Chapitre 6 Scarlett

 

 

Les semaines qui suivirent l’arrivée de Rebecca dans la maison de Madame Gloria furent les plus heureuses de son existence depuis que le destin lui avait repris sa famille. Loin de se montrer pestes comme la jeune fille l’avait tout d’abord redouté, les filles l’acceptèrent rapidement comme l’une des leurs et elle découvrit à leur contact les joies des plaisanteries entre amies et le bonheur qui accompagne les existences heureuses.

 

Emportée par le tourbillon de joie et de fête qui auréolait la maison de Madame Gloria, Rebecca oublia peu à peu les avertissements de Sœur Marie de la Compassion et les principes d’éducation d’Arabella. Chez Madame Gloria, elle avait retrouvé la chaleur d’un foyer et le plaisir de pouvoir dire ce qui lui chantait quand elle le voulait. Trop séduite par la vie joyeuse et facile qu’elle menait après ses années sous la férule de fer de l’orphelinat, Rebecca repoussa avec insouciance toutes les étrangetés de la maison. Car il y en avait. Rebecca avait rapidement découvert que tous les « amis » que recevait Madame Gloria étaient des hommes nantis qui ne venaient qu’à la nuit tombée, certains dans le plus grand secret. Mais elle n’y prêta pas attention pas plus qu’aux yeux cernés de ses nouvelles amies et à leur maquillage outrancier. Au contraire, après avoir passé des années à se voir refuser toute coquetterie, Rebecca découvrit le plaisir de mettre de la poudre ou du rouge. Passé la timidité des premiers soirs, Rebecca se joignit rapidement aux invités pour leur servir à boire ou plaisanter avec eux. Elle ne prit pas garde aux regards des hommes pas plus qu’elle ne trouva étrange que ses nouvelles amies s’isolent au premier étage avec l’un ou l’autre des invités. De même, elle ne s’étonna même pas de ne pas avoir mis un pied dehors depuis son arrivée. Après tout la maison disposait d’un parc qui suffisait bien à ses promenades.

 

La première fois qu’un homme lui glissa une pièce dans la main, Rebecca le considéra avec surprise.

«  Pour le verre ma belle. »

Troublée, Rebecca empocha la pièce et Isabella se pencha alors à l’oreille de l’homme qui précisa.

«  Tu t’achèteras un colifichet avec d’accord ?

- Oui, merci. » Sourit-elle.

Après cela elle trouva naturel de recevoir de temps à autres une petite pièce glissée par un invité.

 

Un matin cependant, les choses commencèrent à changer lorsque Madame Gloria la fit demander dans ses appartements. Tremblante d’appréhension à l’idée d’avoir fait quelque chose de mal et d’être renvoyée, Rebecca pénétra donc dans la pièce avec inquiétude.

 

Madame Gloria, assise derrière son bureau, lui fit signe de s’asseoir et Rebecca obéit, le ventre noué.

«  J’ai reçu ceci pour toi ce matin. » Déclara-t-elle en poussant un écrin vers la jeune fille.

Le cœur de Rebecca accéléra et elle osa à peine regarder l’objet.

«  Pour moi ???

- Il faut croire que tu as un admirateur. » Sourit Madame Gloria avant d’ouvrir l’écrin d’un geste détaché.

Les yeux de Rebecca s’écarquillèrent à la vue d’un délicat bracelet doré.

«  Oh…

- C’est de la part du Lieutenant Groves, » précisa Madame Gloria.

 

Rebecca eut beau chercher dans sa mémoire, elle ne parvint pas à associer un visage au nom dévoilé par sa protectrice.

«  Bien entendu nous allons le renvoyer, je t’ai préparé une plume et un encrier pour que tu lui écrives un mot afin de ne pas le froisser. »

Cette fois Rebecca réagit.

«  Mais…pourquoi ? » Demanda-t-elle en tendant la main vers le bijou.

