Chapitre 3 Une chance insolente

Les jours qui suivirent se passèrent mieux quElizabeth ne lavait de prime abord pensé. Apparemment maté par lhumiliation publique quil avait subie, Tai Huang se contentait à présent dobéir aux ordres même si Elizabeth sentait de temps à autres le poids de son regard haineux. Cependant lhomme suivait ses ordres et c’était tout ce quelle attendait de lui. Elle ne cherchait pas à être appréciée du second, elle savait que c’était peine perdue : lhomme ne lui serait jamais fidèle comme Gibbs l’était à l’égard de Jack.  

 

Une visite rendue dans les cales lui avait permis de constater avec satisfaction que ses ordres à l’égard des prisonniers avaient été suivis. Ces derniers étaient maintenant traités comme les autres membres d’équipage même si la plupart d’entre eux montraient clairement leur dégoût de devoir travailler pour la bande de pirates qui avait ravagé leur navire. Cependant, Elizabeth s’avouait satisfaite consciente que, comme pour Tai, elle ne pouvait rien attendre de plus des hommes.

 

Sonja lui apportait également satisfaction. Plus les jours passaient plus la jeune fille prenait confiance ce qui comblait la part honorable d’Elizabeth, celle qui souhaitait ardemment être épouse et mère au lieu de courir les océans à la recherche d’un hypothétique trésor. Cette part là appartenait à son enfance et depuis qu’elle vivait sur l’Empress, l’existence des pirates lui semblait un peu moins clinquante. Elle qui avait toujours pensé qu’être pirate équivalait à être libre révisait peu à peu son jugement au contact de ses hommes. Ils étaient durs, froids. La pitié ne faisait pas partie de leurs préoccupations et souvent, Elizabeth se surprenait à penser avec horreur qu’elle ne faisait plus non plus partie des siennes. La plupart du temps…

 

Les épreuves l’avaient durcie. Le séjour dans les geôles de la Compagnie des Indes aussi et Elizabeth sentait confusément qu’elle n’avait plus grand-chose de commun avec la délicate fille du Gouverneur de Port Royal. Pas plus qu’avec la femme dont Will était tombé amoureux. Elle, qui quelques années plus tôt ne savait même tenir une épée, tranchait à présent les vies sans ressentir la moindre honte. Elle vivait dans un monde où c’était sa vie ou celle de son ennemi. Et la mort avait toujours eu peu d’attrait pour Elizabeth.

 

La présence de Sonja la rassurait tout en lui faisant prendre conscience de ce qu’elle était devenue. Une femme dure à mille lieux de ce qu’elle était destinée à être par sa naissance. Ce constat l’effrayait et lui plaisait tour à tour. Elle était fière d’être un pirate à part entière mais recherchait désespérément la présence de Sonja dont les réactions lui rappelaient celles de son enfance. Avec Sonja la douceur revenait dans sa vie. Une faiblesse mais une faiblesse agréable à laquelle Elizabeth se laissait aller lorsqu’elle était certaine qu’aucun membre de son équipage n’en soit témoin.

 

Elle avait raconté son histoire à la jeune fille, elle lui avait parlé de Will, de James, de son père. Elle lui avait parlé de Jack sans oser lui dire ce qu’elle lui avait fait : elle préférait que Sonja ignore tout de son premier meurtre et de la manière dont elle s’y était prise pour le commettre. Elle voulait obtenir son estime… Et peut-être aussi sa compassion si elle en croyait les frémissements de son cœur lorsque Sonja la plaignait d’avoir été séparée de son cher époux si tragiquement. Aux yeux de l’adolescente, Elizabeth était une innocente et même si cette dernière savait qu’elle était tout sauf cela, le simple fait que Sonja le croit l’aidait à se sentir mieux. Pour un peu, Elizabeth aurait même pu s’en convaincre elle-même… Jusqu’à ce qu’elle prenne la barre de l’Empress et sente la griserie des embruns et du commandement se répandre dans ses veines.

