Un jour je serai quelqu'un

Résumé : Durant At World's End, au moment de mourir, Cutler Beckett voit sa vie défiler devant ses yeux

Genre : Drame, Tragédie

Rating : K+


Note : Snif.... le seul passage d'At World's end qui m'émeut

Un jour je serai quelqu'un

Beckett arbora un sourire satisfait tandis qu’il donnait l’ordre d’armer les canons. Enfin il allait réussir, entrer dans l’histoire comme celui qui avait débarrassé le monde des pirates et rendu aux eaux anglaises la sécurité qui aurait toujours dû être la leur.

 

Il tenait presque cette flottille ridicule de pirates lorsqu’à son grand plaisir le Hollandais Volant émergea brutalement et projeta une gerbe d’eau salée autour de lui. Il les tenait !!

 

C’est alors qu’il se rendit compte que quelque chose n’allait pas … mais alors pas du tout … Le Hollandais Volant venait de s’aligner sur le Black Pearl… Les deux navires avançaient de concert vers l’Endeavour, chacun se postant d’un côté du navire. Beckett en eut le souffle coupé en comprenant le désastre vers lequel il s’acheminait... Dans quelques secondes … il serait sous le feu des canons des deux navires ! Piégé comme un rat !! Son second sembla s’en rendre compte également car il se tourna vers lui, l’air affolé

« Quels sont vos ordres ? »

Beckett ne bougea pas, de plus en plus prostré, à mesure que la vérité faisait jour en lui

« Vos ordres !!! » Hurla le lieutenant dans son oreille

Curieusement détaché des événements il ne parvint pas à répondre à son subalterne. L’engourdissement le saisit peu à peu et il se remémora avec une acuité déconcertante l’événement par lequel tout avait commencé … le début d’un long enchaînement qui l’avait conduit jusqu’ici

 

*

 

Le petit garçon d’àpeine six ans courait dans le parc du château, riant aux éclats. Son compagnon àpeine plus âgé que lui s’arrêta brusquement pour reprendre son souffle et adressa un sourire à son compagnon

« Alors Cutler que faisons-nous ? » Demanda-t-il d’un ton légèrement anxieux qui dénotait son inaptitude à imaginer de lui-même une activité ludique

Pour toute réponse les lèvres du petit garçon s’étirèrent en un sourire malicieux tandis qu’il reprenait sa course folle, sans se préoccuper de son compagnon

Les deux enfants s’amusèrent ainsi jusqu’à ce que la cloche retentisse pour avertir que le repas serait bientôt servi. Le second lança alors un regard désolé àCutler

« Je dois y aller tu sais. Je suis déjà en retard, ils m’attendent. » Déclama-t-il de sa voix flûtée avant de se mettre àcourir vers le château sans un regard pour celui avec qui il avait passé l’après-midi às’amuser

 

Le jeune Cutler, quant à lui, repartit dans la direction opposée et traversa le parc afin de parvenir à la maison du garde-chasse qui se trouvait à la lisière du domaine immense. Il pénétra dans l’humble maison sans que qui que ce soit ne lui prête attention. Cutler contempla un instant sa mère, une femme aux traits prématurément vieillis par le manque d’argent et les grossesses répétées sans que celle-ci ne semble s’apercevoir de sa présence, trop occupée à tenter de faire avaler une bouillie au dernier né.

 

Ses yeux bleus traversés un instant par un éclair de tristesse alors qu’il prenait pour la première fois la mesure de l’écart qui existait entre son ami, le fils du châtelain, et lui, Cutler alla se servir une assiette dans l’indifférence générale. Ici personne ne l’attendait pour manger ou ne faisait retentir de cloche pour le prévenir du repas …Il devait exister seul, noyé parmi ses frères et sœurs, il n’était qu’un enfant de plus … Une bouffée d’amertume le saisit alors qu’il murmurait avec détermination

« Un jour … je serais quelqu’un »

 

*

 

Beckett revint brutalement au présent, l’écho de sa promesse résonnait encore dans sa tête mais fut bientôt supplantée par le cri impérieux du lieutenant dont la panique était visible

« Vos ordres monsieur ! Quels sont vos ordres ?? »

Beckett ne répondit pas et jeta un bref coup d’œil désabusé sur le navire, étrangement détaché alors que son monde commençait à voler en éclats autour de lui…

 

*

 

