Chapitre 15 Visite solitaire

Contrairement aux craintes d’Arabella, la petite Rebecca se fit sans difficultés aux révélations qu’elle lui avait faites sur sa naissance. Bien sûr, il y eu des moments difficiles, des instants de gêne où Rebecca se retenait de courir vers Arabella comme elle l’aurait fait avant, mais les soins et l’attention d’Arabella eurent tôt fait de ramener la situation à la normale. La petite famille s’apprêtait donc à fêter dignement les neuf ans de Will

Le petit garçon soupira lorsque sa mère lui tendit son cadeau, dont lachat lui avait coûté ses toutes dernières économies.  

« Tu ne l’ouvres pas ? » Lui demanda doucement Arabella

Will baissa la tête et ses yeux sombres s’emplirent de larmes. Voyant cela la jeune femme lui releva le visage

« Willy ?

- Si maman. Soupira-t-il. J’aurais juste … Si seulement papa était là. »

Le cœur d’Arabella se serra ainsi qu’à chaque anniversaire que Bill manquait et elle se força à prendre un ton joyeux

« Allons, je suis certaine que papa ne t’a pas oublié, il va t’envoyer un cadeau comme chaque année jusqu’au moment où il reviendra pour de bon. »

Will et Rebecca échangèrent un petit regard et Will reprit.

« Oui maman. Répondit-il en se forçant à sourire. Seulement moi j’aimerais mieux qu’il soit là.

- Moi aussi chéri… Murmura tristement Arabella en le serrant brièvement contre elle avant de reprendre d’un ton faussement enjoué. Allez ouvre ton cadeau maintenant ! »

Will obéit et déchira sans enthousiasme le papier grossier qui entourait le cadeau et découvrit un ouvrage à la reliure de cuir 

« C’est un livre sur les techniques d’escrime. Expliqua Arabella devant le peu d’enthousiasme de son fils. Il te plait ? »

Will sourit un peu plus et embrassa légèrement sa mère.

« Oui maman… Merci.

- Moi aussi je veux regarder ! S’exclama Rebecca qui s’intéressait au maniement des armes depuis qu’elle savait que ses parents étaient tous deux des pirates, au grand dam d’Arabella qui aurait préféré la voir jouer à la poupée plutôt que de se lancer dans des combats de bouts de bois avec les gamins du village

- Non ! S’exclama Will en serrant le livre contre lui. Tu vas l’abîmer ! »

Sans se démonter, Rebecca avança vers lui. 

« Non je l’abîmerais pas ! Laisse-moi voir je dois apprendre.

- Non les filles ne se battent pas ! Rétorqua Will en jetant un regard en direction d’Arabella pour qu’elle intervienne. 

- Si ! Protesta Rebecca. Les filles pirates elles se battent !

- C’est pas vrai ! Y’a pas de filles pirates ! Rétorqua Will

- Si ! S’exclama Rebecca. Même que … »

Arabella s’empressa d’intervenir et coupa la parole à la petite

« Willy te prêtera son livre plus tard ma chérie, laisse lui le temps de le regarder, c’est son cadeau après tout.

- Mais maman … Argua Will. Les filles ne se battent pas

- Si certaines filles. Grimaça Arabella. Allez ne gâchons pas cet anniversaire avec des disputes, les Mac Drache vont bientôt arriver

- Penny elle se bat pas elle. Marmonna Will

- Penny elle est cruche. » Rétorqua Becca avant de se précipiter à la rencontre des Mac Drache sans attendre de réponse

Arabella soupira lourdement et observa Will qui, avec un temps de retard, suivait la petite fille.  

* 

 

Deux semaines plus tard 

 

Arabella réceptionna avec une grimace le paquet soigneusement empaqueté qui avait traversé les mers pour arriver jusqu’àeux et referma sa main sur la lettre qui laccompagnait. Les lèvres serrées, elle déchiffra les quelques mots tracés à la hâte par son mari lequel disait la même chose que de coutume: il était désolé de ne pas avoir été là, mais il ne les oubliait pas, preuve en était du cadeau pour Will et de largent pour elle. Aucun retour prochain n’était évoqué, Bill ne se donnait même plus la peine daborder ce sujet dans sa correspondance qui du reste se raréfiait. Agacée, la jeune femme reposa rapidement la courte lettre et compta rapidement les pièces quelle tenait.  