 

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Elizabeth était donc à la barre et ses pensées dérivaient malgré elle vers ses aventures passées lorsqu’un homme d’équipage lui fit des signes affolés.

« Que se passe-t-il ? Demanda la jeune femme en se reprochant une fois de plus sa mémoire défaillante qui l’empêchait de se souvenir du nom de la plupart de ses hommes.

- La fille. » Répondit le marin.

Inquiète, Elizabeth oublia sur le champ ses autres considérations et se précipita vers sa cabine dans laquelle Sonja passait le plus clair de son temps. En effet, Elizabeth avait estimé peu prudent d’exposer sans cesse la jeune fille aux regards des hommes de son équipage, consciente qu’elle ne pourrait pas protéger la jeune fille si la frustration poussait ceux-là à se rebeller. Aussi avait-elle préféré éloigner la tentation.

 

Le cœur affolé, Elizabeth pénétra dans la cabine et sentit son estomac se tordre désagréablement en découvrant Sonja allongée à même le sol, le visage crispé de douleur.

«  Pourquoi l’as-tu laissée là ? Demanda-t-elle sèchement à l’homme qui était venu la prévenir tout en se penchant sur la jeune fille.

- Vous avez dit : pas toucher femme. » Répondit l’homme d’un ton faussement soumis.

Elizabeth ne releva pas et passa sa main sur le front de Sonja. Il était brûlant.

«  Sonja ? Est-ce que ça va ? Où as-tu mal ? » Lui demanda-t-elle.

Un flot de réponse en russe lui répondit et Elizabeth renifla avec inquiétude l’haleine rance de la jeune fille.

 

Sans hésiter, elle passa son bras autour de sa taille pour l’aider à se relever. Sonja lui lança un regard vague et secoua la tête. Elle chercha à parler tandis qu’un flot rosé s’écoulait de sa bouche.

«  Sonja ! » S’exclama Elizabeth en la forçant à s’allonger.

La jeune fille essaya encore de parler mais ne réussit à produire qu’un bredouillement incompréhensible.

«  Elle a de la fièvre …. Apporte-moi de l’eau » Lança Elizabeth à l’homme.

 

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Les heures qui suivirent furent atroces aux yeux d’Elizabeth qui assista, impuissante, au lent et inexorable déclin de Sonja. La jeune fille s’affaiblissait de plus en plus malgré tous ses efforts pour la maintenir éveillée et sa respiration se faisait de plus en plus difficile. Finalement alors qu’elle tournait la tête de Sonja pour l’empêcher de s’étouffer avec son propre sang, Elizabeth sentit une pierre lui tomber sur le bras. Elle faillit hurler en découvrant qu’en fait de pierre, c’était l’une des dents de la jeune fille.

 

La nuit apporta son lot d’espoir et Elizabeth reprit confiance. Sonja paraissait mieux, le sang ne coulait plus et la jeune fille réussit même à lui expliquer dans un souffle que sa langueur avait commencé sur le navire de son père sans qu’aucun médecin ne trouve la moindre explication. Elizabeth lui caressa doucement les cheveux et l’encouragea à garder le silence et à se reposer.

«  Je veille sur toi Sonja… Je ne te laisserais pas mourir » Promit-elle avec ferveur.

 

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Deux jours plus tard, alors qu’ils n’étaient plus qu’à un jour à peine des côtes et de leur but, Sonja s’éteignit au terme d’une agonie douloureuse et sanglante qui laissa Elizabeth sous le choc. Les mains rougies par le sang que la jeune fille n’avait cessé de perdre depuis le début de sa maladie tout comme ses dents, Elizabeth poussa un hurlement de détresse.

 

Sonja était morte.

 

Comme son père, comme James Norrington, comme Will….

 

Les yeux remplis de larmes qu’elle ne chercha même pas à dissimuler à son équipage, Elizabeth se demanda pourquoi la vie lui reprenait sans cesse ceux à qui elle s’attachait. Était-elle maudite ? Ou alors était ce encore l’un des tours du destin que Calypso se plaisait sans cesse à invoquer ?