Affichant un air sérieux et compassé, Cutler se tenait aux côtés d’Edward et bombait le torse du haut de ses neuf ans fraîchement atteints. La gorge un peu sèche et plus que jamais intimidé il attendait que le précepteur prenne la parole, ne comprenant pas encore tout à fait les raisons de sa présence dans la salle d’étude du château. En vérité il devait cette faveur insigne à Edward, qui peu sûr de lui, rencontrait d’énormes difficultés à acquérir les savoirs nécessaires àson futur statut de pair du royaume. Le précepteur avec donc préconisé l’introduction d’un autre élève dans le cours, élève dont l’ignorance et la bêtise serviraient de faire valoir au jeune noble et lui redonnerait confiance en ses capacités. Les maîtres du domaine s’étaient alors souvenus que le garde-chasse avait une progéniture plus qu’imposante dont l’un d’entre eux ferait sûrement l’affaire. Cutler du même âge que le jeune seigneur avait donc été choisi logiquement et c’est ainsi qu’il se retrouvait maintenant devant l’imposant enseignant, triturant nerveusement sa casquette entre ses doigts gourds, tout étonnéde l’attention qu’on lui portait

 

Le précepteur, un homme froid et sec, posa un regard méprisant sur celui qu’il ne voyait que comme un fils de paysan mal dégrossi et, espérant secrètement l’humilier, il demanda

« Sais-tu lire ou écrire ?

- Oui monsieur. Répondit Cutler.

Il rougit sous l’air surpris du précepteur qui n’imaginait manifestement pas que le petit garçon avait fréquenté les bancs d’une école qui lui avait transmis les savoirs rudimentaire

« Et bien c’est-ce que nous verrons… » Grinça l’homme en le gratifiant d’un regard hostile

Cutler ne s’en aperçut même pas...

 

Tout à sa joie d’apprendre, il était rapidement devenu un élève appliqué, doué pour l’arithmétique et la géographie, domaines dans lesquels il surpassa rapidement et sans efforts son camarade. Les leçons d’histoire comblaient sa soif de savoir et il se régalait des hauts faits accomplis par des hommes du peuple, exploits qui leur avaient permis de devenir des hommes respectés, des lord ou autres ducs. Cutler, du haut de ses neufs ans, rêvait secrètement d’avoir le même destin que ces hommes exceptionnels pour lesquels il se passionnait de plus en plus…

 

Hélas, un matin, un incident vint bouleverser la vie somme toute agréable de Cutler. Alors qu’Edward buttait depuis bientôt une demi-heure sur le même problème dans l’indifférence générale, Cutler se mit en devoir de lui en expliquer la solution. Entendant cela; le précepteur leva brutalement les yeux du livre dans lequel il était plongé, la crispation de sa bouche trahissant sa rage. Il se leva d’un bond et saisit Cutler par le bras avant de l’envoyer violement contre le mur

« Pour qui te prends tu donc ! Tu te crois intelligent peut être ? »

Les larmes aux yeux et effrayé par ce débordement de rage, Cutler murmura d’une voix contrite

« Je voulais juste l’aider …

- L’aider !!?? Ton comportement est inqualifiable !! Qu’imagines tu donc ? Si tu es ici c’est uniquement grâce à la générosité de Mr Chutney et parce qu’il avait besoin d’une compagnie du même âge pour Edward! Tu n’es rien ! Tu n’es que le stupide fils du garde-chasse et tu ne seras jamais rien d’autre ! » Hurla le précepteur, laissant libre court à l’antipathie qu’il ressentait pour le garçon depuis le premier jour

 

Cutler reçut de plein fouet ce déferlement de rage, de haine et de mépris. Il recula à mesure que la vérité se faisait jour en lui... Il n’était pas làpour apprendre … il était là pour servir... Un bref regard vers Edward lui confirma cela ...L’air catastrophé du garçon montrait qu’il n’ignorait rien de tout ceci ... Et qu’il avait trahi Cutler en le laissant croire qu’il le voyait comme son égal alors qu’il n’était pour lui qu’un employé de compagnie, un faire-valoir … Cutler serra les poings et reflua des larmes brûlantes d’amertume .. Non il ne leur donnerait pas une raison supplémentaire de le mépriser…

 

Il resta la tête basse un long moment, le sang bouillonnant, touché dans sa fiertélorsqu’il les entendit commencer la leçon sans plus se préoccuper de lui, comme s’il n’était qu’un meuble ou une potiche … Le petit garçon releva alors fièrement la tête, sans dire mot et commença à prendre des notes presque rageusement tandis que dans son esprit flottait à nouveau la même promesse

« Un jour je serais quelqu’un »

 

*

 

« Monsieur que devons-nous faire !! » Hurla un officier terrifié, ramenant ainsi momentanément Beckett à la réalité.