Elle ne vit pas la lueur satisfaite qui brillait dans les yeux de Madame Gloria tandis que celle-ci répondait.

«  Et bien parce que ce n’est pas convenable d’accepter de tels cadeaux de la part d’un homme. De plus, ce n’est même pas de l’or pur, tu vaux plus que cette babiole. »

Rebecca leva un regard peiné sur Madame Gloria.

«  Mais….

- Allons Rebecca, tu te doutes bien qu’aucun homme ne fait un tel cadeau sans attendre un peu plus de celle à qui il l’offre. » Susurra Madame Gloria.

 

Rebecca se troubla et Madame Gloria avança la feuille vers elle.

«  C’est ce que je pensais, allons écris donc. Tu sais écrire n’est-ce pas ?

- Oui Madame, répondit Rebecca.

- Bien, donc : Cher Lieutenant, votre cadeau me flatte beaucoup mais je suis au regret de ne pouvoir l’accepter. » Dicta Madame Gloria.

Rebecca écrivit ce qu’on lui demandait sans comprendre puis Madame Gloria lui sourit.

«  C’est bien ma fille, tu peux y aller. »

Troublée, Rebecca obéit et sortit de la pièce.

 

()()

 

Une fois la jeune fille partie, Madame Gloria fit signe à Isabella qui se tenait dans la pièce voisine d’approcher.

«  Et bien qu’en penses-tu ?

- Elle est jeune, naïve mais elle n’est pas dépourvue de caractère et respecte beaucoup les enseignements de sa mère même si elle ne s’en rend pas compte.

- Continue, as-tu réussi à gagner sa confiance ? »

Isabella tira une cigarette et l’alluma d’un geste nonchalant.

«  Bien sûr, cette pauvre gamine a tellement besoin d’affection qu’elle se raccrocherait à un âne s’il se montrait gentil avec elle.

- La comparaison n’est pas très flatteuse pour toi Bella. » Observa Madame Gloria.

Un sourire désabusé échappa à la jeune femme et elle répondit.

«  Je crois que mon amour propre n’est plus à ça près Gloria. »

Madame Gloria hocha la tête et passa sur la remarque de la jeune femme.

«  La crois-tu bientôt prête ? Les clients s’impatientent. J’ai déjà reçu plusieurs offres intéressantes, seulement à trop les faire attendre nous risquons de les lasser. »

 

Isabella inspira une bouffée de fumée, songeuse.

«  Je ne sais pas, sa mère lui a inculqué des valeurs auxquelles il sera difficile de la faire renoncer.

- Je t’en prie Isabella ! Sa prétendue mère servait dans une auberge et ses vrais parents étaient des pirates, tu me l’as raconté toi-même, alors quel sens moral veux-tu qu’ils lui aient transmis ?

- Aussi surprenant que ça te paraisse, sa mère adoptive enfin sa sœur était une sorte de nonne, Rebecca m’a raconté qu’elle a passé toute sa vie à attendre son mari, la petite ne l’a jamais vue en compagnie d’un homme.

- Je t’en prie Bella ! La gamine a sûrement idéalisé sa mère avec les années, aucune femme ne se conduit ainsi encore moins la fille d’un pirate. »

 

Une fois de plus, un pli amer tordit la bouche d’Isabella. Elle écrasa sa cigarette et rétorqua.

«  Tu sais Gloria, toutes les femmes ne sont pas des catins.

- Peut-être mais celles qui vivent ici si. J’ai donné une fortune à cette morue desséchée de l’orphelinat pour acheter cette gamine sans parler de ce que son installation me coute. J’entends bien rentrer dans mes frais. »

Isabella ne répondit pas et Madame Gloria lui lança un regard noir.

«  Pourquoi tu ne réponds pas Isabella ? C’est quoi le problème ? »

Isabella soupira et Gloria posa un regard acéré sur elle.

«  Tu l’aimes bien c’est ça ? Alors ça c’est une première !

