Chapitre 2 Une nouvelle vie

Cela faisait quelques jours que Bill et Arabella s’étaient installés dans la petite ville de Cornwallis et l’enthousiasme de la jeune femme pour l’endroit ne s’était pas amoindri. En vérité, Bill était forcé d’admettre que la vie dans le petit port était nettement moins compliquée qu’ailleurs. En effet, personne n’avait paru surpris de voir débarquer de nulle part les deux jeunes mariés ( ou alors ils étaient trop polis pour poser des questions ) et les deux jeunes gens s’étaient donc mis bravement en quête d’une maison à louer pour une somme raisonnable, ne voulant pas attirer l’attention sur eux en dépensant trop ostensiblement leur part du butin remise par Laura.

 

La troisième maison qu’ils visitèrent prit des allures d’évidence pour Arabella. Elle était certes petite, mais disposait d’une pièce d’une taille raisonnable à laquelle était adjointe une chambre et deux autres pièces qui seraient parfaites pour leurs enfants à venir. Mais ce qui avait emporté la décision et le cœur de la jeune femme, c’était le jardin….

 

Ayant grandi à Tortuga, Arabella n’avait jamais vu de jardin comme celui-ci, à l’herbe verte et grasse… Un jardin dans lequel on pouvait voir pousser des fleurs mais aussi et surtout des légumes qui pourraient nourrir la petite famille Turner.

« Regarde il te suffira de demander des graines aux voisins en échange de quelques menus travaux et nous aurons de quoi nous nourrir toute l’année ! » S’enthousiasma-t-elle

Bill observa le carré de terre d’un air dégoûté… Planter des légumes, les cultiver, voilà qui lui semblait bien étrange à lui qui n’avait jamais pratiqué autre chose que la pêche…. Mais finalement la joie d’Arabella l’emporta sur le reste et un peu plus d’une semaine après leur arrivée, les Turner s’installaient dans la maison que tous au village appelait «  la maison des Mc Drache ».

 

Leurs plus proches voisins (apparentés aux fameux Mc Drache) étaient également leurs propriétaires et Arabella espérait secrètement remédier prochainement à cette situation et rebaptiser la maison « Maison des Turner ». Emmaline Mc Drache était une grosse femme aux manières bourrues qui passait son temps à se plaindre du temps (qui était apparemment le sujet principal des conversations de Cornwallis, pour ce que les Turner en savaient ) mais elle avait rapidement pris sous son aile ( qui était très grande… ) les deux nouveaux arrivants. Elle présenta Arabella aux femmes du village tandis que son mari aidait Bill à trouver du travail (mieux valait s’assurer que le loyer de la maison serait versé en temps et en heure).

 

Arabella et Bill quant à eux, rassurés par le pécule que leurs rapines passées leur avait permis d’amasser ne s’inquiétaient guère de l’avenir, certains que tout irait parfaitement à présent qu’ils avaient trouvé un endroit où s’établir…

 

Ce jour-là, les deux jeunes époux se trouvaient donc chez les incontournables Mc Drache et sirotaient une tasse de thé lorsque la première question fusa, les laissant pantois

« Au fait on a jamais su mais d’où vous venez en fait ? »

Bill et Arabella échangèrent un regard amusé en imaginant la réaction de la bonne Madame Mc Drache si elle savait qu’ils avaient débarqué d’un navire de pirates puis Arabella répondit.

« Nous venons des Amériques. »

 

La tasse de thé que tenait Emmaline Mc Drache vacilla un bref instant avant de se reposer sagement sur la soucoupe.

« C’est très très loin… Comment êtes vous arrivés chez nous ?

- Par bateau. » Répondit Bill

Emmaline lui lança un regard noir

« Ça je m’en doute … Mais quel bateau ???

- Et bien… Un bateau. Le Barnacle. Expliqua Arabella en disant le premier nom qui lui venait à l’esprit. C’est un bateau de pêche.

- J’me doute avec un nom pareil… Alors votre mari est un marin.

- Non. Répondit Arabella

- Oui. » Affirma Bill au même moment.

 

Cette fois le regard que les deux jeunes époux échangèrent n’avait rien d’amusé et Arabella s’empressa de préciser

« Ce que Billy veut dire, c’est qu’il était pêcheur avant mais que maintenant il cherche un travail à terre.

- Dommage. Intervint le vieux Mc Drache. Pasque des marins on en cherche toujours… Mais bon… »

Arabella saisit la main de Bill et la serra doucement, les yeux brillants.

