Chapitre 16 Sevrage et désespoir

Jack se précipita sur le pont et remit sa chemise à la hâte. C’était décidé, il irait à l’île des épaves et demanderait à Teague de le nommer Roi à la place de la Reine. Elizabeth ne lui poserait aucun problème, il lui suffirait d’agiter une bouteille de laudanum devant elle pour qu’elle accepte n’importe quoi. Foutue catin droguée, si loin de la jolie Lizzie. Elle n’avait plus aucun courage, plus aucune volonté de se battre. Mais elle était si douce sous lui. Si belle. Vraiment belle. Plus qu’aucune des autres filles qu’il avait connu et il y en avait eu. Mais aucune n’arrivait à la cheville de Lizzie. Que ce soit par la beauté, l’habileté au jeu de l’amour ou dans la traîtrise. Jack serra les dents. Il recommençait.

 

Bonner s’approcha de lui, toujours aussi détendu.

«  Tu te sens mieux ?

- Je ne vois pas de quoi tu parles… » Dit Jack en se retournant légèrement.

Bonner blêmit en voyant sa chemise.

«  Seigneur tu l’as fait … Oh Jack tu le regretteras !

- Fait quoi ? Demanda Jack agacé. J’ai donné à cette pute ce qu’elle méritait c’est tout. Je ne regrette rien.

- Jack quand je t’ai dit de la tuer je voulais te faire réagir pas ça. Murmura Bonner d’un ton de regret.

- Ça quoi ? Cette garce va très bien ! Enfin vu ma taille démesurée elle mettra un certain temps pour réussir à s’asseoir correctement mais cette catin en a vu d’autres. Répondit Jack avec âcreté.

- Tu, tu ne l’as pas tuée ? »

 

Jack soupira et se revit, l’arme pointée sur la tempe d’Elizabeth. Non il n’avait pas pu la tuer.

« Non …

- Mais alors d’où vient le sang sur ta chemise ? »

Jack baissa les yeux et frémit de découvrir sur son vêtement des traces de sang séché dont la noirceur ne lui annonçait rien de bon.

« Prend la barre Bonner.

- Mais…

- MAINTENANT ! »

Surpris par le ton de Jack, Bonner obéit sans rien dire pour une fois et sourit de voir son capitaine se ruer tout droit dans sa cabine.

 

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Jack pénétra en silence dans sa chambre et laissa ses yeux s’habituer à la pénombre. Dans la pièce tout était calme et il s’approcha du lit, cherchant Elizabeth. Son cœur manqua un battement en la retrouvant allongée sur le sol, le visage dans la flaque séchée du laudanum qu’il avait renversé. Grinçant des dents en jurant intérieurement contre Bonner et ses idées farfelues, Jack s’agenouilla à côté d’elle, décidé à la réveiller sans pitié. Il posa sa main sur son front et écarta ses cheveux avant de la retirer brusquement. Elle était chaude. Non pas chaude. Brûlante.

 

Le cœur cognant dans sa poitrine, Jack se pencha sur elle et la souleva doucement. Elle était si légère dans ses bras, trop légère. Plus inquiet qu’il ne voulait se l’avouer, il la déposa délicatement sur le lit dans lequel il l’avait prise si violemment à peine une heure plus tôt et sourit vaguement de la voir se recroqueviller sur elle-même, la respiration sifflante. Jack regarda autour de lui, complètement perdu avant de se pencher sur un linge abandonné sur le sol. Il était couvert de taches d’un rouge sombre comme celles de sa chemise. Du sang.

 

Elizabeth, en nage, ouvrit brièvement les yeux et sa main tâtonna à la recherche du drap, secouée par une quinte de toux qui fit frémir Jack. Il posa doucement sa main sur son dos et son inquiétude redoubla en sentant ses os sous ses doigts.

«  Lizzie ? »

 

Elle ne répondit pas, elle frissonnait tout en étant en sueur et laissa retomber le drap taché, un filet de sang s’écoulant de sa bouche. Elle avait mal. Sa poitrine la brûlait, pourtant ça n’était rien à côté du manque qu’elle ressentait. Elle avait essayé de prendre le laudanum, pour oublier Jack, pour oublier qu’il la haïssait et le traitement qu’il lui avait fait subir mais le bois avait déjà absorbé le liquide salvateur. Elizabeth se retourna et se pelotonna sur elle-même pour trouver un peu de chaleur. Cette chaleur qui lui était refusée à présent. Personne. Elle n’avait plus personne. Ni son père, ni son mari, ni Jane. Ni Jack. Surtout pas Jack.

