Chapitre 10 Un allié inattendu

Thomas avait toujours été curieux et ce depuis son plus jeune âge. Son père se plaisait d'ailleurs souvent à lui répéter que cette curiosité le mènerait plus à l'échec qu'à la réussite, mais Thomas avec sa bienheureuse insouciance, autre trait de caractère qui déplaisait souverainement à James Norrington, se contentait de balayer la mise en garde d'un geste. Ce jour-là, dissimulé derrière une tenture, le jeune fils du Gouverneur de Port Royal n'eut donc aucun scrupule à espionner la conversation entre sa mère et sa grand-mère comme le plus simple des valets.

 

Thomas fut surpris de la haine qui perçait dans la voix de sa mère alors qu'elle parlait de la prisonnière qui leur était arrivée durant la nuit et dont Thomas n'avait qu'entrevu la voiture lourdement protégée par des gardes. Finalement il attendit que Karolina et Eléna sortent dans les jardins pour se ruer vers la porte menant aux geôles, sa curiosité plus qu'éveillée sur l'inconnue.

 

Elizabeth releva son visage baigné de larmes en entendant un pas léger dans l'escalier et se força à reprendre une attitude combative. Avec surprise elle découvrit un jeune homme richement habillé dont les traits du visage rappelaient indubitablement James Norrington même si ses cheveux et ses yeux étaient aussi noirs qu'on puisse être. Il ne semblait pas être âgé de plus de vingt ans et dévisagea Elizabeth avec curiosité. Il s'approcha un peu des barreaux de la prison pour mieux voir son visage.

 

Elizabeth lui rendit son regard et évalua le jeune homme. Peut-être que s'il venait assez près d'elle, elle pourrait lui voler son épée ou mieux son pistolet.

« C'est donc toi qui rends ma mère folle de rage. » Lâcha Thomas d'un ton insouciant.

Elizabeth se raidit sous le tutoiement, détestant sa familiarité.

« Nous n'avons pas l'honneur d'avoir été présentés… » Rétorqua-t-elle.

Le jeune homme lui sourit joyeusement et souleva son chapeau avant de se baisser.

« Thomas Norrington. Je suis le fils du Gouverneur. »

 

Elizabeth sourit vaguement, se rappelant qu'elle aussi avait été la fille du Gouverneur avant de n'être plus que Lizzie Sparrow, la femme d'un pirate et pirate elle-même.

« Vous êtes un tableau vivant … Souffla Thomas. Mère a raison vous paraissez aussi jeune que sur les portraits que Père conserve. »

Elizabeth soupira, maudissant à cet instant Norrington et son sentimentalisme d'un autre temps qui lui vaudrait la corde si elle ne trouvait pas rapidement une solution.

« Vous êtes Elizabeth Swann n'est-ce pas ? Insista Thomas en voyant qu'elle ne lui répondait pas.

- Sparrow. » Corrigea Elizabeth d'un ton vif.

 

Thomas s'approcha encore d'elle et son regard erra négligemment sur ses vêtements masculins raidis par le sang qui les maculait.

«  Je vous préfère en robe comme sur les portraits. Murmura-t-il. Ces vêtements ne vous vont pas du tout. »

Elizabeth leva les yeux au ciel, agacée par ce gamin qui venait lui parler chiffon alors sa fille était elle ne savait où, que Jack errait sur les mers, et qu'elle-même risquait la corde.

« Il faudra s'en contenter. Répondit-elle machinalement.

- Ou alors les enlever… » Ne put s'empêcher de suggérer Thomas.

 

Estomaquée, Elizabeth le dévisagea avec attention et rougit sous le feu sans équivoque de ses yeux aussi sombres que ceux de Jack. Elle réfléchit rapidement, songeant que le jeune Norrington avait l'âge de sa fille… Sa fille ! Elle devait sortir d'ici, rejoindre Kiara et Jack quel qu'en soit le prix.

«  Je ne pensais pas que James éduquait ses enfants avec d'aussi mauvaises manières. Remarqua Elizabeth.

- Quel mal il y a-t-il à préférer voir une jolie femme nue plutôt que vêtue d'habits sales ?

- Lorsque l'on se dirige vers la potence on ne se soucie pas de toilettes. » Répondit-elle avec tristesse.

 

Thomas s'approcha encore mais pas suffisamment pour qu'Elizabeth puisse s'emparer de ce qu'elle convoitait. Il la dévisagea longuement, admirant les longs cheveux blonds dans lesquels se reflétait l'unique rayon de soleil qui perçait dans la prison. Pour la première fois de sa vie, Thomas Norrington comprit son père. Elizabeth Swann était vraiment très belle, le genre de femme qui apportait avec elle un peu du goût des embruns, un peu de la sauvagerie de la mer sur laquelle Thomas rêvait de naviguer.

«  Je dois y aller… » Annonça-t-il en remontant d'un pas leste vers l'étage, sentant l'heure du dîner approcher.