 

Tai Huang la sortit de ses amères réflexions.

«  Elle malade, pas garder à bord. » Lui lança-t-il d’un ton qui laissait exploser sa joie mauvaise devant la détresse qu’elle ne dissimulait pas.

Elizabeth se retourna vers lui avec hargne, des paroles rageuses lui brûlant les lèvres. Elle ouvrit la bouche, prête à déverser son aversion et sa colère avant de la refermer. Tai Huang avait raison. Aucun capitaine ne pouvait se permettre de garder de la chair morte à son bord. Sur un navire plus que n’importe où ailleurs les infections se répandaient plus vite qu’on ne mettait de temps pour le dire. Garder le corps de Sonja serait une erreur. Une de celles qui risquaient de lui coûter très cher. A elle et à ses hommes. Elizabeth serra donc les dents, consciente du regard scrutateur de l’homme sur elle et se retourna vers le corps rougi de Sonja.

 

Le cœur lourd de chagrin, Elizabeth ferma doucement les yeux de la jeune fille et arrangea machinalement ses cheveux, les plis de sa robe puis, une fois qu’elle fut prête, elle la souleva avec difficultés pour l’emmener sur le pont, l’une des fourrures réquisitionnée servant de linceul au jeune corps.

 

Là, sous les regards outrés de ses hommes, quelle idée de gaspiller une si belle fourrure, elle la laissa doucement se faire engloutir par les flots sans dissimuler son émotion.

«  Will. Je t’en prie. Veille sur elle mieux que je n‘ai réussi à le faire. » Murmura-t-elle, en se signant rapidement, surprise elle-même par ce geste qu’elle n’avait pas fait depuis son départ de Port Royal.

 

Elle resta longuement immobile et fixa le corps de Sonja jusqu’à ce qu’il soit englouti par les flots tandis que des larmes roulaient silencieusement sur ses joues. Une fois que la mer eut pris son dû, Elizabeth se retourna vers ses hommes qui l’observaient en silence.

«  Sonja est morte. Annonça-t-elle d’une voix qui tremblait un peu. Nous ne savons pas de quoi. Si certains d’entre vous sont malades mettez-les à l’entrepont, il faut éviter que le mal se répande sur l’Empress. Commença-t-elle, consciente que le fait de s’intéresser à ces détails pratiques la détournait de son chagrin

- On ferait mieux de faire escale, Capitaine Swann Turner. » Suggéra Tai avec une joie mauvaise dans le regard.

Elizabeth hésita. Elle avait envie de sarrêter. Elle avait envie de quitter la jonque, de quitter la piraterie et ses morts. Doublier la peine et la sauvagerie des derniers mois. Mais une fois de plus, le souvenir de Will la ramena au présent. Elle ne pouvait plus rien faire pour Norrington, pour son père ou pour Sonja. En revanche, elle connaissait un moyen de sauver Will. Renoncer maintenant, ce serait comme si elle labandonnait. Ce serait pire encore que la mort.

 

La jeune femme inspira longuement puis posa un regard froid et sec sur son second.

«  Primorsk n’est qu’à une journée d’ici. Nous ne ferons pas d’escale. Remettez-vous au travail » Ordonna-t-elle.

Tai tiqua si manifestement qu’Elizabeth aurait pu en rire si elle n’avait pas été si triste. Au lieu de ça elle fendit la foule de ses hommes et se précipita dans sa cabine, dont elle claqua la porte derrière elle.

 

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Une fois à l’intérieur, elle laissa à nouveau sa peine la submerger puis se força à s’endurcir. Pleurer ne ramenait jamais personne. Pas plus Sonja que Will. Sans compter qu’à présent que sa meilleure chance d’approcher Pavlov n’était plus il lui fallait trouver un autre plan. Elle n’avait pas le droit d’échouer si près du but sans quoi toutes les épreuves et la mort de Sonja auraient été inutiles.