« Bon sang ! S’exclama-t-elle, rageuse en voyant que l’argent suivait le même chemin que la lettre. Comment espère-t-il que nous parvenions à vivre une fois les impôts payés ! »

La porte claqua derrière elle et Arabella se força àmasquer son inquiétude alors quelle faisait face àses deux enfants. 

« T’es toute blanche maman. Observa Rebecca tandis que Will la couvait d’un air inquiet

- Mais non mes chéris. S’empressa de les rassurer la jeune femme qui songeait que si Laura et Reece ne lui avaient pas fait parvenir de l’argent de temps à autres ils se seraient retrouvés à la rue. Will il y a un cadeau pour toi. »

Le petit garçon poussa un cri de joie et se précipita sur le paquet, dévoilant une longue vue.

Voyant cela, Arabella se crispa un peu plus, c’était bien de Bill de faire un cadeau de marin à son fils qui navait jamais mis le pied sur un navire  

« Une longue vue. » Expliqua-t-elle

Will baissa les yeux sur le cadeau avant de les relever vers elle.

« Oui mais ça sert à quoi ?

- A guetter les bateaux. » Soupira Arabella

Un sourire joyeux éclaira les lèvres de Will et il se précipita vers la falaise.

« Alors papa m’envoie ça pour que je le vois revenir de loin hein maman ? »

La rage au ventre, Arabella sentit une haine sourde pour Bill s’installer en elle à la pensée de la déception de leur fils

« Il rentre bientôt hein ? Continua Will

- Je ne sais pas chéri, peut-être. Répondit mollement Arabella trop déçue pour feindre l’enthousiasme

- Je suis sûr que oui ! S’écria Will. Sinon papa m’aurait pas offert un cadeau comme ça. »

Sauf si ton père est un imbécile égoïste qui ne vit que pour la mer. Songea Arabella avant de se reprendre, après tout ce n’était pas de la faute de Bill s’il avait tout perdu dans le naufrage du navire sur lequel il avait embarqué

Refoulant sa colère, la jeune femme emboîta donc le pas aux enfants et un sourire adoucit brièvement son visage en voyant Will mettre la longue vue à lenvers 

« Non, comme ça. Lui expliqua-t-elle

- Merci maman. » Lui répondit Will, un sourire heureux aux lèvres.

* 

Les mois s’écoulèrent sans apporter le moindre changement. Exception faite de leur situation financière qui n’était pas des plus brillantes. En vérité, Arabella avait beau compter et recompter Ils navaient plus dargent. Devant cet amer constat, la jeune femme laissa filer les larmes quelle ne retenait désormais que trop souvent et pleura sur le désastre qu’était devenu sa vie et labandon de plus en plus évident de Bill quelle ne parvenait plus à se cacher à elle-même.  

Cest ainsi, assise la tête entre les mains et des larmes ruisselant sur ses joues, quEmmaline la découvrit au détour dune de ses visites de voisinage. Effarée, la bonne commère sapprocha delle  

« Arabella ? Que vous arrive-t-il chérie ? Vous n’avez pas reçu de mauvaises nouvelles de votre Bill n’est-ce pas ? »

Arabella tourna son visage vers elle et répondit avec amertume, trop bouleversée pour feindre comme elle en avait pris l’habitude

« Quelles nouvelles voulez-vous donc que je reçoive de mon époux Emmaline ? Hormis qu’il ne peut pas encore rentrer bien sur… »

Emmaline se mordit la lèvre et Arabella reprit, laissant échapper les angoisses qu'elle ne parvenait plus à contenir

« En fait ce qui se passe c’est que dans quelques semaines, nous n’aurons tout simplement plus d’argent, et je désespère … On parle de nouveaux impôts.. Et j’ai peur que l’argent envoyé par Bill ne suffise plus. »

Emmaline détourna pudiquement le regard, inquiète et Arabella ironisa. 