 

()()

 

Trois jours avaient passés et Thomas n'en avait pas laissé passer un seul sans rendre visite à Elizabeth. Il pensait souvent à elle, la trouvant plus intéressante que toutes les jeunes filles de bonne famille qu'il se voyait obligé de courtiser et plus jolie que les catins dans lesquelles il assouvissait ses appétits masculins.

 

Aussi, depuis l'arrivée d'Elizabeth comme prisonnière dans les murs qui l'avaient vu grandir, Thomas sortait de moins en moins, préférant rester chez lui et profitant de chaque occasion pour se faufiler dans les geôles. Eléna se félicitait de ce brusque changement d'attitude de son fils sans pour autant en connaître la cause. En effet, elle attribuait la présence de Thomas à une brusque prise de conscience de son rang et une maturité soudaine qui le poussait enfin à faire autre chose de sa vie que de passer ses journées sur le port à regarder les navires prendre le large.

 

Thomas se montrait charmant, tant avec elle qu'avec sa grand-mère et Eléna, assise dans le grand salon observait son fils à travers ses longs cils bordés de noir lorsque Thomas se décida à prendre la parole et à aborder le sujet qui l'intéressait le plus.

« Allez-vous sortir aujourd'hui Mère ? »

Eléna suspendit un instant son ouvrage pour lui répondre.

«  J'ai rendez-vous avec le Commodore Supley en effet. Veux-tu m'accompagner ? Nous allons parler de cette femme pirate … »

Thomas prit l'air nonchalant tandis que son cœur s'emballait brutalement à la pensée de celle qu'il désirait mettre dans son lit.

« Une femme pirate ? Oh oui vous voulez parler de la prisonnière qui nous est arrivée depuis quelques jours … Que comptez-vous faire d'elle ? »

Les lèvres pincées, Eléna passa lentement son fil et continua sa broderie.

« Et bien … La pendre. Le plus tôt sera le mieux. »

 

Thomas frissonna en entendant le ton décidé de sa mère.

«  La pendre ? Enfin c'est une femme ! Et j'ai entendu dire qu'elle avait sauvé la vie de Père …

- Une seule bonne action ne suffit pas à compenser une vie de débauche. Cette femme est dangereuse, la marque sur son bras le prouve.

- Peut-être faudrait-il mieux la garder en vie pour attirer son mari. » Osa Thomas que la pensée du dit mari agaçait, Elizabeth n'avait que cela à la bouche lorsqu'il venait la voir pour tenter une cour peu subtile.

Eléna suspendit son geste un instant avant de parler d'un ton calme et sans appel.

« Nous avons suffisamment attendu et si tu avais vu cette femme comme moi, tu comprendrais qu'elle est dangereuse. »

Thomas fixa sa mère, brûlant de lui demander en quoi Elizabeth était si dangereuse. Pour les marins ? Ou pour elle ?

 

«  Du reste Miss Collei viendra te rendre visite cette après midi. Un joli parti. Sans compter qu'elle est ravissante et issue d'une très bonne famille. Le genre de femme que chaque mère souhaiterait voir son fils épouser. »

Thomas leva les yeux au ciel et compléta mentalement la description de sa mère. Une potiche creuse sans la moindre idée et dont la seule ambition était de décrocher un bon parti qui lui ferait une nichée de gamins aussi fades qu'elle-même.

«  Je compte sur toi pour être aimable avec elle Thomas, sa famille possède d'excellentes relations à la cour … Insista Eléna.

- Je vais m'allonger quelques heures Mère. Annonça Thomas.

- Oh tu n'es pas malade au moins ? S'inquiéta Eléna.

- Non juste fatigué …

- Je vois … aurais tu encore couru la gueuse cette nuit ? Demanda Eléna sur un ton désapprobateur. Il te faudra arrêter cela Thomas. Tu dois songer à prendre femme et la position de ton père te permet de briguer la main de plusieurs jeunes filles issues d'une famille prestigieuse. Ne gâche pas tout par ton comportement de dilettante. »

Thomas poussa un lourd soupir et se retint de rappeler à sa mère le fiasco de son premier mariage avec David Mercer, un illustre inconnu qui l'avait laissée veuve et dont les agissements avaient parus hautement suspects à la Couronne. Sans rien dire il s'inclina devant Eléna et se dirigea vers sa chambre.

 

()()

 

Quelques instants plus tard, il dévalait les escaliers menant au cachot et se plantait devant la cellule. Il observa un instant Elizabeth, qui, munie d'un morceau de bois reconverti en levier, tentait de faire céder les barreaux de sa prison.

« Ne vous dérangez pas pour moi surtout … » Dit-il d'un ton moqueur.

Elizabeth les joues rouges sous l'effort, leva à peine les yeux et continua ses tentatives. Elle était à présent accoutumée aux visites du jeune homme qui ne cessait de venir la harceler, lui faisant une cour peu subtile dont elle espérait bien à un moment ou à un autre tirer profit.