 

Évitant de regarder en direction du lit dans lequel Sonja était morte et dont les draps étaient encore rougis de son sang, Elizabeth se força à réfléchir. Sonja lui avait dit que Pavlov était un Comte. Le mari de la sœur de la femme de l’un des associés du père de la jeune fille. Se présenter comme l’une des connaissances du père de Sonja lui faciliterait la tâche, d’autant plus que plus personne ne viendrait maintenant démentir sa couverture. Tous ceux qui l’auraient pu étaient morts.

 

La bouche d’Elizabeth commença à trembler à cette idée mais elle se reprit. Le moment était mal choisi pour faire dans la sensiblerie. Elle se présenterait au Comte, après tout, entrer dans son monde ne lui serait pas si difficile. Elle avait passé sa jeunesse à être préparée à évoluer parmi les puissants. Elle connaissait les usages de la noblesse et ses faiblesses. Les hommes comme Pavlov aimaient les femmes.

 

Elizabeth se crispa à cette pensée et elle observa un instant son reflet dans le miroir. Elle n’y avait guère prêté attention depuis qu’elle avait commencé à naviguer et elle grimaça en se découvrant. Ses cheveux étaient alourdis de crasse. Son visage et ses mains étaient tachés du sang de Sonja. La femme qui lui faisait face était bien loin d’être le genre de créature sur laquelle un Comte se retournerait.

«  Il va falloir faire mieux que ça » Marmonna-t-elle entre ses dents.

 

Toutefois elle renâclait à mettre en œuvre ce plan. Peut-être vaudrait-il mieux passer en force et menacer le Comte. Sauf que ce dernier avait certainement une garde très entraînée et qu’elle-même n’était pas assez sûre de ses hommes pour se lancer dans une telle entreprise. Non, décidemment elle ne pouvait compter que sur elle-même. Elizabeth lança un nouveau coup d’œil à son reflet et son cœur se serra un instant alors qu’elle se demandait jusqu’où il lui faudrait aller pour obtenir la confiance du Comte. La réponse lui vint avec une évidence teintée d’amertume. Le « Feu de Glace » n’était pas le genre de secrets que l’on confiait à la légère. Séduire ne suffirait pas. Le Comte ne se contenterait sans doute pas d’un regard embué et de moues séductrices comme Norrington en son temps. Peut-être pas même d’un baiser comme elle l’en avait gratifié Jack pour le mener à la mort. Elle en savait assez long sur les hommes pour savoir que, qu’ils soient pirates, aristocrates ou gens du peuple, la meilleure arme d’une femme face à eux était encore le désir. La question était … Jusqu’où serait-elle prête à aller ?

 

Elizabeth retourna longuement cette question dans sa tête. Puis soupira. Elle irait aussi loin qu’il le faudrait. Si elle devait offrir son corps pour sauver Will elle le ferait. L’important était que son cœur appartienne au jeune homme. Et que jamais il ne sache qu’elle l’avait trahi. Même si cela n’était que pour mieux le sauver. Sa décision prise, Elizabeth inspira longuement à nouveau. Jack avait raison, parfois des choses devaient être sacrifiées pour atteindre le but que l’on s’était fixé. C’était ça agir comme un pirate. Et à tout prendre, elle préférait se voir comme l’une d’entre eux plutôt que comme une courtisane ou une putain. Elle ne charmerait le Comte que pour mieux le voler et sauver Will. Le reste n’était qu’accessoire.

 

Repoussant loin d’elle toute sa peine pour Sonja, Elizabeth se leva avec énergie. Elle avait un plan. Elle allait agir. Après tout elle était Roi de la Confrérie, songea-t-elle avec fierté, il était donc temps de laisser le passé derrière elle et de se comporter comme un pirate. Elle allait mentir, voler, tricher. Voir même tuer si elle en avait l’occasion.