« Oh ne vous en faites pas, je ne compte pas vous emprunter de l’argent …Je sais me débrouiller. Il faut juste que je trouve de quoi gagner de quoi vivre… Rapidement. Mais j’ai déjà ma petite idée. »

Emmaline blêmit.

« Oh non chérie ne faites pas ça ! Ne prenez pas le même chemin que votre mère, ce serait trop affreux ! »

Arabella rougit et la fixa.

« Je ne parlais pas de ça Emmaline. J’ai entendu dire que Mr Mac Fridge cherchait quelqu’un pour l’aider à la taverne à présent que sa femme nous a quitté… Je vais lui proposer mes services. » Soupira-t-elle d’un ton résigné, tout son être regimbant à l’idée de redevenir serveuse comme du temps où elle vivait avec son père.

Emmaline toussota légèrement et répondit sans la regarder.

« Oui mais … Nous savons tous que cette pauvre Sally est morte du mal des marins…

- Et que ce n’est pas en servant des verres qu’il s’attrape. Rétorqua Arabella. Mais pour ma part je compte bien ne faire que servir des boissons. »

Emmaline haussa le sourcil, ne la croyant visiblement pas et Arabella, à bout de nerfs reprit avec feu 

« Oh je vous en prie Emmaline ne me regardez pas comme ça !! Depuis plus de sept ans que j’attends mon mari je n’ai jamais laissé un autre homme me toucher et vous le savez très bien. Alors ce n’est pas pour me vendre contre quelques pièces au premier venu. Maintenant voulez-vous bien prendre les petits quand ils rentreront de l’école ? J’aimerais parler sans attendre avec Mr Mac Fridge. J’ai besoin de cette place.

- Arabella chérie… Vous êtes sûre que vous voulez faire ça ?

- Non. Je ne le veux pas. Soupira Arabella. Mais je n’ai hélas pas le choix. »

* 

Conrad Mc Fridge, un solide bonhomme d'une quarantaine d'années, reçut la proposition dArabella dun air dubitatif  

« C’est que j’aurais préféré une fille plus jeune sans vouloir vous vexer Madame Turner.

- Un joli minois ne fait pas tout. Commenta Arabella. Et puis notre regrettée Sally était plus âgée que moi. »

Mc Fridge se dandina

« Oui mais… Sally c’était ma femme. Vous… Bah vous êtes … la …

- La femme que son mari a abandonnée pour courir les océans et qui a deux enfants à nourrir. Le coupa Arabella d’une voix tremblante. Je vous en prie Mr Mac Fridge. Je vous assure que je vous donnerais entière satisfaction dans mon service. »

Mac Fridge lobserva quelques instants et détailla dun œil lubrique les hanches étroites et la poitrine généreuse de la jolie rousse. Ses yeux remontèrent jusqu’à son visage et sattardèrent sur ses lèvres pleines tandis quArabella se forçait à subir son examen sans broncher.  

« C’est vrai que vous êtes encore bien mignonne. Commenta-t-il finalement. On va peut-être pouvoir s’arranger. »

Arabella posa un regard furieux sur l’aubergiste, qui supportait apparemment mal son veuvage

« J’en déduis que vous voulez parler salaire et horaires. Rétorqua-t-elle. Je garde les pourboires. Je vous aiderais la journée mais pas trop tard le soir ou alors il faudra me le dire à l'avance. Bien entendu je travaillerai les soirs où un navire mouille au port car ce sont toujours ces nuits là où on a le plus de monde dans les tavernes.

- Mon établissement est honnête ! Rougit Conrad, se sentant pris en défaut. Pourquoi tenez-vous autant à être là en même temps que les marins ?

