tout il était un Sparrow et si son père avait conquis une fille de Gouverneur, il pouvait bien séduire une petite serveuse de Tortuga… Un mot dans le brouhaha des conversations attira toutefois son attention et il se tourna vers le gros matelot qui racontait son histoire avec vivacité, attirant des rires gras de la part de l'assistance. Dominic se leva souplement puis se rapprocha discrètement et attendit que l'homme continue son histoire qui semblait amuser tant de monde.

« Et elle s'est sauvée avec le fils du Gouverneur de Port Royal… Parait qu'elle mène le gamin par le bout de la queue ! Éclata de rire l'homme tandis que Dominic fronçait les sourcils et posa la main sur son arme.

- De qui parles-tu ainsi l'ami ? » Demanda-t-il, l'air de rien.

Autour de lui, ceux qui l'avaient reconnu s'écartèrent prudemment tandis que le marin lui répondait.

« Bah d’Elizabeth Sparrow ! La garce a été prise par la Navy qui voulait en profiter pour choper Sparrow mais le gars est pas venu alors sa femme a tout bonnement couché avec le rejeton du Gouverneur Norrington avant de s'enfuir avec lui. Parait que le môme a écrit une lettre fort détaillée à sa mère, ptêt bien qu'y lui parle de c' que lui fait la femme, parce que pour maintenir Sparrow dans le même pieu depuis autant d'années ça doit être une sacrée gueuse. »

 

Dominic blêmit en apprenant que sa mère avait été prise avant de serrer les poings à la pensée que son père n'y était pas allé. Il avait du se passer quelque chose. Peut-être qu'il était arrivé quelque chose à Kiara. Plus inquiet qu'il ne voulait le montrer, Dominic retourna sa rage contre l'homme qui venait de l'informer.

«  Et ça te plait de colporter des ragots hein ….

- C'est la stricte vérité ! »

Dominic sortit son épée avec panache, tandis que chaque homme se précipitait sur une arme, saisissant l'occasion de frapper sur son voisin sans raison.

« Et moi je te dis que non.

- T'es frustré pasque t'aurais voulu goûter la garce ? Se moqua l'homme, ignorant toujours qui était Dominic.

- Ne parle plus jamais d'Elizabeth Sparrow comme ça. Gronda Dominic.

- Je dis que la vérité ! »

 

Pour toute réponse, Dominic lui balança un coup de pied dans le tibia et posa son épée sur sa gorge, avant de se tourner pour parer une nouvelle attaque. Finalement, au bout d'un long moment, Dominic se faufila entre les combattants de la bagarre qui était à présent générale sous le regard outré du patron de Marie.

« Ne fous plus les pieds ici Sparrow ! T'as compris !!! »

 

Dominic lui répondit avec un sourire éclatant avant de repartir tranquillement vers sa forge tandis que les musiciens entonnaient un air entraînant. Il n'était pas inquiet pour sa mère, elle retrouverait bien vite son Black Pearl, quand à son père si Jack avait eu un problème il serait venu le voir… Sûrement.

Chapitre 16                                                                                          Chapitre 18

Écrire commentaire

Commentaires: 0