 

Tandis qu’elle se précipitait à la porte pour exiger que l’on fasse chauffer de l’eau pour un bain qui la rendrait plus présentable, aucun remord ne traversa la pensée d’Elizabeth. Pas plus qu’elle ne comprit qu’avec Sonja c’était à la dernière parcelle de la jeune fille douce et au cœur tendre qu’elle avait été qu’elle avait dit adieu.

 

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Le bain était délicieux. L’eau chaude constatait agréablement avec le froid qui régnait sur le pont et Elizabeth ne se sentait même pas coupable d’en profiter en dépit des regards moqueurs que lui avait adressé l’équipage lorsqu’elle leur avait adressé sa requête qu’ils avaient prise comme un caprice.

 

En fouillant dans les affaires de Sao Feng, elle avait trouvé un morceau de pain noir à l’odeur forte dont elle s’était emparée avec reconnaissance. Elle en frotta toutes les parties de son corps et utilisa la mousse pour récurer ses longs cheveux. Le parfum était lourd, beaucoup plus que la délicate odeur de violette dont elle s’était invariablement parée jusqu’alors. Les senteurs capiteuses lui évoquaient l’orient, Singapour, les bains de vapeur de Feng qui pour un pirate cultivait étonnement une hygiène rigoureuse.

 

Elizabeth resta longtemps dans l’eau chaude et attendit pour en sortir que celle-ci devienne froide. Finalement elle s’extirpa à regret du baquet minuscule dans lequel elle s’était contorsionnée pour entrer en dépit de sa maigreur et se sécha vivement avant de s’envelopper avec un frisson dans l’une des fourrures dont elle avait recouvert sa cabine, le froid lui étant toujours aussi insupportable.

 

Confortablement enveloppée, Elizabeth referma sa main sur l’un des peignes d’ivoire qu’elle avait déniché avec grand mal et entreprit de démêler sans pitié ses longs cheveux blonds, regrettant fugacement l’absence de sa fidèle femme de chambre, Estrella. Tandis qu’elle passait et repassait l’objet dans ses cheveux, Elizabeth se demanda ce qu’elle était devenue après la disparition de son père et la sienne avant de se morigéner. Cette vie-là était terminée et inaccessible désormais. S’appesantir sur ce qui avait été ne servirait à rien, hormis à cultiver une nostalgie aussi malvenue qu’inutile. Elle chassa donc Estrella de ses pensées et entreprit de faire l’inventaire des tenues que contenait l’armoire de Feng.

 

Bien entendu, la plupart étaient masculines. Toutefois, Elizabeth ne put retenir un cri de joie en découvrant trois robes richement ornées, sans doute des prises suite à un abordage, au milieu de l’ensemble. Les mains fiévreuses, Elizabeth les étala sur le sol et caressa malgré elle le tissu fin dont-elles étaient faites et qui la ramenait une fois de plus au passé.

 

La première était splendide mais le décolleté était fait pour contenir plus d’attributs que ceux dont la nature l’avait pourvue. La seconde était trop orientale pour convenir à son plan. Mais la troisième était tout juste parfaite. D’un bleu glacé qui rehaussait sa blondeur et adoucissait son teint tanné par les semaines en mer, elle tombait parfaitement sur le corps svelte d’Elizabeth qui ne put s’empêcher de se sourire avec vanité en découvrant son reflet. Cette robe-là était la bonne. Qu’importe qu’elle n’ait jamais aimé le bleu.

 

Elle consacra quelques minutes à s’admirer, retrouvant avec plaisir la sensation d’un tissu féminin sur sa peau puis ôta la robe et la rangea soigneusement. Elle serait parfaite pour rencontrer le Comte, quant au reste de sa garde-robe, il ne faisait aucun doute qu’elle trouverait à Primorsk de quoi l’étoffer.

 

Elizabeth plissa le nez d’un air dégoûté en remettant ses vêtements de capitaine dont seule la chemise avait été rangée puis jeta un coup d’œil découragé au bain dont l’eau était maintenant plus proche du noir que du marron.