 

Ce dernier passa une main légèrement tremblante sur le front d’Elizabeth et sentit son cœur s’alourdir encore devant son absence de réaction. Il devait bien admettre qu’elle n’allait pas bien. Sans doute le manque d’opium, se rassura-t-il sans parvenir à s’en convaincre. Avec un soupir agacé, il se leva et sortit silencieusement de la cabine.

 

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Une fois sur le point Jack réveilla sans pitié le mousse qui ronflait dans un coin, affalé dans les cordages, et le secoua brutalement.

« Toi ! Tu descends à la cale et tu me ramènes un baquet d’eau douce et vite !

- De l’eau ????? S’étonna le mousse, la bouche grande ouverte

- C’est-ce que j’ai dit. Soupira Jack. Pose le devant ma cabine. »

Le mousse le regarda bizarrement, il n’avait jamais vu son capitaine boire autre chose que du rhum et voilà qu’il réclamait un baquet d’eau.

« Dépêche-toi !!! » S’énerva Jack.

 

Sans attendre la réaction de son jeune mousse, il se dirigea à grand pas vers la barre et tira brutalement Bonner en arrière.

« Quelle est la terre la plus proche ?

- Euh bah on est pas très loin de Cuba. Enfin on est à deux jours de route …

- Et de l’île des épaves ?

- Une journée et demi… Enfin Jack que se passe-t-il ?

- Va à l’île des épaves. » Ordonna Jack d’une voix blanche.

 

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Elizabeth en sueur, toussa une nouvelle fois et cracha une nouvelle giclée sanglante. Elle ne s’était jamais sentie aussi mal, aussi seule. Avec un gémissement, elle ouvrit les yeux, le regard troublé par le manque et se mit debout avec difficultés, se raccrochant au lit pour ne pas tomber. Ses mains tremblaient tout comme son corps et elle se dirigea en chancelant vers la flaque de laudanum, elle tomba à genoux dans les morceaux de verre brisé sans sentir la morsure des coupures dans ses cuisses. Elle en avait besoin. Seul cela comptait parce que c’était l’unique chose qui lui restait. Will était mort et ses seuls amis n’en étaient pas. Jane l’avait trompée. Quand à Jack il n’avait fait qu’attendre sa vengeance, faisant plier son corps sous ses assauts pour mieux la briser.

 

Elle crispa ses doigts sur le bois, ses ongles grattèrent le sol pour recueillir d’infimes particules de laudanum avant de renoncer. La respiration lourde, le cœur battant follement dans sa poitrine, Elizabeth se pencha sur le sol et se décida à faire ce que Jack lui avait ordonné. Lentement sa langue se posa sur le bois et elle saliva en sentant un lointain goût de laudanum dans sa bouche. Mais pas suffisamment pour faire cesser la douleur, ni assez pour oublier qu’il la haïssait.

 

()()

 

Chargé de son baquet d’eau, Jack entra, prenant garde de ne pas faire de bruit et Elizabeth sursauta violemment, les larmes aux yeux de se faire surprendre ainsi. Elle leva son regard fiévreux sur lui et fondit en larmes en croisant son regard froid. Avec lenteur elle se leva sans prendre garde aux morceaux de verre incrusté dans sa chair et avança vers lui. C’était simple. Il suffisait de sourire, de lui faire plaisir et peut être qu’alors il lui en donnerait un peu.

 

Se forçant à reprendre la discipline imposée par Madame Wu, Elizabeth s’approcha de Jack et colla son corps brûlant contre le sien. Jack soupira et la prit dans ses bras. Il la souleva sans effort, une fois de plus surpris par sa maigreur. Comment avait-il pu ne pas s’en rendre compte avant ? Il la déposa sur le lit avec douceur et écarta les mèches collées sur son front.

« Pas maintenant. » Souffla-t-il d’une voix rauque.

 

Affolée, Elizabeth le regarda, ses doigts tremblants agrippèrent la chemise du pirate.

« Je t’en prie, je ferais tout ce que tu voudras… Je dirais tout ce que tu voudras, n’importe quoi… »

Jack décolla sa main plus brutalement qu’il ne l’aurait voulu et elle poussa un petit cri de douleur.