- Pour leur servir des chopes, rien de plus. Martela Arabella. Si votre établissement est honnête, je le suis aussi. Vous n’aurez pas d’ennuis avec moi. »

Conrad hésita. Il navait bien entendu rien ignorédes activités annexes de Sally mais navait jamais trouvé à redire sur le fait de prêter sa femme moyennant financeSeulement sil tenait à garder sa réputation (et celle de son établissement) intacte il pouvait difficilement dévoiler ses attentes véritables à Arabella  

« Je ne sais pas … » Commença-t-il

Arabella ravala sa bile et se demanda brièvement jusqu’où elle serait prête à aller pour obtenir ce travail mais l’arrivée de Joe Mac Drache l’empêcha de le découvrir.

« Bonjour Conrad… Arabella. Servez moi donc une chope. Déclara-t-il calmement en fixant la jeune femme. Alors Conrad tu as embauché notre jolie Arabella, excellent choix ! »

Pour un peu Arabella en aurait pleuré de soulagement et elle se précipita derrière le comptoir pour servir la boisson dune main assurée.  

« Voilà. » Déclara-t-elle en posant la chope devant Joe

Mac Fridge la regarda

« On dirait que vous avez fait ça toute votre vie … » S’étonna-t-il

Arabella lui renvoya un sourire amer

« Alors on est d’accord ?

- D’accord… » Soupira Conrad sous le regard de Joe qui fit un léger clin d’œil à Arabella.

 

*

Les premières semaines de travail furent difficiles, tant pour Arabella que pour William et Rebecca qui eurent du mal à se faire à lidée quil fallait désormais rentrer seuls à la maison ou parfois aller chez Emmaline lorsquArabella savait quelle rentrerait tard dans la nuit.  

De son côtéArabella avait aussi fort à faire avec les avances peu discrètes des hommes qui, à lexception de Joe Mac Drache, semblaient avoir perdu toute considération pour elle depuis quelle était serveuse. Les pires étaient les soldats. Le Capitaine Gois en tête. Ce dernier prenait en effet un malin plaisir àrenverser sa chope ou celle du voisin afin de faire venir Arabella, commentant en termes grossiers sa croupe pendant quelle nettoyait sans mots dire et ignorait les provocations à grand peine.  

Elle évitait aussi le tavernier, le cœur soulevé au souvenir de son second jour de travail où Conrad lavait acculée contre un mur, cherchant àlui retrousser les jupons en lui marmonnant qu’étant maintenant seuls tous les deux , ils devaient trouver consolation lun avec lautre. Ce jour-là elle avait été à deux doigts de saisir lun des couteaux de laubergiste qui traînaient là et de sen servir comme elle lavait fait en très rares occasions lorsquelle était pirate. Larrivée dun client lavait dispensée dagir et depuis Arabella évitait soigneusement de se trouver seule avec Conrad.  

Assise devant une bonne tasse de thé, Arabella savourait donc son premier jour de repos depuis longtemps lorsque Will poussa un petit cri 

« Maman il y a un homme qui arrive, c’est un marin, c’est un marin ! »

Arabella se leva d’un bond, renversant sa tasse de thé dans sa hâte pendant que Will s’agrippait à sa robe.

« C’est papa ? » Demanda-t-il

Arabella plissa les yeux avant de secouer la tête, déçue

« Non Will… c’est … Je crois que c’est… Mr Reece ??? Murmura-t-elle avec incrédulité en croyant le reconnaître, surprise qu’il leur rende visite en pleine journée… Et seul de surcroît

- C’est qui Mr Reece ? » Demanda Will sans obtenir de réponse de sa mère qui fixait l’homme qui se dirigeait vers leur maison avec lenteur

A ces mots, Rebecca qui navait pas pris part jusqu’à présent à la conversation se précipita jusqu’à la fenêtre, sautillant dimpatience  

« Maman c’est … » Demanda-t-elle

Le visage d’Arabella s’adoucit légèrement et le plaisir de la petite atténua un peu sa déception

« Oui… » Confirma-t-elle en allant jusqu’à la porte

Le sourire avenant de la jeune femme mourut sur ses lèvres à la vue de lhomme sur le pas de la porte. Reece n’était plus que lombre de lui-même. Considérablement amaigri, le visage recouvert dune barbe mal taillée et la main droite amputée de deux de ses doigts, Reece navait plus rien àvoir avec le sémillant second quavait connu Arabella. Mais ce qui la frappa le plus dans sa nouvelle apparence, ce furent ses yeux rouges de larmes, comme sil pleurait depuis des jours. En voyant cela, Arabella sentit son cœur se serrer douloureusement  

« Bonjour Bella. » Lui déclara Reece d’une voix brisée.