« C’est que voyez-vous …. Billy et moi nous allons bientôt être parents alors… Nous préférons élever notre enfant à terre… »

 

Tandis qu’Emmaline Mc Drache poussait des cris de ravissement de circonstance, le vieux Mc Drache observa Bill.

« J’vois pas en quoi ça t’empêche d’être marin mon gars….. »

Bill ne voyait pas non plus mais les rares fois où il avait tenté d’aborder le sujet de la pêche avec Arabella s’étaient soldées par un échec…

« Bill va travailler à la vannerie Grand Pa. Expliqua Emmaline. C’est Joe qui lui a trouvé la place. »

Le vieux Mc Drache marmonna quelques mots où il était question d’un travail de fillette puis il se tut, se contentant de bourrer sa pipe au grand soulagement de sa bru.

 

Emmaline se tourna donc vers le jeune couple et reprit son interrogatoire.

« Et votre famille ?

- Nous n’en avons plus. S’empressa de répondre Arabella.

- Oh que c’est triste… S’apitoya Emmaline.

- En vérité la mère d’Arabella est toujours parmi nous mais nous ne la voyons guère. » Rectifia Bill

Le jeune homme déglutit en sentant peser sur lui le regard noir de sa femme tandis qu’Emmaline, flairant le ragot, se penchait vers elle.

« Ah bon ??? Et pourquoi cela ?

- Mère voyage beaucoup. Grinça Arabella entre ses dents

- Ah oui ??? Comment cela ???

- Et bien… et bien … elle a épousé un marin… Commença Arabella

- Mr Reece. Compléta Bill. Après la mort du père d’Arabella évidemment. »

 

Emmaline les considéra d’un air surpris et vaguement choqué.

« Et elle l’accompagne ??? »

Gênée, Arabella opina du chef tandis que le vieux Mc Drache éclatait de rire

« Ça c’est une femme qu’en a dans le pantalon !

- Grand Pa ! » Le reprit Emmaline

Le vieux Mc Drache grommela quelques mots inintelligibles dans sa barbe (dieu merci) et sa bru reprit son interrogatoire.

« Et où vous êtes-vous mariés ? Je vois qu’Arabella ne porte pas d’alliance…

- Sur le bateau de la mère d’Arabella enfin de son beau-père… Se reprit Bill en rougissant, attendu qu’il détestait mentir, ce qui lui arrivait hélas de plus en plus souvent depuis quelques temps.

- Sur un bateau ? S’étonna Emmaline. Mais c’est … pas… habituel.

- Le Capitaine a tenu à nous marier. » Trancha Arabella, prévenant la question suivante.

 

Emmaline garda le silence un instant puis les considéra tous les deux.

« Et que pense Dieu de tout ça ?

- Oh il est tout à fait d’accord. S’agaça Arabella. Le capitaine est maître à bord et les mariages qu’il célèbre sont tout à fait légaux.

- Si vous le dites… » Marmonna Emmaline, peu convaincue

L’arrivée d’une partie des cinq enfants que comptait la famille Mc Drache mit un terme à la conversation au grand soulagement des Turner qui se sentaient mal engagés sur une pente glissante.

 

Arabella fixa avec amusement la petite dernière de la famille, Penny tandis qu’elle s’efforçait de raconter une grande aventure à sa mère et à ses invités, ponctuant son discours d’ exclamations ravies et agitant en tous sens ses lourdes boucles rousses qui ne dénotaient pas avec celles d’Arabella.

 

Laissant les femmes dans une conversation sur l’éducation des enfants ; Emmaline prodiguait ses conseils à Arabella maintenant qu’elle la savait être une mère en devenir ; Bill rejoignit le vieux Mc Drache qui prenait l’air devant la maison.

 

Réajustant sa pipe, le vieil homme lança un regard acéré à Bill tandis que ce dernier observait la mer sombre qui s’agitait à perte de vue.

« T’aurais préféré être marin hein mon gars … »

Bill soupira et répondit sans le regarder.

« Ma vie est à terre. Je vais fabriquer des paniers pendant que ma femme s’occupera de notre maison. »

Le vieux Mc Drache eut une moue peu convaincue

« Mouais… Jusqu’au moment où les paniers ne rapporteront plus ce qui arrivera bientôt… Là faudra faire un choix, soit la mer, soit la terre.

