Chapitre 10 Depuis le premier jour

Ithaque, plage

 

Les larmes roulaient librement sur les joues d’Elizabeth Turner tandis que les soldats l’emportaient vers le navire de Beckett. Elle avait l’impression de sentir encore la chaleur du corps de Jack contre le sien mais déjà ses vêtements tachés du sang du pirate commençaient à sécher et raidissaient autour de son corps. Elle ne parvenait pas à penser à autre chose qu’à ce qui venait de se produire. Une fois de plus elle était responsable de la mort d’un être cher. Passivement, le regard perdu vers le corps de Jack et les derniers vestiges de l’Empress qui partait en fumée, Elizabeth ne réagit même pas lorsque l’acier glacé des menottes se referma sur ses poignets. Elle était ailleurs, incapable de réagir et de se battre, brisée par cette nouvelle mort.

 

Beckett resta un moment seul devant le corps du pirate avec un sourire aux lèvres il contempla la lame de son épée rougie par le sang de l’ennemi qu’il avait tellement haï. Finalement il se pencha sur lui et murmura.

« C’est de bonne guerre Jack. Après tout ce que vous et votre chère Miss Swann m’avait fait, c’est de bonne guerre. » Répéta-t-il en portant inconsciemment la main à son visage.

 

Derrière lui, Gilette, l’un des soldats les plus fidèles de son régiment bredouilla.

« Lord Beckett. Que doit-on faire des survivants de l’équipage de la jonque ? Ceux qui ont sautés avant que le bateau ne soit ravagé par les flammes.

- Tuez-les tous. Devant elle. J’arrive. »

Après un claquement de talon signifiant son obéissance, Gilette s’éloigna, heureux de l’ordre donné. Il ne tenait pas plus les pirates en estime que son nouveau maître.

L’air fiévreux, Beckett se pencha sur Jack et fouilla ses vêtements à la recherche du compas que le pirate portait toujours à la ceinture, sans succès. Devant cet imprévu, ses traits se tordirent en une grimace de haine pure avant de s’étirer en un sourire cruel. Du bout de la botte il repoussa le corps de Jack dans la mer.

« Dites à Turner que j’arrive. Et dites-lui aussi que puisque je n’ai pas le compas, je ferais parler sa femme. Entre autres choses. » Ricana-t-il avant de s’éloigner, laissant le corps sans vie de Jack dériver sur les flots qui finirent par l’engloutir.

 

Le visage d’une froideur impassible mais la haine brillant toujours dans son regard, Beckett s’approcha d’Elizabeth qui, au milieu des rares survivants de son équipage, gardait son regard humide tourné vers l’horizon.

« Où est le compas ? » L’interrogea durement le Lord.

 

Elizabeth frissonna en entendant sa voix et ses yeux se chargèrent un instant de haine sans pour autant dévier vers lui. La seule indication de ses sentiments était le brusque tremblement de son corps, non de peur, mais de souffrance et de rage tandis que son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et la faisait se sentir douloureusement vivante. Finalement, elle tourna son regard vers Beckett et dédaigna de lui répondre, consciente qu’il finirait par la tuer qu’elle parle ou non. Beckett la regarda et grimaça de haine devant ce visage si beau, en dépit des larmes qui avaient tracés des sillons sur ses joues, en dépit de la crasse qui le recouvrait. Accrochant son regard au sien il fit un petit geste en direction de Gilette qui répondit en embrochant sauvagement l’un des marins d’Elizabeth qui retomba sur le sol avec des gargouillis atroces.

« Où est le compas ? »

Elizabeth retint un cri d’horreur alors qu’à nouveau la main de Beckett se soulevait, suivie par la chute d’un nouveau corps.

« Chaque seconde durant laquelle vous tardez à répondre cause la mort d’un nouveau pirate Madame Turner pardon, Capitaine Turner »

Sans interrompre son discours, Beckett ordonna une nouvelle exécution.

« Ne croyez-vous pas que vous avez déjà causé suffisamment de morts comme cela ? Norrington, Feng, votre père, votre époux. Et à présent Sparrow lui-même. Vous êtes dangereuse pour les hommes qui vous aiment Madame Turner. »

 

A la grande satisfaction de Beckett les traits de la jeune femme se troublèrent, tandis qu’elle répondait d’une voix éteinte. Elle ne parvenait même plus à trouver un espoir dans le péridot que Jack lui avait donné et qui reposait bien à l’abri dans son vêtement.