Arabella porta inconsciemment la main à sa gorge et son regard se noua à celui de Reece qui se contenta dhocher la tête à sa question muette 

« Pendue il y a deux semaines. J’ai tout tenté. Déclara-t-il en secouant sa main incomplète. Mais j’ai rien pu faire.. J’ai pas pu la sauver… » Finit-il d’une voix brisée, des larmes roulant brusquement sur ses joues.

Luttant contre ses propres larmes, Arabella le tira à l’intérieur de la maison, réalisant avec peine que Laura était morte cette fois. Les épaules secouées par les sanglots, Reece prit une grande inspiration et la fixa

« Pardonnez-moi Arabella. Je ne suis qu'un rustre égoïste… C’était votre mère. »

Arabella comprit ce quil avait cherché à dire et elle le prit doucement par le bras  

« C’était votre capitaine. Votre femme. Votre amour. Murmura-t-elle tristement. Aucun chagrin n’est plus légitime que le vôtre. »

Statufiée, Rebecca observait Reece sans rien dire pour une fois et Will se décida à demander

« Maman ? C’est qui le monsieur ?

- Un ami… Souffla Arabella. Un ami qui est venu m’annoncer une triste nouvelle.

- C’est papa ? S’alarma Will

- Non. Ton père est toujours sur son navire marchand. Le rassura Arabella en s’approchant de Rebecca. C’est… Il est venu m’annoncer que ma maman nous a quittés. » Déclara-t-elle en luttant contre des larmes soudaines

Rebecca se retourna vers elle et poussa un petit cri étranglé 

« Maman …

- T’avais une maman ? » S’étonna Will.

Arabella serra farouchement Rebecca contre elle

«  Je suis désolée ma petite chérie… Vraiment désolée, elle aurait été si heureuse que tu saches qui elle était … » Murmura Arabella à Rebecca qui s’accrocha à elle.

Reece se releva brusquement.

« Rebecca sait ???

- Oui. J’ai été forcée de lui dire. Expliqua Arabella

- De dire quoi ??? Demanda Will. Et pourquoi on a jamais vu ta maman, maman ? »

Reece sessuya les yeux dune main tremblante et regarda la petite fille.  

« Seigneur… C’est son portrait vivant… Encore plus que vous Arabella .. Elle,

- C’est vrai que vous êtes mon papa ? » Demanda brusquement Rebecca

Reece se pencha vers elle et la serra contre lui à l’étouffer.

« Oui Rebecca , oui Rebecca… Ma petite fille. »

Touchée, Arabella détourna le regard tandis que Will la regardait sans comprendre

« Maman pourquoi il dit ça ? »

La jeune femme referma sa main sur le bras de Will et lentraîna à l’écart préférant laisser Reece et Rebecca seuls pour "faire connaissance". Will leva un regard inquiet sur sa mère tandis qu'elle l'emmenait dans la chambre qu'elle avait partagée avec Bill durant les premières années de leur mariage 

« Maman c'est qui le monsieur ? Répéta Will. Pourquoi il dit que Becca est sa fille ? Et pourquoi on a jamais vu ta maman ? »

Arabella passa une main tremblante sur son front et attira Will contre elle, refoulant ses larmes à la pensée que Laura ne passerait plus jamais la porte de sa maison, qu'elle ne lui dirait plus jamais qu'elle avait fait le mauvais choix en épousant Bill, qu’elle avait l’océan dans ses veines, toutes ces choses qui l’énervaient tant et qui allaient tellement lui manquer.