- Que voulez-vous dire ? S’étonna Bill

- Écoute mon gars, j’ai été pêcheur toute ma vie avant que ma femme (paix à son âme) décide qu’on serait mieux à terre… Je m’y suis fait... Mais si on me proposait de reprendre la mer j’hésiterai pas un instant. Pasque nous les marins on a ça dans le sang. Et toi t’es un marin mon gars. »

 

Mal à l’aise Bill ne répondit pas. En effet, prétendre que La Fleur de la Mort ne lui manquait pas aurait été un mensonge. Le reconnaître serait comme une trahison envers Arabella. Et il ne voulait commettre ni l’un ni l’autre… Aussi garda-t-il le silence tandis que Mc Drache poursuivait

« La plupart des gars d’ici sont des marins… Même mon Joe ! Ah ça c’est sur ma bru l’empêche de partir au loin comme il le voudrait mais je vois pas en quoi ces bonnes femmes ont besoin de nous pour élever leurs marmots… Elles savent pas ce que c’est la mer ça doit être pour ça. »

Bill sourit légèrement en se remémorant la manière dont Arabella abattait le même travail qu’un matelot à bord de La Fleur

« Pas ma femme. Elle se débrouille bien sur un bateau. »

 

Mc Drache haussa le sourcil

« Elle ? Demanda-t-il en crachant sur le sol avant de poursuivre. Ptête bien que c’est le cas maintenant... Mais attend qu’elle passe quelques années ici et elle sera tout à fait comme Emmaline… Oh te méprend pas mon gars, j’aime bien ma bru mais elle comprend pas les hommes…

- Arabella n’est pas comme ça. Répondit Bill. Et elle aussi elle aime bien la mer, c’est parce que votre maison avait vue sur elle qu’elle l’a choisie. Seulement il faut qu’on pense à notre fils maintenant…

- Ouais… Moi c’que j’en dis c’est que ton Arabella est bien assez grande pour l’élever pendant que tu prends la mer… »

Bill n’eut pas le temps de répondre que la voix d’Arabella résonnait derrière eux

« Au revoir Madame Mc Drache, Monsieur Mc Drache… Tu viens Bill ? »

 

Bill se retourna et croisa le regard rempli d’inquiétude d’Arabella. De toute évidence, elle avait suivi une partie de la conversation. Il lui fit un sourire rassurant et salua le vieux Mc Drache puis les deux amoureux reprirent le sentier menant à leur maison, chacun perdu dans ses pensées.

 

*

 

Quatre mois plus tard…

 

Penchée sur ses fourneaux et gênée par son ventre qui ne semblait pas vouloir arrêter de grossir, Arabella remuait lentement la soupe chaude dont-ils faisaient leur quotidien lorsque Bill rentra précipitamment dans la maison, amenant avec lui la froideur humide de l’hiver écossais.

 

Le jeune homme suspendit d’un geste las son manteau trempé à la patère et s’approcha d’Arabella, entourant sa taille de ses bras. Arabella sourit tendrement avant de froncer le nez en sentant l’odeur des embruns dans les cheveux de son mari

«  Tu es allé te baigner ? Demanda-t-elle d’un ton faussement amusé.

- J’ai aidé Mortins à remorquer le bateau de Filbs. » Expliqua Bill.

Arabella se retourna, surprise

« Tu es sorti en mer par ce temps ?? »

Bill sourit prudemment

« Ce n’est qu’un petit grain, on a affronté pire à bord de La Fleur … Souviens toi … »

 

Arabella baissa rapidement le visage et répondit d’une voix tendue

« Je me rappelle… Mais c’est pas pour autant que ce grain-là n’était pas dangereux… Et puis tu as déjà un travail non ? »

Bill soupira et se passa la main dans les cheveux.

« Oui, mais en cette saison les paniers se vendent peu… Et le vieux Godges n’est plus en état d’aider Mortins à la pêche »

Arabella sentit son cœur se serrer douloureusement

« Qu’est-ce que tu essaies de me dire Billy ? »

Bill soupira lourdement, songeant qu’il aurait parfois aimé avoir une femme moins clairvoyante.

« Que je gagnerais plus d’argent en aidant Martins à la pêche qu’en faisant des paniers dont personne n’a l’utilité. »

 

Le cœur d’Arabella se serra un peu plus et elle posa une main rassurante sur son ventre

« Tu n’es pas en train de me dire que tu vas partir pêcher pendant des semaines hein Billy ? »

Bill l’embrassa gentiment dans le cou, sa barbe naissante chatouillant la peau d’Arabella

« Juste la journée, je rentrerais chaque soir… Et en échange Martins nous donnera du poisson aussi… Ça sera bon pour toi et pour le bébé. »

Arabella se retourna vivement vers son époux et son regard sombre croisa les yeux bleus et honnêtes de ce dernier

« C’est vraiment pour ça ? Je veux dire, c’est vraiment la seule raison ? » Lui demanda-t-elle, les mises en garde de Laura lui revenant brusquement en mémoire

 

Bill sourit et l’attira contre lui.