- Pourquoi pas ? Rebecca est gentille, elle est intelligente.

- Et elle a un putain de cul que les clients ne demandent qu’à fourrer alors tu vas remuer le tien et la convaincre ! » S’énerva Madame Gloria, perdant du même coup l’accent soigné auquel elle s’astreignait pour les besoins de son commerce.

 

Isabella grimaça et Gloria poursuivit.

«  Je croyais que tu voulais arrêter pour prendre un nouveau départ ailleurs Bella. Pour ça tu auras besoin d’argent, une partie de ce que Rebecca rapportera sera pour toi tu le sais.

- Dix pour cent, oui, répondit Isabella d’une voix lasse.

- Regarde, » lui enjoignit Gloria en poussant un papier vers elle.

Les yeux d’Isabella cillèrent et elle se força à paraitre indifférente sans grand succès.

«  Qui ?

- Lord Sommer.

- Ce vieux dégoutant ?

- Il aime la chair fraiche. Dix pour cent ça te ferait un bon début pour ta nouvelle vie Isabella. »

 

Isabella tiqua et se leva.

«  Elle ne t’est rien Isabella » Lui lança Madame Gloria tandis que la jeune femme se dirigeait vers la porte.

Isabella ne répondit pas et Madame Gloria soupira avant de ranger soigneusement le bracelet dans son coffre. Celui-ci avait déjà fait basculer la décision de plusieurs filles, il n’y avait aucune raison pour que Rebecca échappe à la règle. Vraiment aucune.

 

()()

 

Assise sur son lit, Rebecca réfléchissait. Elle avait beau faire, elle ne comprenait pas pourquoi Madame Gloria avait décidé de renvoyer son cadeau sans même prendre la peine de lui demander son avis. Maintenant elle se souvenait du Lieutenant, si elle ne se trompait pas c’était un jeune homme charmant qui avait passé un moment avec Shana il y avait trois nuits de ça. La jeune fille décida donc d’aller voir Shana pour s’en assurer.

 

«  Shana ? Tu connais le Lieutenant Groves ?

- Qui ça ?

- Le soldat avec qui tu as discuté la dernière fois.

- Oh oui, je vois. » Répondit Shana avec indifférence.

Rebecca maitrisa son impatience. Shana était gentille mais il était de notoriété dans la maison qu’elle ne brillait pas par sa vivacité d’esprit.

«  Et bien comment est-il ?

- Bah gentil » répondit prudemment Shana qui, comme toutes les autres filles, avait été soigneusement entrainée à répondre aux questions de Rebecca par Madame Gloria.

 

Cette fois Rebecca ne put contenir son impatience.

«  Oui mais est-ce que tu l’aimes bien ? Vous allez souvent parler tous les deux.

- Je te l’ai dit il est gentil. » Répondit Shana, amusée par la naïveté de Rebecca.

Quand on pensait que c’était elle qu’on disait simple d’esprit c’était à se tordre. La précieuse Rebecca avec toute sa prétendue intelligence n’avait toujours pas compris ce qu’on attendait d’elle !!! Shana, elle, avait compris dès son arrivée. Bien sûr, contrairement à Isabella ou Rebecca elle ne savait ni lire ni écrire mais franchement qui s’en souciait ? Ici on ne leur demandait qu’écarter les cuisses et il n’y avait pas besoin de savoir plein de choses pour ça.

«  Mais tu l’aimes bien ???

- Pas plus que les autres amis de Madame Gloria. » Répondit Shana.

Déçue, Rebecca comprit qu’elle n’obtiendrait pas plus de la jeune métisse et s’empressa de la laisser.

 

()()

 

Isabella, assise devant sa coiffeuse, appliquait soigneusement de la poudre sur les marques qui avaient envahi son visage depuis quelque mois sans qu’elle en trouve la cause, lorsque Rebecca pénétra dans sa chambre avec hésitation.