« Maman ? Répéta Will, d'une voix angoissée. Pourquoi tu pleures ? »

Arabella s'essuya nerveusement les yeux et se força à répondre tristement

« Parce que ma mère est morte Will

- Oh... Murmura le petit garçon qui avait du mal à réaliser. Comme Grand Pa Mac Drache ?

- Oui c'est ça. Confirma Arabella

- Mais faut pas être triste maman, ta maman elle est avec les anges. Lui expliqua sérieusement Will. »

Arabella songea tristement que Laura détesterait ça et soupira

« Tu as raison chéri, je suis juste triste à l'idée de ne plus jamais la revoir. »

Will garda le silence un moment et leva ses grands yeux indécis sur sa mère qui se résigna à lui expliquer ce qui se passait 

« Ma maman était une grande voyageuse. Édulcora Arabella, peu désireuse de rentrer dans les détails, ne se fiant que peu à la discrétion de Will qui avait une langue trop bien pendue à son goût. Mr Reece était son euhhhh mari.

- Oui mais pourquoi il dit que Becca est sa fille ?

- Parce qu'elle l'est. Soupira Arabella. Comme ils voyageaient beaucoup, ma mère et lui nous l'ont confiée à sa naissance pour qu'elle ait une maison stable tu comprends ? »

Will hocha la tête puis garda le silence, l'air perturbé

« Willy ? Demanda doucement Arabella. Tu as une question ?

- Est ce que moi aussi je suis comme Becca ? S’inquiéta-t-il

- Non. Le rassura Arabella. Tu es mon petit garçon et celui de papa. »

Un pâle sourire lui répondit et Will reprit.

« Pourquoi tu l'as pas dit avant pour Becca ?

- Et bien... Parce que ça n'était pas important. Expliqua Arabella. Pour moi et papa Rebecca est notre petite fille tu vois ?

- Oui... Mais pourquoi il est là le monsieur ? Il est venu prendre Becca ? »

Un frisson agita les épaules dArabella à sa question et elle se retint de se précipiter dans la pièce voisine alors qu'elle prenait conscience que Rebecca était tout ce qui restait àReece à présent que Laura avait disparu. 

« Maman ? Demanda Will. Il va pas l'emmener hein ?

- Je ne sais pas chéri. Répondit Arabella d'une voix blanche.

- Maman pourquoi elle est jamais venue nous voir ta maman ?

- Parce qu'on s'était disputées... Répondit machinalement Arabella, le regard fixé sur la porte, reprenant par automatisme le mensonge qu'elle avait élaboré des années plus tôt et qui lui était à présent devenu naturel

- Et Becca ? Elle l'a jamais vue ?

- Pas assez à son goût. Soupira Arabella

- Maman ? T'es très triste ? » Demanda Will avec hésitations

Arabella lui fit un pauvre sourire et le serra contre elle en guise de réponse.

* 

La soirée se déroula tristement, Arabella était toutefois soulagée de ne pas travailler ce jour-là, se sentant incapable de prendre son poste. La petite Rebecca ne quittait pas Reece du regard et samusait à chercher des ressemblances entre eux et déçue de ne pas en trouver plus. Will de son côté, restait silencieux et observait Rebecca et Reece avec une distance prudente tandis quArabella sefforçait de faire taire langoisse qui lui serrait le cœur depuis que Will lui avait demandé si Reece comptait emmener Rebecca.  

 

Reece de son côté avait repris des couleurs et s’efforçait de répondre avec entrain au feu roulant des questions de Rebecca. Au bout d’un moment Will se leva brutalement et Arabella l’observa avec un froncement de sourcil tandis qu’il allait s’enfermer dans sa chambre

« Excusez-moi une minute. » Souffla-t-elle inutilement à Reece et Rebecca qui étaient plongés dans une grande conversation où la petite faisait un portrait fort peu flatteur de Penny Mac Drache

 

Arabella pénétra doucement dans la chambre et son cœur se serra en voyant des larmes rouler sur les joues de son fils.