« Pour quoi d’autre si ce n’est pour ma femme et pour mon petit William Junior… » Répondit il en l’embrassant

Arabella se serra contre lui et son nez s’emplit des odeurs de mer et de poissons, l’odeur de sel, l’odeur des marins qui l’attirait et la révulsait tout à la fois.

« Tu crois que Junior m’en voudrait de profiter un peu de ma femme? Lui demanda-t-il en caressant la poitrine alourdie de la jeune femme

- Tu n’as pas faim ? »

Bill jeta un regard dégoûté vers la soupe à la surface de laquelle flottaient quelques feuilles de chou et l’embrassa

« Si mais pas de soupe… »

 

Cette fois Arabella n’objecta pas et noua ses bras autour du cou de Bill tandis qu’il la soulevait pour l’emmener jusqu’à leur lit

« Tu seras bientôt plus lourde que moi. » Plaisanta-t-il en la déposant sur le lit

Arabella sourit tandis qu’il entreprenait de caresser doucement son ventre arrondi et murmurait des bêtises au bébé. Elle avait eu tort, elle n’avait nulle raison de douter, Bill les aimait, elle et son bébé, devenir pêcheur ne changerait pas ça….

 

*

 

Le mois suivant s’écoula donc ainsi, Bill naviguait désormais chaque matin avec Mortins tandis qu’Arabella restait à la maison, de plus en plus fatiguée à mesure que sa grossesse s’épanouissait. Le poisson que Bill ramenait donnait lieu à de véritables festins et les deux jeunes époux économisaient ainsi une part non négligeable de l’argent que Laura leur avait laissé et qui avait fondu plus vite que prévu durant leurs premiers mois à terre.

 

Bien sûr, tout ceci avait un prix et Arabella constatait avec angoisse que Billy passait de plus en plus de temps sur le port à aider les autres villageois à faire de menus travaux sur leurs navires. De son côté la jeune femme s’efforçait de rester loin de la mer et se promettait que son petit William ne serait jamais marin… Non William aurait un travail à terre, un travail honorable… Forgeron par exemple. On avait toujours besoin d’un bon forgeron.

 

*

Quelques mois plus tard

 

Le ciel était noir d’orage et la mer démontée lorsqu’Arabella sentit les premières douleurs irradier son bas ventre. La jeune femme poussa un cri de souffrance et se retint de justesse à une chaise tandis qu’il lui semblait que la douleur ne s’arrêterait jamais.

 

Arabella maudit sa mère qui ne l’avait pas prévenue que ce serait aussi douloureux (ce qui somme toute n’était pas étonnant, après tout Laura ne s’était que trop rarement conduite comme une mère à son égard) et se dirigea vers la porte. Arabella cherchait à rejoindre la maison d’Emmaline attendu que, contrairement à sa promesse, Laura n’était une fois de plus pas là pour l’aider à la mise au monde de son enfant.

 

Une nouvelle contraction la fit hurler alors qu’elle ouvrait la porte de la maison et un vent glacial lui pénétra les os.

« C’est pas vrai ! » Ragea Arabella en voyant au loin la mer démontée, consciente qu’avec une telle tempête, Bill ne serait pas là avant plusieurs heures.

La main posée sous son ventre, Arabella tenta d’emprunter le sentier qui menait chez les Mc Drache lorsqu’une nouvelle contraction la laissa le souffle coupé.

 

Luttant contre la douleur et les éléments qui semblaient s’être ligués contre elle, Arabella entreprit de continuer sa route. Deux pas plus loin une nouvelle contraction la terrassait...

« Madame Turner ? » Demanda une voix flûtée.

Pour un peu, Arabella en aurait pleuré de soulagement en reconnaissant la voix de la petite Penny Mc Drache

« Penny… Cours chez toi… Dit, dit à ta maman que le bébé… Gémit Arabella en sentant une nouvelle contraction

- Oui ! » S’exclama la petite fille en dévalant la pente au grand soulagement d’Arabella

 

L’instant d’après, la jeune femme sentit quelque chose se rompre en elle et une humidité poisseuse lui couvrir les cuisses.