« Sur l’Empress. Le compas était sur mon navire. »

Les yeux emplis de larmes, Elizabeth repoussa loin d’elle les souvenirs, elle se rappelait douloureusement les raisons pour lesquelles le compas n’était plus en possession de Jack. Elle se souvint du ton provoquant du pirate alors qu’il lui avait suggéré de venir le chercher et de leur baiser. Elle ferma les yeux et revit nettement Jack poser le compas sur son bureau tandis qu’elle battait en retraite, honteuse de son désir et de sa trahison. Elle avait embrassé Jack et maintenant il était mort. Sa faute, sa malédiction. Elle causait la mort de tous ceux qui l’approchait. La main de Beckett d’écrasa violement sur sa joue, trahissant la rage de ce dernier et il la força à ouvrir les yeux.

« Parfait. Gilette, tuez tous ces pirates. Quand à vous Capitaine Turner, vous n’aurez pas cette chance, j’attends beaucoup de la reine des pirates. Se moqua Beckett en jouant avec la clé qu’il lui avait arraché. Vous me supplierez de vous tuer. Vous allez tout me dire Votre Altesse, même ce que vous ignorez savoir… » Ricana Beckett.

 

Sans lui laisser le temps de répondre, Gilette entraîna sans douceur la jeune femme et la fit passer sur les corps encore tièdes de ses hommes.

 

 

L’entre deux mondes

 

 

Jack eut brièvement l’impression de flotter, la douleur dans sa poitrine s’atténua peu à peu puis il se retrouva projeté dans une barque étroite, entouré de brouillard. Il regarda rapidement autour de lui et découvrit d’autres personnes, blafardes et pour la plupart effrayées qui ne comprenaient visiblement pas comment elles avaient pu se retrouver dans un tel lieu. La mer était lisse, une mer qu’aucune tempête n’agitait jamais et la brume régnait en maître sur les flots de l’au-delà. Le soleil ne brillait pas, c’était la nuit dans le royaume des morts et Jack frissonna en reconnaissant les rochers qu’il avait déjà vus une fois lorsqu’il était revenu du Purgatoire de Jones. Cet endroit affreux, si mort, où Elizabeth avait vu son père pour la dernière fois, ce chemin duquel on ne pouvait plus dévier une fois engagé et qu’il s’était juré de ne plus jamais emprunter. Jack resta là les bras ballants, sans ramer, tremblant malgré lui de peur de retourner là-bas.

 

Là-bas, le Purgatoire ou l’enfer plutôt. Il avait failli devenir fou, fou de douleur, fou de peur, fou de solitude et voilà qu’à nouveau il prenait la route de la mort et cette fois nul être ne viendrait plus le chercher, aucune force ne pourrait l’arracher à son destin.

« Tout ça à cause de cette fille. Tu as tout perdu une fois de plus à cause d’elle. Maintenant tu es mort et tu ne gagneras jamais l’immortalité. Je croyais pourtant que nous avions tué ce stupide idiot romantique qui sommeillait en toi. Ou as-tu encore une fois pensé comme Will ? Se moqua l’avatar qui se matérialisa devant lui, dans la chaloupe et arracha un glapissement d’effroi à Jack.

- Je ne pouvais pas la laisser mourir.

- Donc tu as préféré mourir à sa place. Pour qu’elle puisse délivrer ce stupide eunuque de sa charge. Et alors pendant que ton corps se décomposera aux fond des flots le sien sera possédé nuit après nuit par l’homme que tu lui as rendu. Ce sont des raisonnements comme ça qui nous ont conduit en ce lieu une fois déjà, c’est à cause de ça que tu es dans cette chaloupe minable au lieu de te tenir fièrement à la barre du Hollandais Volant. Immortel.

- Mais seul. Murmura Jack.

- On est toujours seul avec soi-même petit. » Répondit son avatar avec la voix de Teague Sparrow.

Jack sortit son pistolet d’une main tremblante, et tira sur son double.

- Tais-toi !! Je ne suis pas comme toi, jamais. Je suis quelqu’un de bien comme elle l’a dit. Déclara un Jack a l’air naïf et juvénile qui fit à nouveau sursauter Jack.

 

Il porta les mains à sa tête et pressa cette dernière sans douceur, cherchant par ce moyen à extirper tous ceux qui vivaient en lui et qui semblaient ne plus avoir de limites à présent qu’il était mort à nouveau.

« Je te l’ai dit Jacky, le secret c’est de vivre avec soi-même. Reprit la voix de Teague ce qui provoqua une explosion de rage chez Jack qui se mit à tirer dans tous les sens.

- Meurs !!! Mais meurs donc !! Laisse-moi, laisse-moi, laisse-moi !!! » Cria-t-il en tirant sur lui-même.

Il continua de nombreuses minutes ainsi jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’à chaque nouvel avatar qu’il tuait deux autres apparaissaient.

« Mais pourquoi vous ne voulez pas mourir !!!