 

«  Capitaine. Nous en vue. Ordres ? » L’interrompit brutalement Tai.

Elizabeth sursauta, elle était tellement absorbée par les préparatifs de son plan qu’elle ne l’avait pas entendu entrer.

«  Que fais-tu là ? Répondit-elle sèchement. Je ne me souviens pas t ‘avoir autorisé à entrer. »

Tai haussa les épaules et la jeune femme se retint une fois de plus de coller une balle entre les deux yeux. Il avait beau être infect, Tai était un bon marin et un bon combattant aussi. Mieux valait tenter d’arranger les choses, son plan était déjà assez compliqué s’en en plus qu’elle ait à protéger ses arrières. Aussi, se força-t-elle à sourire et désigna une chaise.

«  Bref, assieds-toi Tai. »

 

Un éclair de méfiance brilla un instant dans le regard du second tandis qu’il obéissait.

«  Maintenant que nous sommes arrivés à destination il va falloir mettre de côté nos différends Tai Huang. Du moins, si tu veux que l’on se rende maître du « feu de glace ».

- Différends ? Lui rétorqua le second

- Tai Huang, le « feu de glace » nous apportera à tous une grande richesse. J’ai un plan pour m’en emparer. Mais je n’y arriverais pas seule. Avoua Elizabeth qui aurait préféré que ce soit le cas.

- Vous capitaine, ordonne, Tai fait. »

 

Elizabeth lui lança un regard méfiant. La bonne volonté apparente de l’homme était suspecte.

«  Je vais devoir aller à terre. Je n’ai pas envie de me demander à chaque coin de rues si tu tenteras de m’égorger.

- Moi ??? Protesta Tai.

- Oui. Toi. Le coupa Elizabeth avec agacement. Lorsque je me serais emparée de la pierre… Il faudra partir. Partir vite. Je veux que tu tiennes l’Empress prêt à partir. Que les hommes ne se fassent pas remarquer. Vous êtes d’honnêtes marchands. Quant au fait d’espérer prendre le large en me laissant à Primorsk… Et bien dans ce cas tu expliqueras à l’équipage pourquoi il a renoncé au « Feu de Glace » alors qu’il le tenait presque ! »

 

Tai hocha la tête et Elizabeth hésita. Elle ne voyait pas quoi lui dire de plus pour le convaincre de se battre à ses côtés plutôt que contre elle. Finalement elle renonça.

«  Tu peux y aller. »

Tai lui lança un regard méprisant et sortit, rapidement suivit par la jeune femme qui souhaitait prendre la température de son équipage.

 

Ignorant avec peine le vent glacial qui lui fouettait le visage, Elizabeth détailla un instant ses hommes. La plupart d’entre eux avaient changé depuis quelques semaines. L’acharnement de Tai à la faire passer à son désavantage lui avait finalement permis de montrer qu’elle était capable de commander un navire. Sa froideur à elle avait fait le reste. De franchement hostiles, les hommes en étaient venus à la tolérer. Elle espérait que l’appât du gain suffirait.

 

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Elle mit pied à terre avec réticence, consciente qu’à son retour, l’Empress ne serait peut-être plus à quai. Du coin de l’œil elle observa les quatre hommes qu’elle avait désignés pour vendre la marchandise pillée mettre pied à terre. Ceux-là la voleraient sans le moindre doute comme ceux qu‘elle avait envoyés à terre la veille. Mais c’était le cas pour la plupart des hommes d’équipage. Des pirates jusqu’au bout des ongles.

 

Hésitante, elle jeta un bref regard en direction de l’Empress depuis lequel Tai Huang la toisait, un sourire aux lèvres. Elizabeth se força à adopter une allure confiante et se rappela des regards admiratifs qu’elle avait surpris chez son équipage en apparaissant vêtue comme une aristocrate. Au moins avait-elle réussi à être présentable… Et si ça ne marchait pas sur le Comte Pavlov elle trouverait autre chose, se rassura-t-elle en hélant une calèche.