«  Je te dérange ? »

Isabella hésita. Elle pouvait renvoyer Rebecca sèchement ce qui mettrait sans aucun doute un terme aux projets de Madame Gloria. Mais aussi aux siens… Et malgré l’affection que Rebecca lui inspirait, Isabella ne pouvait voir se profiler cette perspective sans horreur. Aussi adressa-t-elle son plus beau sourire à la jeune fille tout en souhaitant secrètement que l’empreinte que l’admirable Arabella avait laissée sur sa fille soit suffisamment forte pour venir à bout des traitres conseils qu’elle s’apprêtait à prodiguer.

«  Approche, Rebecca et ferme la porte. »

 

La jeune fille sourit avec soulagement et obéit. Isabella la suivit des yeux dans le miroir tandis que Rebecca allait et venait nerveusement dans la pièce.

«  Tu veux me parler Rebecca ?

- Oui, enfin si je ne te dérange pas.

- Non, vas-y tu peux m’aider en parlant ?

- Bien sûr.

- Alors va prendre ma robe dans l’armoire, la rouge pour ce soir. »

 

Rebecca obéit et ouvrit les battants de la grande armoire. Là, son visage refléta son émerveillement devant les tenues d’Isabella. Dans le miroir, Isabella surprit son expression et son cœur se serra. Qu’y avait-il de plus tentant que de jolies choses pour une gamine qui en avait été privée depuis des années ?

«  Ce que tes robes sont belles, soupira-t-elle. Ce doit être tellement agréable de les porter. »

Isabella sourit avec ironie. Oui, c’était agréable de les porter, ce qui l’était moins c’était le moment où elle devait les enlever.

«  Tu voulais me parler. »

 

La joue contre le satin rouge, Rebecca répondit.

«  Oui, j’ai vu Madame Gloria aujourd’hui, elle avait reçu un cadeau pour moi mais ne m’a pas laissé le prendre.

- Et ? » Demanda Isabella.

Rebecca sentit des larmes monter aux yeux.

«  Et…. C’est pas que je sois ingrate ou envieuse mais vous avez toutes de jolies choses, sauf moi, je ne comprends pas…. J’ai fait quelque chose de mal ? »

 

Le cœur d’Isabella se serra mais elle se força à penser à la nouvelle vie qui l’attendait.

«  Non, Rebecca, si nous avons de jolies choses ou si nous sommes bien habillées, c’est pour plaire aux invités de Madame Gloria.

- Plaire ? »

Isabella soupira.

«  Rebecca, les autres filles et moi nous, nous donnons du plaisir aux hommes qui viennent ici. Ils paient pour ça. Pour coucher avec nous. Est-ce que tu comprends ? »

Isabella se rendit compte de l’inutilité de sa question à la vue de la pâleur qui venait de recouvrir le visage de Rebecca.

 

La jeune fille recula, l’air horrifiée.

«  Tu, vous, des putains ?

- Je préfère le terme de filles de joie si ça ne te dérange pas, » grimaça Isabella, blessée par l’expression du visage de Rebecca.

La jeune fille ne répondit pas. Elle songea à tout ce qu’elle avait vu depuis son arrivée chez Madame Gloria, les filles outrageusement fardées, les robes qui laissaient apparentes les gorges, les hommes qui venaient à la nuit tombée, les chambres du premier dans lesquelles les emmenaient les filles… Tous ces signes qu’elle avait dédaignés parce qu’elle se sentait heureuse et choyée pour la première fois depuis bien longtemps. A mesure que les œillères qu’elle s’était mises se descellaient, Rebecca sentit des larmes rouler sur ses joues. Madame Gloria avait menti. Comme les autres. Comme sa mère qui était sa sœur et qui était morte quand elle était au loin. Comme Will qui était parti sans l’attendre. Comme Reece qui lui avait juré qu’ils se reverraient alors qu’il savait qu’il serait pendu.