- Parce que nous sommes toi Jack. Et que comme toi nous sommes déjà morts. » Répondirent ses avatars à l’unisson

 

Sans avoir la force de répondre, Jack se laissa glisser dans la chaloupe. Il était inutile de chercher à les tuer, tout comme de chercher à fuir, il n’avait plus la moindre échappatoire à présent. Il était perdu.

 

 

Le Hollandais Volant, frontière des Mondes,

 

 

Will soupira en apercevant la cohorte de chaloupes qui attendait qu’il leur montre la voie. Encore un voyage difficile en perspective, embarquer les pauvres bougres qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient en ce lieu; les rassurer parfois. Comme si la mort était rassurante. Le jeune capitaine toucha le médaillon qu’il portait toujours autour du cou et auquel il avait accroché l’alliance qu’il aurait dû porter si Beckett n’avait pas interrompu son mariage avec Elizabeth à Port Royal il y a avait de cela des années.

 

En dessous se trouvait un ambre brillant de mille feux, l’unique cadeau hormis son amour, que lui avait fait Elizabeth. Will pouvait presque sentir la présence de sa femme à ses côtés lorsqu’il serrait cette pierre. Elle lui avait offert peu après leurs fiançailles.

«  Quand j’étais enfant, ma mère m’a dit que l’ambre est la plus belle des pierres car elle réchauffe le cœur des hommes.

- Je n’en ai pas besoin pour t’aimer Elizabeth.

- Will … »Avait-elle murmuré avant de l’embrasser avec tendresse.

 

Les yeux fermés Will ressentit une fois encore la douce caresse illusoire des lèvres d’Elizabeth sur les siennes, douloureuse réminiscence de cette journée. Il songea un instant à l’ironie qui faisait que sa fiancée lui ait fait cadeau d’une pierre qui réchauffait les cœurs, lui qui n’en avait à présent plus, ce qui ne l’empêchait pas de toujours être désespérément amoureux de sa femme. Il n’avait pas menti là-dessus, il n’avait besoin de rien pour aimer Elizabeth, elle coulait dans ses veines comme le sel des larmes qu’il avait versées en la laissant en arrière. Il sourit une nouvelle fois, ému par le souvenir de cette journée si belle à Port Royal avant de se troubler. Une fois de plus, elle ne lui avait pas dit les mots qu’il aurait été si faciles de prononcer à cet instant et, soudain, le souvenir des lèvres d’Elizabeth sur les siennes se teinta d’amertume.

 

Bill interrompit le fil des pensées de son fils et posa la main sur son épaule.

- Will, tu ferais mieux de venir voir ça. Déclara-t-il gravement.

Will, effrayé par le ton sérieux de son père, se hâta de regarder la direction qu’il lui indiquait et sentit son sang se glacer dans ses veines. A quelques mètres de lui, dans une chaloupe instable et tirant sur un ennemi invisible, se trouvait le Capitaine Jack Sparrow.

« Fait le monter. » Murmura Will s’efforçant de calmer l’affolement qui montait en lui.

Gibbs lui avait dit que Jack était avec Elizabeth. Et s’il était là cela n’augurait rien de bon songea-t-il en s’avançant à la rencontre de Jack.

« Bienvenue à bord du Hollandais Volant. » Déclara-t-il pauvrement.

Il reçut de plein fouet le regard légèrement brillant de larmes du pirate légendaire.

 

 

Le Pacific Princess, en route vers l’Angleterre,

 

 

Elizabeth gisait enchaînée au fond de la cale humide du navire de Beckett, elle ne parvenait plus à réfléchir, paniquée au fond d’elle-même, écœurée par le sang dont elle était couverte. Ses yeux sombres portaient la lassitude d’une femme qui avait vu mourir tous ceux qu’elle aimait, qui avait assisté à plus de massacres que certains soldats. Une femme dont le mari était mort sans l’être, un capitaine devant qui on avait brûlé son navire et massacré l’équipage, une fille qui avait dû endurer la vision de son père partant seul vers sa dernière demeure, une pirate qui avait condamné à mort deux fois un homme dont la seule présence éclairait le monde. Et, pire que tout, elle était une gardienne indigne de sa charge, elle avait laissé Beckett s’emparer de la clef du coffre. Et elle était une femme infidèle. Coupable d’avoir désiré Jack. Depuis trop longtemps, elle était attirée par lui et chaque fois c‘était le pirate qui avait payé le prix de ce désir. Elle l’avait tué à cause de ça la première fois, espérant ainsi tuer son désir de lui mais les récents événements lui avaient prouvés que ce n’était pas le cas. Et une fois de plus elle était responsable de la mort du pirate, mort d’avoir voulu la protéger.