« Oh pas maintenant William Junior…»Grinça-t-elle en retournant avec maladresse vers sa maison.

Serrant les dents sous l’effort, Arabella se força à avancer tandis que le vent lui fouettait le visage.

 

Finalement, elle réussit à revenir à la porte de sa maison et s’appuya contre elle, épuisée

« Bon sang ! Ragea-t-elle.

- Mais vous êtes folle d’être partie sur le sentier par ce temps ! » La gourmanda Emmaline, drapée dans une cape de laine chaude

Arabella leva un regard voilé par la douleur vers sa voisine

« Qu’est-ce que j’aurais du faire ? Bill ne sera pas là avant des heures. » Ragea-t-elle.

Emmaline marmonna quelques mots sur l’inconscience des hommes et sur la stupidité de laisser seule une femme qui approchait aussi évidemment de son terme avant d’entraîner Arabella à l’intérieur

 

Une fois entrée, la bonne Emmaline prit les choses en main.

« Allez vous allonger, je fais chauffer l’eau. J’ai envoyé Sara chercher la sage-femme. » Expliqua-t-elle en s’emparant des draps qu’Arabella venait de laver

La jeune femme se laissa tomber sur le lit, angoissée à présent que le moment était venu

« Pourquoi ... Fait aussi mal… Grimaça-t-elle

- Parce que Dieu l’a voulu ainsi. » Répondit Emmaline en s’activant

Arabella hurla en réponse et Emmaline releva les jupons

« En voilà un qui est pressé de sortir… Faut-il être bête… par un temps pareil. »

Arabella souffla bruyamment et répondit

« Mon bébé est pas bête…

- Arrêtez donc de parler et gardez vos forces pour la suite du travail. Lui ordonna Emmaline. Ça commence juste. »

Arabella frémit à ces mots et poussa un nouvel hurlement tandis que les contractions s’accéléraient

 

Une heure plus tard, en nage, Arabella vit avec soulagement la sage-femme pénétrer dans la chambre en maugréant contre le mauvais temps

« Ah vous voilà ! La salua joyeusement Emmaline. J’ai fait du thé.

- Pas de refus. » Répondit la sage-femme

Percluse de douleur, Arabella leva un regard furieux vers les deux femmes

« Vous n’allez pas boire le ... Thé !!! »

La sage-femme s’approcha d’elle et examina son entrejambe

« Pour l’instant vous poussez. J’ai le temps de me réchauffer. »

Se jurant de lui faire payer d’une manière que n’aurait pas désavouée Laura, Arabella obéit.

 

Il fallut deux heures d’effort de plus pour que la sage-femme s’écrie finalement

« Je vois la tête ! Arrêtez de pousser. »

A bout de forces, Arabella se laissa retomber sur le lit, le front en nage tandis qu’Emmaline le lui essuyait obligeamment. Entre ses cuisses, la sage-femme s’activa et finit par sortir une chose minuscule et toute fripée.

« Voilà. » Commenta-t-elle en se saisissant d’une pince qui fit frémir Arabella

Tandis qu’elle coupait le cordon, la jeune mère se releva doucement, cherchant à voir le bébé

«  C’est … montrez le moi… Murmura-t-elle à bout de forces

- Pas maintenant. » Jeta la sage-femme d’un ton inquiet

Elle suspendit la chose rougeâtre par les pieds avant de lui claquer les fesses sans douceur.

 

Indignée, Arabella se releva et Emmaline la maintint sur le lit tandis que la jeune accouchée se demandait si elle aurait la force de mettre une rouste à la sage-femme qui traitait si mal son enfant. A cet instant la chose rouge poussa un faible cri et la sage-femme souffla avec soulagement

« Et bien il était temps que tu te fasses entendre. »

Arabella soupira et Emmaline se pencha vers elle

« C’est une jolie petite fille Arabella. »

Fille ??????

 

Le bébé sommairement nettoyé dans les bras la sage-femme corrigea

« Non c’est un gars… C’est pas évident mais c’est un petit gars. »

Un rire gêné ponctua son discours et, ignorant l’embarras d’Emmaline, Arabella tendit les bras vers l’enfant

« Donnez … »

Tandis que la sage-femme déposait avec précautions le bébé dans ses bras, Arabella ne put retenir un sanglot de fatigue, de soulagement et de bonheur mêlés

«  William… Murmura-t-elle. William Junior. »

 

De grands yeux sombres rencontrèrent les siens puis le bébé agita la bouche et la referma dans le vide avant de pousser un hurlement

« Il a faim. » Commenta la sage-femme

Perdue dans la contemplation de son enfant, Arabella hocha la tête et lui présenta son sein avec maladresse, les lèvres de l’enfant se refermèrent goulûment dessus.