 

Un cri de rage et d’indignation échappa à Rebecca et elle s’enfuit en courant. Isabella se précipita à sa suite mais la jeune fille dévala l’escalier à toute allure, bousculant au passage Shana qui s’agrippait au bras d’un homme qui avait l’âge d’être son grand père. Bouleversée, Rebecca ouvrit la porte en grand et se précipita dehors. Elle courut droit devant elle avant de se laisser retomber sur le sol, essoufflée.

 

Là, la jeune fille s’écroula et versa des larmes amères sur sa vie. Au bout d’un moment, la voix de Madame Gloria s’éleva derrière elle.

«  Met ça tu vas prendre froid. » Lui déclara-t-elle en posant un châle sur les épaules de la jeune fille.

Rebecca recula, des larmes brulantes sur les joues. Madame Gloria soupira et la fixa.

«  Rebecca, personne ne te force à faire quelque chose que tu ne veux pas. » Mentit-elle.

La jeune fille hoqueta et la regarda.

«  Vous aviez dit que vous vouliez m’adopter !

- Rebecca, soupira Madame Gloria. Personne n’adopte un enfant de ton âge.

- Mais les sœurs…

- Savaient très bien qui je suis.

- Non ! Ce sont des, des femmes de Dieu

- Qui moyennant une bourse bien garnie laissent partir les garçons avec les officiers de la Navy pour se faire tuer et les filles avec un dame en quête d’une domestique ou d’autre chose. Asséna cruellement Madame Gloria. Pourquoi crois-tu que ta Sœur Marie machin a tenté de te retenir ? Elle savait comme les autres. »

 

Des larmes roulèrent sur les joues de Rebecca alors que ses dernières illusions volaient en éclat.

«  Je suis désolée Rebecca, mais aussi cruel que ça te paraisse il n’y a pas d’autre destin pour les filles comme toi. Bien sûr, tu peux choisir de partir et tenter ta chance comme domestique ou serveuse, mais jolie comme tu es, les hommes finiront par exiger de toi ce que tu as le choix de donner chez moi. Et si tu refuses, ils le prendront de force. »

Rebecca hoqueta.

«  Je, je pourrais, retourner chez moi.

- Et avec quel argent ? Sais-tu combien me coute ton entretien Rebecca ? »

 

Rebecca recula et Madame Gloria changea de tactique.

«  Que crois-tu que les marins exigeraient de toi une fois en mer ? Et une fois rentrée chez toi que ferais-tu ?

- Je pourrais être serveuse comme, comme maman…

- Et te faire peloter par les marins de passage ? Jusqu’au jour où l’un d’entre eux t’engrossera et partira sans revenir ? Comme ce qui est arrivé à ta mère ?

- MA MERE N’ETAIT PAS UNE PUTAIN !!!! » Hurla Rebecca.

 

Madame Gloria la regarda avec une feinte compassion.

«  Non, sans doute que non. Mais Rebecca, dis-moi était-elle heureuse ? Qu’est-ce que le fait d’être mariée lui a apporté ? Elle était serveuse tu dis, crois-tu qu’elle aimait cette vie ? »

Rebecca ferma les yeux et revit le visage las d’Arabella quand elle rentrait de la taverne de Mac Fridge, les larmes qu’elle retenait lorsqu’elle avait reçu une lettre de Bill qui lui annonçait que comme toujours, il mettrait un peu plus de temps à revenir.

«  Rebecca, souffla Madame Gloria. La vérité c’est que ta maman a eu beaucoup de chance que des pirates lui donnent de l’argent pour t’élever, sans ça elle n’aurait pu vous garder toi et ton frère sans être obligée de se vendre.

- C’est faux, gémit Rebecca.

- Non c’est vrai, ta mère était payée pour s’occuper de toi, comme les sœurs l’ont été pour te prendre. Moi j’ai payé pour t’avoir.