« Si tu veux me faire mal vas-y. Murmura-t-elle. Tu Raison Suis qu’une catin. »

Frappé par son ton, Jack recula légèrement. Elle pensait qu’il voulait lui faire mal. Elle avait peur. Peur de lui. Enfin elle le voyait. Mais ce n’était finalement pas ce qu’il voulait. En tout cas ce n’était pas ainsi qu’il voulait qu’elle le voie.

« Pas comme ça. » Murmura Jack en passant doucement un linge humide sur son front.

 

Elizabeth ferma les yeux, le visage tendu par le manque et Jack sentit son cœur se serrer. Contre toute attente, il avait pitié d’elle, non pire, la voir ainsi lui était insupportable. Avec un soupir il glissa le linge sur son corps et se mordit les lèvres en voyant les coupures sur ses jambes. C’était sa faute si elle était dans cet état. Jack souffla bruyamment sentant la rage familière l’envahir. Il ne devait pas, il ne pouvait pas se sentir coupable. Elle n’était qu’une sale meurtrière, catin, égoïste…

« Lizzie. » Murmura-t-il d’une voix étranglée.

 

Du fond de son délire, Elizabeth l’entendit à peine. Autour d’elle, tout était sombre, rouge, comme le sang qu’elle avait versé, les vies qu’elle avait prises… Gémissant sans s’en rendre compte elle se laissa emporter par les souvenirs, Jack… Sa bouche sur la sienne, son corps dans le sien. Le Kraken. Will, Jones… Son père lui disant qu’il était fier d’elle… Puis Madame Wu, les corps lourds des hommes sur elle alors qu’elle pensait à Jack. Jack. Il ne viendrait plus, plus jamais. Comme Will. L’espace d’un instant elle sourit en retrouvant la chaleur du soleil de Molokai sur sa peau avant que l’ombre et la douleur l’envahissent à nouveau. Bleu. Comme la fumée. Puis à nouveau le rouge. Le sang.

« Will … » Gémit elle faiblement parce qu’elle n’avait plus personne d’autre à appeler.

Jack n’était plus là. Il ne le serait plus jamais pour elle.

 

La main crispée sur le linge, Jack respira profondément, surprit du picotement soudain sous ses paupières. Elle appelait Will. Encore et toujours. Même alors que l’opium lui manquait et lui arrachait toute dignité elle appelait son foutu William !!! Avec rage, il se leva et hésita quelques instants dans la pièce avant de se ruer sur son bureau pour y prendre les fers qu’il y avait déposés en vue d’une nouvelle humiliation.

«  Je n’ai pas d’autre choix… » Murmura-t-il en refermant les bracelets autour des frêles poignets d’Elizabeth avant d’enrouler la chaîne autour du pied du lit.

 

Elizabeth sentit à peine la morsure du métal froid sur ses poignets, elle la confondit avec les images qui venaient la harceler, ne lui laissant aucun répit.

« Pardon Will. Pardon… » Souffla-t-elle alors qu’elle se réfugiait une fois de plus dans ses souvenirs de Jack que la fumée venait envahir peu à peu, l’emmenant sur ses flots aussi bleutés que la mer.

 

Jack serra le poing, dévoré par l’envie brutale de la réveiller par n’importe quel moyen, de l’arracher à son rêve pour qu’elle lui revienne. Qu’elle soit à lui, juste quelques instants, même si c’était pour le laudanum ou pour l’argent. Qu’elle soit dans ses bras. Un coup sourd à la porte le stoppa net et il alla à la porte.

« Qui que vous soyez partez. »

 

La voix de Bonner, ferme, lui répondit.

« Laisse-moi entrer Jack. »

Le pirate leva les yeux au ciel, il maudit le jour où il avait eu la mauvaise idée de proposer la place de second à Bonner et entrouvrit légèrement la porte

« Va-t’en.

- Qu’est-ce qui se passe Jack ?

- Rien du tout. » Souffla Jack d’une voix piteuse que Bonner aurait pu trouver drôle dans d’autres circonstances.

 

Derrière Jack une toux rauque résonna et il relâcha la porte pour se précipiter vers Elizabeth, tandis que Bonner en profitait pour entrer et refermait soigneusement la porte derrière lui.