Elizabeth prit place à l’intérieur, gênée par la coiffure pourtant simple qu’elle avait réalisée elle-même et caressa un bref instant le manche du couteau qu’elle avait pris soin de dissimuler dans les plis de sa robe.

«  Chez le Comte Pavlov. » Ordonna-t-elle sans savoir si le cocher la comprenait.

 

Il dut le faire car la voiture se mit doucement en route, dévoilant à une Elizabeth emmitouflée frileusement dans ses fourrures, la petite ville enneigée où ils étaient arrivés la veille. Au bout d’un long moment, les quartiers se firent plus cossus et la calèche s’arrêta finalement devant une demeure immense. Elizabeth faillit s’étrangler, la maison du Comte était au moins deux fois plus vaste que celle de son père à Port Royal.

«  Qui dois-je annoncer ? » Lui demanda le valet avec un fort accent russe.

Elizabeth ne répondit pas, le regard rivé à l’insigne de la Compagnie des Indes qui flottait au loin.

«  Seigneur… Même ici… Murmura-t-elle.

- Madame ?

- Je, Lady Beckett. » Répondit Elizabeth avant de s’étrangler devant l’énormité de ce qu’elle venait de dire.

 

Le valet ne releva pas et lui fit signe de patienter dans le couloir tandis qu’Elizabeth, affolée, se demandait quelle imbécillité l’avait poussée à donner le nom de son pire ennemi comme sien. Elle eut à peine le temps de se poser plus de questions que le valet revenait, s’inclinant devant elle.

«  Le Comte aimerait savoir si vous êtes de la parentèle de Lord Cutler Beckett. »

Elizabeth pâlit… Que dire ?

«  Mon… mari » Finit elle par dire, consciente que maintenant elle n’avait plus le choix: elle devait assumer son mensonge stupide.

 

Les minutes qui suivirent la laissèrent tremblante d’angoisse. Elle avait été folle de se précipiter ainsi avec pour seul plan d’attaque le fait d’être présentée au Comte. Elle ne s’était même pas posé la question du nom qu’elle utiliserait ! Turner était trop connu, Swann également. Au moins le nom de Beckett lui garantissait de ne pas être identifiée comme pirate. Mais pour cela, il aurait mieux valu emprunter celui de Norrington par exemple. Maudissant son propre manque de sens pratique, Elizabeth sursauta lorsque le valet revint.

«  Le Comte est enchanté de vous recevoir Lady Beckett, si vous voulez bien me suivre dans le petit salon. »

 

Un pâle sourire aux lèvres, Elizabeth entreprit de le suivre, le cœur battant. Et le Comte Pavlov était un intime de Beckett ? Il saurait immédiatement qu’elle n’était pas sa femme ! Seigneur mais qu’est-ce qui l’avait poussée à prononcer un mensonge aussi énorme !! Elizabeth n’eut pas le temps de se poser plus de questions que déjà la porte s’ouvrait, l’annonce du majordome claquant dans le silence du couloir.

« Lady Beckett! »

 

Blême, Elizabeth entra. Il était trop tard pour reculer.

 

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L’homme qui s’avança vers elle avait une quarantaine d’années et était pourvu d’une chevelure blonde qui grisonnait un peu aux tempes. Son visage aurait pu être agréable si un pli cruel n’en avait pas déformé les lèvres minces. Elizabeth se sentit pâlir de plus belle en sentant son regard d’un bleu aussi glacé que celui de Beckett la transpercer.

«  Lady Beckett… Je suis Sergei Alexandrov Pavlol. Je dois vous avouer que votre visite me surprend à plus d’un titre. J’ignorais que Lord Beckett ait décidé de se marier, même si la raison en est évidente lorsque l’on vous voit. »

 

Avec le sentiment de s’être jetée dans la gueule du loup, Elizabeth balbutia, trop angoissée pour noter le compliment.