« William ? Qu’est-ce qui t’arrive ? » Lui demanda-t-elle d’une voix douce

Will se retourna vers elle et répondit d’une voix honteuse.

« C’est juste que…

- Que ?

- Le papa de Rebecca il vient la voir lui … Pourquoi mon papa à moi il ne vient jamais ? »

Une nouvelle vague de haine à l’égard de Bill monta en Arabella et elle serra Will contre elle

« Parce que papa est un marin marchand

- Mr Reece aussi. Pourtant lui il est venu plein de fois voir Becca. Je m’en souviens maintenant… » Répondit Will, la mettant au défi de lui affirmer le contraire

 

Arabella soupira. Comment expliquer à son fils de neuf ans que son père préférait être en mer plutôt qu’avec eux ?

« Mr Reece est plus libre que papa, il a son propre bateau alors c’est lui qui choisit où il veut aller … Papa lui n’a pas le choix, il doit aller où son capitaine lui dit d’aller. Tu comprends ?

- Mais si Mr Reece a un bateau… Pourquoi papa ne va pas dessus ? »

Arabella soupira et se réfugia une fois de plus dans le mensonge.

« Parce que ma maman et moi on s’était disputées après la naissance de Becca, donc papa n’a pas voulu aller sur le bateau de Mr Reece. Expliqua-t-elle

- Il aurait du. Murmura Will avec amertume

- Peut être oui… Accorda Arabella en lui caressant la joue. Mais papa fait tout ce qu’il peut pour revenir tu sais. Seulement il est très très loin

- C’est où très très loin ? Demanda Will

- Dans les Caraïbes. Affirma Arabella qui n’en avait pas la moindre idée. Allez met toi au lit maintenant il est tard.

- Et Becca ? Demanda Will d’un air inquiet

- Elle va au lit aussi. Le rassura Arabella en l’embrassant sur le front. Bonne nuit Willy.

- Bonne nuit maman. » Soupira le petit garçon.

 

Arabella sortit silencieusement de la pièce et s’approcha de Rebecca qui tentait vainement de rester éveillée.

« Je crois qu’il est l’heure de se coucher Becca. » Annonça-t-elle avec un regard d’excuses vers Reece

Le second rougit brutalement

« Oui pardon Arabella »

Rebecca se leva pesamment et se retourna vers Reece

« Tu seras encore là demain matin hein ? »

Reece lança un regard interrogateur à Arabella qui répondit pour lui

« Mais oui ma chérie. Allez au lit

- Bonne nuit ! » S’exclama Rebecca en se serrant contre Reece qui la reçut avec un soupir désemparé lequel amplifia les angoisses d’Arabella

 

*

 

Une fois les enfants couchés, Arabella rejoignit son invité dans le salon et lui désigna la bouilloire

« Du thé ?

- J’aimerais autant quelque chose de fort si vous n’y voyez pas d’inconvénients Arabella. Il faut que nous parlions. » Ajouta-t-il

Résignée, Arabella exhuma du placard la bouteille de rhum qu’elle conservait pour les grandes occasions et deux verres et s’assit face à Reece

« Que s’est-il passé ? » Demanda-t-elle brusquement

 

Reece soupira tristement à la question qu’il redoutait et commença son récit d’une voix monocorde, tout en évitant son regard

« Nous avons abordé un navire… Un navire banal semblable à tous ceux que nous abordons. Seulement cette fois… Ils se sont avérés plus coriaces. On aurait du .. Laisser tomber… C’est-ce que j’ai dit à Laura… Je lui ai dit … » Répéta-t-il d’une voix brisée

Arabella secoua tristement la tête

« Mais elle n’a rien voulu entendre n’est-ce pas ?

- Non. Répondit Reece, les yeux dans le vague. Comme les hommes étaient trop mous à son goût… Elle a décidé de leur montrer comment un vrai pirate se battait… C’était tout elle ça… » Sourit-il tristement

Arabella lui fit écho, ne se représentant que trop bien la scène.