« Et bien c’est Bill qui va avoir une sacrée surprise en revenant. Commenta Emmaline

- Ça fait plusieurs mois qu’il est au courant non ? Répondit la sage-femme d’un ton revêche. C’est toujours comme ça avec les femmes de marins… »

Arabella ouvrit la bouche pour rétorquer une nouvelle fois que son Billy n’était pas un marin mais la fatigue déferla brusquement et à la place elle ferma les yeux, William serré contre elle.

 

Lorsque Bill rentra quelques heures plus tard, il fut accueilli par le visage sévère d’Emmaline Mc Drache

« Que, que s’est-il passé ? S’inquiéta-t-il. Que faites-vous ici ? Où est Arabella ? »

Emmaline considéra le jeune homme d’un air peu amène, Bill lui rappelait trop son Joe qui semblait toujours surpris lorsque l’un de leur enfants venait au monde

« Il se passe que vous avez un beau gars. » Commenta-t-elle en désignant le berceau d’osier que Bill avait fabriqué le soir pendant plusieurs mois ( il n’était réellement pas fait pour être vannier)

Bill accusa le coup et se précipita vers la chambre, droit vers Arabella.

 

Emmaline le suivit du regard, surprise. Généralement le père s’inquiétait en premier de l’enfant, surtout si celui-ci était un fils…

« Arabella. » Murmura Bill en caressant les cheveux de sa femme

Le visage gris de fatigue, Arabella se força à ouvrir les yeux

« Billy… C’est un gars…

- Oui... Oui je sais mais tu vas bien ?

- Il est beau hein ? » Demanda Arabella, les yeux pétillants de fierté

Bill s’avisa alors qu’il n’avait toujours pas vu l’enfant et se retourna vers l’obligeante Emmaline qui lui tendit un paquet emmailloté

 

N’ayant pas le choix, Bill prit maladroitement le bébé et le fixa tandis qu’Arabella le couvait du regard et qu’Emmaline s’effaçait discrètement. William Junior s’agita légèrement et poussa un petit couinement avant de refermer les yeux.

« Notre fils. Souffla Arabella. William Turner Junior. »

Bill lui répondit par un sourire de circonstance, un peu surpris de ne pas ressentir grand-chose à l’égard de la chose vagissante qu’il tenait dans ses bras. Il l’observa de longues minutes, comme s’il était l’un des poissons qu’il pêchait avant de s’avouer à lui-même qu’il ne lui trouvait rien de particulièrement beau avec sa peau toute rougie et fripée

« Donne… » Réclama Arabella

 

Soulagé, Bill déposa l’enfant dans les bras de sa femme et Arabella glissa un doigt timide sur la joue du bébé qui grimaça

« Il est parfait… Murmura-t-elle. Regarde ses petits doigts…

- Oui. » Commenta Bill d’un ton plat

Arabella leva des yeux émerveillés sur lui

« Notre fils. » Répéta-t-elle.

Cette fois Bill sourit et glissa sa main dans la sienne

« Je t’aime Arabella. Lui souffla-t-il, soulagé de voir qu’elle allait bien

- Je t’aime aussi Bill. Répondit Arabella avant de pousser un petit cri de joie en sentant les lèvres de William chercher son sein. C’est un vrai petit ogre.

- Repose-toi. » Répondit Bill en détournant le regard du bébé

 

Emmaline le suivit du regard tandis qu’il ressortait de la chambre pour se servir une large rasade de rhum

« Merci d’être venue. Lui déclara Bill.

- Joe va venir me rejoindre avec Grand Pa. Déclara Emmaline en louchant sur la bouteille

- Bonne idée faut arroser la naissance de mon fils. » Répondit Bill en se resservant une large rasade et en arborant un sourire de circonstance.

Tandis que les proches voisins, prévenus par la diligence dont avaient fait preuve Sara et Penny Mc Drache le félicitaient de l’événement à grandes claques dans le dos, Bill se demanda une fois de plus s’il était normal de ne pas ressentir autre chose que de l’indifférence pour la chose rougeâtre qui dormait dans la pièce voisine…

Chapitre 1                                                                                          Chapitre 3

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