 

Ce dernier, les yeux encore voilés par les souvenirs se sentait à nouveau dans la peau du petit garçon qui avait retenu ses larmes devant l’indifférence et le mépris, le petit garçon qui avait réalisé qu’il était perdant par naissance et qu’il était inutile de se battre pour changer certaines choses… Il avait pourtant essayé toute sa vie d’oublier le regard méprisant du précepteur et des autres mais celui-ci était resté gravé en lui comme la marque brûlante dans la chair de Sparrow. Un sourire nostalgique naquit sur ses lèvres alors qu’il admettait sa défaite … Finalement il rendait les armes après s’être battu en vain pour atteindre une chose hors de sa portée… Une fois encore il reflua les larmes brûlantes qui menaçaient d’inonder ses yeux, tenant plus que tout à sauver sa dignité, la seule chose qui l’avait soutenu durant toutes ces années… D’un timbre d’une tristesse amère où perçait cependant un relent d’admiration pour celui qui avait mis un frein à ses rêves et ambitions et qui laisserait sûrement son empreinte dans l’histoire, Beckett capitula

« Dites-vous ... Que c’est de bonne guerre… »

 

L’officier roula des yeux effarés, se demandant si son supérieur n’avait pas perdu la tête, le renoncement équivalent ici à la mort … Alors comme les parents du lord, comme le précepteur aussi … il se détourna de Beckett, et hurla des ordres de sauvegarde… Refusant que des hommes meurent en même temps que le rêve d’un ambitieux.

« Abandonnez le navire !! »

 

Les soldats ne se le firent pas dire deux fois et coururent dans tous les sens, cherchant une issue à l’enfer qui se déchaînait autour d’eux, pris entre les feux croisés du Black Pearl et du Hollandais Volant. Seul, un sourire un peu amer plaqué sur les lèvres, Beckett ne courait pas … il commença à descendre lentement le grand escalier tandis qu’autour de lui volaient les morceaux de l’Endeavour, comme autant de parties de son rêve de gloire qui partait en miettes… Derrière lui, les flammes commencèrent à lécher le pont supérieur, le rejoignant tandis qu’il descendait, marche après marche, une main posée sur le bois lisse du navire comme pour s’assurer de la réalité de sa chute... Le regard fixe, il ne se retourna pas, pourtant conscient du crépitement de plus en plus proche de lui…

 

*

 

Il avait à nouveau quinze ans et des rêves de grandeur plein la tête … C’était à cet âge que tout avait commencé, et qu’il avait commencé à entrevoir une manière de réaliser son rêve de grandeur … Après l’incident avec le précepteur, il avait fait profil bas, et continué àétudier en cachette après le départ d’Edward pour une prestigieuse pension privée. Il s’était également éloigné de sa famille, qu’il voyait parfois avec les yeux d’un étranger. Il détestait l’ignorance dans laquelle ses frères et sœurs semblaient se complaire et ne comprenait pas leur manque d’ambition.

 

Et puis un jour … il était allé se promener dans le grand parc du château, rêvant une fois de plus d’évasion et d’élévation sociale, chose qui n’arriverait pas dans cet endroit où il n’était que le fils du garde-chasse. Alors qu’il s’approchait de leur maison misérable, une odeur de bois et de graillon lui avait chatouillé les narines… Il s’était mis à courir … pour découvrir la maison dans laquelle il avait toujours vécu, ravagée par les flammes. Toute sa famille avait péri dans l’incendie … mettant dans l’embarras le maître du domaine qui s’était empressé de se débarrasser de lui comme d’un objet encombrant …sans même prendre la peine de s’informer de ses désirs ou de ses compétences il lui avait tracé un chemin…

 

Lorsque le garçon de quinze ans, endeuillé, contraint et forcé avait passé pour la première fois la porte du comptoir de la Compagnie des Indes il avait tourné le dos à sa vie passée. Il n’avait plus jamais pensé à l’enfance douloureuse, aux vexations et humiliations. La seule chose qu’il avait en tête était cette envie de revanche, ce besoin d’exister, cette ambition qui lui dévorait l’âme aussi sûrement que les flammes l’avaient fait pour la maison de ses parents. En s’asseyant sur la chaise de grouillot qui lui était réservée, Cutler avait murmuré avec une force et une volonté nouvelle

« Un jour, je serais quelqu’un »

 

*

 

Alors que le feu qui avait déjà décimé toute sa famille le rejoignait enfin, Cutler songea qu’il avait échoué... Il n’était pas devenu l’homme respecté et admiré qu’il avait tant désiré être, celui qui laisserait son nom dans l’histoire, celui que de petits garçons de garde-chasse prendraient en exemple… Les flammes commencèrent à le dévorer alors que dans son cœur pesait la lourdeur de l’échec cuisant … Il était déjà mort lorsque le navire qu’il commandait explosa, déjà ailleurs lorsque son corps retomba sur le drapeau de la compagnie qu’il avait cru pouvoir utiliser pour servir son ambition…

 

Pendant que son rêve volait en éclats, une clameur de joie féroce, de victoire inconditionnelle éclata sur le Black Pearl, saluant sa disparition… Car il était, l’homme à abattre, il était l’ennemi, celui que tous pirates, gouverneur, officier, jeune épousée ou reine avait rêvé de vaincre… Finalement … il était devenu quelqu’un

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Wizzette (mardi, 04 octobre 2011 11:58)

    Sa vie est trop triste. Il est finalement devenu quelqu'un...