«  Je pourrais vous faire sortir … » Dit à nouveau Thomas, vexé de son peu d'intérêt.

Elizabeth lui sourit un instant et recula dans la cellule, ses yeux se nouant aux siens.

«  Je crains Monsieur Thomas Norrington que vous ne disiez cela que pour tenter de me mettre dans vos draps. Ce qui est peine perdue. Je suis fidèle à l'homme que j'ai choisi. »

Thomas la regarda, agacé.

« Et où est-il cet homme ? Venu vous sauver ? Non. En fait même vous, vous ignorez l'endroit où il se trouve. »

Elizabeth éclata de rire et le fixa.

«  Ce n'est pas pour autant que je vais me vautrer dans le lit d'un gamin. »

 

Fou de rage, Thomas s'approcha de la cellule et saisit le poignet d'Elizabeth d'un geste vif, attirant son corps contre les barreaux.

«  Je ne suis pas un enfant Miss Swann.

- Madame Sparrow. Et pour moi vous l'êtes … »

Thomas retint son poignet alors qu'elle tentait de se dégager, ses yeux glissant sur la bouche de la prisonnière.

«  Laissez-moi-vous prouver le contraire. »

Elizabeth sourit légèrement et s'approcha encore un peu, ses yeux parcourant le corps de Thomas à la recherche d'une arme.

« Pourquoi venez-vous me voir si souvent. N'y a-t-il plus de jeunes filles à Port Royal ?

- Aucune comme vous … Aucune qui rêve d'horizon. Aucune qui soit suffisamment libre pour tourner le dos à cette cage.

- Est-ce moi que vous désirez ou la liberté Thomas ?

- Les deux… Souffla-t-il. Dites oui. Et je vous jure de vous sortir d'ici. »

 

Elizabeth se crispa à ces mots qui lui rappelèrent le chantage de Will il y avait de cela si longtemps et la nuit qu'elle avait offerte en échange de la liberté de James Norrington. D'un geste brutal elle dégagea sa main.

« Non.

- Alors emmenez-moi avec vous. Murmura Thomas. Si je vous libère, vous m'emmenez avec vous. Rien d'autre. »

Elizabeth, surprise, le dévisagea cherchant à voir s'il était sincère.

«  Je ne serais jamais à vous Thomas Norrington, pas plus que je n'ai appartenu à votre père… Rappela-t-elle.

- Vous changerez d'avis. Répondit le jeune homme, sur de lui.

- Votre père me libérerait sans conditions.

- Je ne suis pas mon père.

- Il me suffit d'attendre qu'il revienne et fasse preuve d'honneur.

- Il ne sera pas là à temps. Ma mère voit en ce moment même le Commodore pour parler de votre exécution. »

 

Elizabeth soupira lourdement.

« Pourquoi tenez-vous tant à m'accompagner ? Je ne suis pas pour vous. »

Thomas la fixa.

«  Je veux naviguer. Je veux être libre.

- Engagez-vous dans la Navy.

- Ma mère n'acceptera jamais, mon père non plus. Vous vous savez ce que ça fait. Vous l'avez fait, vous avez été à ma place.

- C'est donc cela qui vous attire chez moi, le fait que je sois un pirate.

- C'est vous qui m'attirez. Et ce que vous représentez.

- Oh … et qu'est-ce que je représente ?

- La liberté … une vie sans entraves.

- Vous pourriez avoir tout ça sans me libérer, il vous suffirait de partir. »

Thomas secoua la tête.

«  J'ai envie de vous connaître. Nous nous ressemblons tous les deux. Vous aussi vous avez dit adieu à tout ceci …

- Et ce bien avant votre naissance. Rappela Elizabeth.

- Cette nuit. Annonça Thomas. Cette nuit je viendrais avec les clefs de cette prison. Je vous libérerai. La seule chose que je vous demande c'est de m'emmener avec vous. »

Elizabeth plissa les yeux et réfléchit intensément, une fois sortie, il lui faudrait voler un navire, rapide de préférence. Elle ne pourrait pas manœuvrer ce dernier seule …

«  D'accord Thomas. Vous me libérez, je vous emmène. Rien de plus. »

 

Un sourire heureux éclaira le visage du jeune homme et il passa sa main à travers les barreaux.

«  Marché conclu. »

Elizabeth referma sa main fine sur la sienne et sourit.

« Je vous attendrai… »Ironisa-t-elle.

Thomas la regarda un bref instant et s'écarta pour remonter. Il avait réussi. Enfin il allait goûter à cette liberté qui l'attirait depuis si longtemps. De plus une fois en mer, il était bien certain qu'Elizabeth Swann tomberait dans ses bras comme toutes les femmes qu'il rencontrait. Il n'était pas son père. Il saurait la convaincre.

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