«  Je, Comte je suis navrée, ma visite est des plus cavalière et je …

- Cela fait bien dix ans à présent que je n’ai plus de nouvelles de votre époux. On le dit fort occupé à traquer les pirates. J’avais même cru comprendre qu’il était porté disparu. »

Mort, songea Elizabeth avec une brève délectation avant de se reprendre.

«  En effet, mon mari a disparu, voilà pourquoi j’ai pris la mer et je me suis décidée à partir à sa recherche. »

 

Elizabeth rougit en sentant le regard surpris du Comte sur elle. Mais où diable avait-elle la tête !! Aucune femme qui se respectait n’agissait ainsi !!

«  Enfin, je veux dire… Commença-t-elle

- Que vous vous inquiétez d’où votre émotion. Allons Lady Beckett, il est fort compréhensible que vous ayez décidé de vous rendre auprès des connaissances de votre mari et des autres, disons, chasseurs de pirates. » Compléta le Comte.

Chasseur de pirates !!! Se répéta Elizabeth avec effroi, oubliant le reste.

 

Le Comte ne parut pas s’en apercevoir et lui désigna un siège.

«  Prenez place Lady Beckett. Je n’ai certes pas de nouvelles de votre époux à mon grand regret mais j’admire suffisamment sa cause pour être heureux de votre visite.

- Merci… Balbutia Elizabeth, anéantie.

- Désirez-vous un rafraîchissement ? Igor apportez donc une vodka à Lady Beckett. » Ordonna-t-il sans attendre la réponse de la jeune femme.

Elizabeth se mordit les lèvres tandis que le Comte continuait.

«  Je suppose que vous n’allez rester que quelques jours.

- Et bien en fait, commença Elizabeth. J’avais dans l’idée de me rendre à St Petersburg, il y a là-bas des amis de mon père que j’aimerais visiter. Mentit-elle

- Oh et qui cela ?

- Les Horlanoff. Mentit à nouveau Elizabeth qui prit avec reconnaissance le verre de vodka que lui présentait le majordome.

- Ça se boit d’un trait. Lui expliqua le Comte en joignant le geste à la parole. Quant aux Horlanoff vous jouez de malchance, ils sont partis pour l’Europe il y a quelques semaines. »

 

Elizabeth faillit s’étouffer sous la brûlure de l’alcool et posa un regard embué sur le Comte.

«  Cependant Lady Beckett, si vous souhaitez visiter un peu notre beau pays, ce serait pour moi un véritable honneur de vous servir de guide. Après tout, je peux bien faire cela pour mon ancien compagnon. Du moins si vous n’êtes pas trop pressée de reprendre vos recherches.  »

Elizabeth faillit pousser un soupir de soulagement. Finalement utiliser le nom de Beckett n’avait pas été une si mauvaise idée. Et le Comte semblait si bavard qu’il lui suffirait de l’écouter, le reste viendrait de lui-même.

«  Je ne voudrais pas vous encombrer.

- Comment pourriez-vous le faire ? Répondit galamment le Comte en faisant signe au majordome de les resservir. Je ne demanderais qu’une grâce en échange Madame. »

 

Elizabeth regarda avec angoisse le valet la resservir. Elle avait déjà la tête qui lui tournait…

«  Laquelle ? Demanda-t-elle finalement, consciente qu’elle devait à présent s’en tenir au rôle déplorable qu’elle s’était assignée à elle-même.

- Votre prénom…

- Elizabeth. S’entendit-elle répondre.

- Dans ce cas ma chère souffrez que je vous nomme ainsi tout comme vous m’appellerez Sergei. Après tout je vais vous faire découvrir ma ville.

- Je suis confuse. » Répondit Elizabeth qui l’était réellement.

Le Comte était charmant et très ouvert. Il était même étonnant qu’un homme pareil ait pu devenir l’ami de Beckett, enfin mis à part pour la question des pirates. Mais puisque c’était le cas elle entendait bien profiter de cet avantage inespéré.

Chapitre 2                                                                                                 Chapitre 4

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