 

Bonner approcha du lit et observa du coin de l’œil Jack qui recouvrait avec douceur Elizabeth.

«  Elle ne peut pas te faire grand mal apparemment. Observa-t-il.

- Je t’ai donné un ordre Bonner. Grinça Jack. Je n’aime pas tellement les seconds qui se rebellent.

- J’ai confié la barre à Marvin. Ainsi c’est elle… Stupéfiant. »

Jack se tourna vers lui, le regard sombre.

«  Quoi donc ?

- La ressemblance. Tu as du donner une description précise au sculpteur pour arriver à un tel résultat.

- J’avais fait un croquis. Marmonna Jack.

- Tu te souvenais donc à ce point de son visage ? »

Jack, agacé, se tourna vers lui et prit au passage la bouteille de rhum que Bonner lui tendait obligeamment.

« J’oublie rarement les visages des meurtriers et des mutins. Je pourrais faire la même chose pour Barbossa.

- Sûrement. Sauf qu’il ne te viendrait pas à l’idée de mettre Barbossa à la proue de ton navire. » Se moqua Bonner.

 

Elizabeth respira rapidement et crispa ses doigts luisant de sueur sur le drap. Elle entendait des voix… Loin si loin…

«  Will… Appela-t-elle d’une voix rauque

- Will ? S’étonna Bonner

- Son mari. Cracha Jack en prenant une longue rasade de rhum.

- Oh …. Il y a un mari… Turner c’est ça ?

- Il est mort. C’était le Capitaine du Hollandais Volant.

- Et bien dans le genre compliqué. Donc ta meurtrière est une catin reine des pirates mariée à un mort qui l’était déjà à moitié.

- Un problème avec ça ? » S’énerva Jack plus que jamais agacé par la manie de Bonner de toujours résumer les situations.

 

Bonner dédaigna de lui répondre et observa le visage d’Elizabeth.

«  Elle est droguée à l’opium hein ?

- Quel brillant esprit. » Se moqua Jack.

Elizabeth poussa un nouveau gémissement, son corps secoué par les tremblements se raidit soudainement. Affolé, Jack se précipita sur elle et essuya son front avec douceur. Bonner soupira et se leva souplement.

«  Elle va être ainsi durant des jours Jack. Sauf si tu lui donnes ce dont elle a besoin.

- J’aimerais bien. Murmura Jack. Je voudrais pouvoir lui donner ce qu’elle veut. Mais j’ai brisé la bouteille.

- Alors ça ne te plait pas qu’elle souffre ? Je croyais que tu la détestais. »

Jack se raidit brutalement et répondit d’un ton détaché.

« C’est juste que lorsqu’elle est dans cet état, elle ne se rend même pas compte que je suis là.

- Et toi tu veux qu’elle le sache n’est-ce pas ?

- Je veux lui faire payer, qu’elle souffre comme moi lorsque les dents du Kraken m’ont transpercé à cause d’elle ! » Siffla Jack.

 

Bonner sourit avec indulgence et lui lança la bouteille de rhum.

«  Je ne crois pas non. Au fait Jack une dernière question : Pour quoi tu lui en veux le plus ? Pour t’avoir tué ou t’avoir trompé pour y parvenir ?

- Sors d’ici. Ordonna Jack d’un ton las en écartant les cheveux d’Elizabeth, caressant inconsciemment ses lèvres au passage.

- Je vous laisse Jack. Le Swan va vers l’île des épaves, ne t’en fait pas pour ça. Tu veux que je vois discrètement avec les gars pour savoir s’ils ont dû laudanum ? »

Jack se raidit à la proposition et jeta un coup d’œil vers Elizabeth dont le visage crispé trahissait la douleur.

« D’accord. Murmura-t-il. Trouve moi du laudanum ou de l’opium ou n’importe quoi qui la guérisse. »

 

Bonner avança lourdement vers la porte tandis que Jack continuait à éponger le front d’Elizabeth qui gémit à nouveau.

« Jane. Souffla-t-elle. Non. »

Bonner se retourna légèrement pour observer Jack et grimaça devant la crispation de la bouche de son capitaine tandis qu’il lui répondait

- Elle n’est pas ici Lizzie. Il n’y a que moi. »

Avec un soupir Bonner ouvrit la porte souhaitant ne jamais avoir vu Jack Sparrow aussi désemparé.

Chapitre 15                                                                                            Chapitre 17

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