« Au début…. Murmura Reece. Au début ça a eu l’air de marcher… Mais... La Compagnie, cette maudite compagnie !!! C’était un piège vous voyez ? Lorsque Laura et les trois quart de l’équipage ont été à bord… D’autres navires sont arrivés et ils, ils… »

Arabella évita pudiquement son regard tandis que les yeux du vieil homme s’emplissaient de larmes et le resservit lentement

 

Reece garda le silence un moment puis vida son verre d’un coup.

« Laura et les autres ont été pris… Moi j’étais bien à l’abri sur La Fleur. Ragea-t-il

- Vous ne pouviez pas savoir… Tenta Arabella

- J’aurais du être avec elle !! Mais Laura… Laura, elle voulait que dans ces moments-là… Il y ait toujours l’un de nous en sécurité vous voyez… A cause, à cause de Rebecca. »

Arabella se contenta d’hocher la tête et but son verre cul sec

« Mon dieu Bella… C’est … Ce que vous lui ressemblez… Vous n’avez pas idée… A quel point Laura était fière de vous. »

Une boule dans la gorge, Arabella se resservit et secoua la tête

« Pas ça Mr Reece… S’il vous plait… »

Reece passa sa main amoindrie dans ses cheveux et soupira

« Elle, elle voulait tellement vous le dire, à quel point elle était fière que vous ayez réussi là où elle a échoué… Vous n’avez pas idée… »

 

Arabella se saisit de la bouteille d’une main tremblante et se resservit tandis que Reece poussait un lourd soupir d’impuissance.

« L’un de nous avait déjà été pris avant … Et on avait un plan… une diversion mais cette fois.. Cette fois… » Sanglota-t-il

La gorge étranglée par l’émotion, Arabella posa doucement sa main sur la sienne tandis que Reece se forçait à reprendre.

« Cette fois aucune de nos diversions n’a marché… J’ai pas réussi… Je me suis fait prendre, ils m’ont coupés les doigts Et … j’ai du… je ,j’étais là quand .. La trappe s’est ouverte et que Laura, Laura… »

Arabella poussa un cri étranglé et se cacha brièvement le visage dans les mains tandis que Reece regardait le mur sans le voir

« Elle n’a pas crié. Elle n’a pas pleuré. Elle a gardé la tête haute jusqu’au bout. Murmura-t-il. Oui, jusqu’au bout. »

 

Des larmes roulant sur ses joues, Arabella tendit une main tremblante vers son verre et se resservit, renversant la moitié de bouteille sur la table

« Moi .. J’ai eu de la chance… je me suis enfui, pour venir ici . Vous comprenez ..Nous .. Nous étions en route pour venir vous voir quand c’est arrivé… Soupira Reece. Je … Arabella ce n’est pas la seule mauvaise nouvelle qui je vous apporte. »

Arabella secoua négativement la tête

« Pas, pas aujourd’hui… Je vous en prie…

- Je ne pourrais pas attendre trop longtemps Arabella…

- Je sais. Souffla la jeune femme en se levant avec hésitations. Je dois .. Je vais prendre l’air … Je, faites comme chez vous, prenez du repos… Nous parlerons demain… » Annonça-t-elle en sortant dans la nuit sans attendre de réponse, le cœur lourd de son chagrin qui ne demandait qu’à exploser.

 

*

 

Le lendemain, les yeux bouffis par les larmes, Arabella embrassa ses enfants alors qu’ils se préparaient pour l’école sous le regard désolé de Reece

« Dis tu seras là quand je reviendrais ? Demanda Becca

- Oui chérie, je serais là. » Confirma Reece

Arabella lui lança un regard d’excuses et se pencha sur les enfants

« N’oubliez pas, on ne parle pas de notre invité…

- Non maman. » Répondit Rebecca, qui était aux anges attendu qu’elle avait du mal à penser à Laura comme sa mère, tandis que Will hochait tristement la tête

 

Une fois les enfants partis, Reece soupira lourdement et se tourna vers Arabella

« Je crois que maintenant, je prendrais bien cette fameuse tasse de thé … »

Chapitre 14                                                                                      Chapitre 16

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