- Et vous me demandez de rembourser, » souffla Rebecca d’une voix blanche.

 

Madame Gloria retint un sourire, ce qu’elle dirait maintenant ferait basculer la décision de Rebecca, dans un sens ou un autre.

«  Non, je te demande ce que tu veux Rebecca. Tu as vu les robes, les bijoux des autres filles. Chez moi, les hommes paient cher leur compagnie. Elles sont choyées, aimées et se soutiennent. Elles ne risquent pas de se retrouver seules à attendre un mari ou un amant qui ne reviendra jamais. Chez moi ce sont les hommes qui les attendent. A toi de voir ce que tu souhaites Rebecca, si tu ne veux pas aller avec des hommes tu peux rester et continuer comme tu le fais à présent.

- Vous ne me chassez pas ?

- Non, tout le monde t’aime beaucoup Rebecca. C’est pour ça que j’ai renvoyé le bracelet, si tu l’avais accepté, le lieutenant Groves t’aurait fait monter dans une chambre à sa prochaine visite. Les hommes qui font des cadeaux à mes filles n’ont aucun désir de les épouser. Ce qu’ils veulent c’est du plaisir. »

 

Rebecca blêmit et Madame Gloria reprit.

«  Tu es jeune Rebecca, tu as le temps de te marier. Si tu travailles ici, tu gagneras de l’argent, tu auras des robes et des bijoux. Puis, dans quelques années tu auras un pécule pour recommencer une vie ailleurs. Beaucoup de mes filles font ça, elles partent, se prétendent veuves dans un endroit où nul ne les connait et fondent une famille et si leurs hommes les abandonnent, elles ont toujours leur argent. »

Rebecca la fixa sans ciller.

«  Tu as le choix Rebecca, à toi de voir si tu veux être aussi vertueuse et malheureuse que l’était ta mère ou si tu veux obtenir tout ce dont la vie t’a privée. Sache que j’ai reçu des offres pour toi» Déclara Madame Gloria qui glissa un papier dans sa main avant de se lever.

 

Restée seule, Rebecca pleura longtemps sur ses illusions perdues. Sa main froissa le papier que lui avait donné Madame Gloria et elle baissa les yeux machinalement. Son cœur se souleva à la vue de la somme qui y était inscrite. C’était plus qu’elle n’avait jamais vu sa mère posséder. Elle repoussa le papier avec horreur tandis qu’un craquement résonnait derrière elle.

«  Hé, regardez ça les gars, un joli petit lot, que fais-tu là ma belle ? » Demanda un homme visiblement aviné.

Les yeux agrandis par l’effroi, Rebecca se leva.

«  Rien, je, laissez-moi.

- Pas si vite ma mignonne, tu es drôlement jolie, » commenta l’homme en l’attrapant par la taille sous les rires de ses compagnons.

Cette fois, la terreur de Rebecca ne connut pas de limites et elle se débattit.

«  Laissez-moi !!!

- Oh pas déjà ma belle, tu vas bien nous faire plaisir avant, » ricana l’homme.

Avec un glapissement, Rebecca lui griffa le visage et profita de la surprise de l’homme pour courir à toutes jambes.

«  Attrapez cette putain ! » Hurla l’homme.

 

Le cœur lourd, Rebecca courut droit vers le seul refuge qu’elle connaissait. La maison de Madame Gloria. Elle crut défaillir de soulagement en passant le seuil derrière lequel l’attendait Isabella. La jeune femme reçut une Rebecca bouleversée dans ses bras et un sourire amer lui échappa en reconnaissant sur les pas de la petite la bande de petites frappes à laquelle Gloria avait recours pour dompter les plus rétives.

«  Viens, ta chambre t’attend »murmura Isabella en claquant la porte.

 

Plus tard,

 

Rebecca suivit des yeux Isabella tandis qu’elle s’assurait de son bien-être.