 

Sa main tâtonna dans sa poche et elle en sortit le péridot. Jack le lui avait donné pour qu’elle libère Will et à cette pensée une vague de tendresse et reconnaissance pour le pirate inonda son cœur. Elle rougit brutalement et se força à imaginer Will, la douce tendresse de ses bras, la fossette qui se creusait lorsqu’il lui souriait, le goût de ses lèvres. Elizabeth repoussa loin tout ce qui n’était pas Will Turner et se pencha sur le péridot.

« Je souhaite que Will revienne. Je veux qu’il soit épargné de ma malédiction. » Murmura-t-elle.

 

Elle attendit une réaction de la part de la pierre. Rien ne vint. Le péridot restait aussi froid et terne qu’un vulgaire caillou dans sa main et Elizabeth le regarda avec horreur. Pour rien ! Elle avait fait tout cela pour rien !! La légende était fausse et elle avait mené Jack à la mort à cause de chimères, elle avait causé la perte d’hommes en poursuivant une illusion. Cette pensée la brisa tout à fait et elle s’effondra sur le sol de la cale en pleurant.

 

Elle attendait que les hommes de Beckett viennent la chercher, décidée à mourir dignement, sans parler sous l‘inévitable torture, puisque c’était la seule chose qui lui restait. Et alors elle reverrait Will, le temps du voyage qui l’emmènerait à son tour vers l’au-delà.

« Maudit péridot !! Toutes les histoires sont donc fausses !!!!! Cria-t-elle ivre de peine

- Non … la légende est vraie mon enfant. »

 

Elizabeth écarquilla les yeux en découvrant la femme altière qui venait de parler, sure que cette fois, sa raison avait vacillé.

« Je suis vraiment là Elizabeth. Je veux t’aider mais je ne le peux pas si toi-même tu refuses d’accepter celle que tu es.

- Pourquoi vous croirais-je ?

- Parce que tu es seule, parce que tu as peur, parce que tu te crois prisonnière d’un destin plus fort que toi, d’une malédiction. Mais tu te trompes.

- Qui êtes-vous ?

- Mon nom importe peu Elizabeth. Sache juste que je suis de ton coté, toujours. Tu lui ressembles tellement. Soupira l’apparition.

- A qui je ressemble ?

- Ma fille, Pénélope, la première victime de Calypso. » Murmura la femme d’une voix voilée par le chagrin.

 

Elizabeth baissa les yeux.

« Je ne suis pas une victime, je suis une coupable. Je l’ai tué.

- Le péridot n’exauce que les requêtes des cœurs purs Elizabeth. Les vrais désirs, pas ceux que tu t’imposes en voulant te punir. Au fond de toi tu sais ce que tu désires, et ce qui est juste. »

Elizabeth secoua la tête.

« Will ne méritait pas de mourir

- Personne ne mérite de mourir mais tu ne peux lutter contre la main du destin. Je ne peux pas rester plus longtemps. Utilise la pierre Elizabeth, si tu es sincère ça marchera, mais n’oublie pas, le temps passe différemment dans l’autre monde. L’action du péridot ne sera pas immédiate. Tu dois te dépêcher avant qu’il soit trop tard, une fois que les âmes sont sur la terre des morts aucune force ne peut les en arracher. Je, je t’en ai trop dit déjà, mes forces déclinent et je sens Calypso tenter de combattre. Prend garde à elle Elizabeth elle te hait. Elle convoite ce qui est à toi. »

Elizabeth n’eut pas le temps de poser plus de questions ou de la remercier et la femme s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue.

 

La jeune femme réfléchit longuement à ce qu’avait dit son alliée inconnue, lui accordant instinctivement sa confiance. La douceur presque maternelle dont elle avait fait preuve à son égard l’avait convaincue de sa sincérité. Finalement, au bout d’un long moment Elizabeth reprit la pierre entre ses mains et laissa parler son cœur. Elle sentit la pierre se réchauffer entre ses doigts, jusqu’à la brûler avant de s’évanouir dans un rayon vert.

 

Curieusement apaisée, Elizabeth se laissa tomber en arrière, persuadée qu’il comprendrait et la pardonnerait. Elle avait fait son choix et ce dernier avait toujours été le même, depuis le premier jour de leur rencontre. Elizabeth frissonna en entendant le pas lourd des gardes qui venaient la chercher pour la conduire à Beckett. Sans attendre qu’ils la molestent elle se leva et adopta la morgue de la reine des pirates qu’elle était encore. Elle n’avait plus rien à perdre. À présent qu’elle avait lavé son âme de ses péchés, la mort pouvait venir la prendre. Ma dette est payée, songea-t-elle tandis que les soldats l’entraînaient vers l’enfer.

 

 

Chapitre 9                                                                                                Chapitre 11

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