«  Je ne voulais pas t’insulter tout à l’heure, s’excusa-t-elle.

- Je sais.

- Mais je ne veux pas devenir comme toi, ce…

- Rebecca, personne ne t’y force. Mais tu sais ce n’est pas si horrible que tu le penses, quand je suis avec ces hommes, je suis une autre.

- Une autre ?

- Ce n’est pas moi qu’ils possèdent mais Isabella.

-Quoi ?

- C’est ainsi qu’ils me connaissent. Mais quand la soirée est finie, je redeviens moi-même, en fait je m’appelle Juliette. Tu sais bientôt je partirai d’ici et j’aurais assez d’argent pour ne plus jamais avoir à faire ça. » Confia Isabella.

 

Rebecca ne répondit pas, songeuse, et Isabella s’approcha d’elle. Elle lui prit la main tout en se détestant de ce qu’elle allait faire.

«  Rebecca, ta mère était une femme exceptionnelle, mais des histoires comme la sienne n’arrivent pas souvent dans notre monde. La vérité c’est que nous appliquons le principe des pirates, nous prenons tout ce que nous donnent nos clients. En échange nous ne donnons que nos corps. Rien de plus. Pas de souffrance, pas de pleurs. Pas d’attente. Nous sommes autres durant quelques heures puis nous redevenons nous. »

Rebecca leva les yeux sur elle.

«  Mais vous, vous êtes belles.

- Tu l’es aussi, si tu ne l’étais pas, Gloria ne t’aurait pas prise Rebecca. Prend toi en main, prend ce qu’ils t’offrent en échange de quelques misérables caresses. Ce qu’un mari te prendrait en te laissant beaucoup moins. »

 

Rebecca réfléchit longuement. Elle songea à Arabella et pour la première fois, elle vit sa mère avec des yeux de femme et non plus d’enfant. Arabella avait attendu toute sa vie. Années après années le sourire s’était fait plus rare sur ses lèvres, le pli de son front s’était creusé et de temps à autre une ride d’amertume creusait les contours de ses lèvres. Alors elle comprit qu’elle ne voulait pas devenir ainsi. Elle voulait sa revanche, elle voulait qu’on la désire après que tous, y compris sa véritable mère, l’ait rejetée. Cette nuit-là, Rebecca dit pour de bon adieu à la tendresse de son enfance. L’enfant chéri de Reece, de Laura et d’Arabella était morte, Rebecca était morte.

«  Je veux tout ça. Souffla-t-elle. L’argent, les bijoux, être heureuse. »

 

Le cœur d’Isabella se serra de remords mais elle était allée trop loin pour renoncer. L’air concerné, elle se pencha sur elle.

« Comment veux-tu t’appeler ?

- Jézabel, » répondit Rebecca, l’esprit plein de la Bible qu’elle avait lue à l’orphelinat.

Isabella grimaça.

«  Pourquoi pas Scarlett plutôt ?

- Scarlett…. Répéta Rebecca. Oui ça me va.

- Bien, dans ce cas repose-toi Scarlett. Pour l’instant tu es encore Rebecca. » Murmura Isabella.

 

La jeune fille ne tarda pas à sombrer dans le sommeil et Isabella sortit sans bruit de sa chambre.

«  C’est fait, lâcha-t-elle à Madame Gloria. Elle veut qu’on l’appelle Scarlett.

- Je préviens nos clients, ce sera pour demain.

- Déjà ?

- Inutile d’attendre, je ne veux pas lui donner le temps de changer d’avis. » Répondit froidement la femme avant de s’éloigner.

 

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Commentaires : 2
  • #1

    emeline (lundi, 12 décembre 2011 22:00)

    tout s'explique

  • #2

    JessSwann (lundi, 12 décembre 2011 22:50)

    Euh tout s'explique encore mieux quand tu sais qu'il fallait lire Scarlett et non Giselle ( je les confond toujours) Un grand merci à Holly !!!