Chapitre 24 On n'échappe pas à son destin

James et Audrey progressaient en barque et traversaient la touffeur de la forêt humide, l'ancien Commodore, qui n'aurait jamais pensé qu'un lieu comme le bayou existait, ouvrit de grands yeux étonnés sur tout ce qui l'entourait. Au bout d'un moment, il se rendit compte de la présence d'hommes et de femmes de couleur, qui, dissimulés à la faveur de l'obscurité qui régnait dans le bayou, les observaient silencieusement.

« Pourquoi nous observent ils ainsi ? Demanda-t-il à Audrey dans un souffle.

- Parce qu'ils ignorent qui vous êtes, qu'ils s'interrogent sur les raisons de votre présence ici et que tout en vous trahit l'homme de guerre. Ils craignent les soldats blancs. » Répondit Audrey à voix basse avant de se tourner résolument vers les curieux pour leur adresser quelques mots dans une langue que Norrington ne reconnut pas.

 

Une fois qu'elle eut terminé son discours les hommes et les femmes cessèrent de les regarder et lentement, retournèrent dans les profondeurs moites de la végétation. James regarda sa compagne d'un air mêlé de crainte et de respect, plus dérouté à chaque fois que ses actes lui rappelaient qu'elle n'était pas si innocente et sans défense qu'il y paraissait.

«  Que leur avez-vous dit ?

- Qu'ils n'avaient rien à craindre de vous, que vous étiez un ami. Que vous ne me feriez pas de mal. »

James réfléchit quelques instants avant de poser l'une des questions qui le taraudaient.

« Et si vous aviez dit que je vous menaçais, que se serait-il passé ?

- Ils vous auraient neutralisés. Déclara froidement Audrey.

- Je vois… »

 

James garda le silence quelques instants et songea une fois de plus aux pouvoirs dont elle jouissait et à toutes les choses qu'il ignorait sur cette femme. Il connaissait son histoire certes mais seulement ce qu'elle avait bien voulu dévoiler, il savait le goût de sa peau mais ignorait tout d'elle, de ces années qu'elle avait passées cachée aux yeux des hommes après avoir fui le navire de son époux. Et plus il restait près d'elle, plus il avait envie de découvrir toutes ces choses qu'il ignorait. Il reprit la parole.

« Comment les connaissez-vous ? Comment connaissez-vous leur langue ? »

Audrey détourna un instant ses yeux et son regard se perdit dans la végétation tandis qu'elle se forçait à répondre

«  Je l'ai appris. Si je sais ces choses, c'est que ces hommes, ces femmes, étaient avec moi à bord du Wicked Wench. Ce sont les esclaves que Jack Sparrow a libéré en même temps que moi, eux aussi ont été victimes de la folie de mon époux. »

 

Audrey se tut brusquement, le regard de plus en plus sombre tandis que les terribles moments de son arrivée en ce lieu lui revenaient en mémoire. La brûlure, la marque infâme de son mari laissée dans sa chair tout comme dans celle de l'homme qui l'avait délivrée. Elle se rappelait des regards des esclaves délivrés, la reconnaissance derrière laquelle étaient encore perceptibles la terreur et les mauvais traitements subis, comme autant de blessures mal cicatrisées ne demandant qu'à se rouvrir. Ces hommes, ces femmes avaient tellement soufferts, certes différemment mais ils avaient en commun avec elle la douleur de la privation de liberté, des insultes et des mutilations.

 

Audrey fut brutalement sortie de ses souvenirs difficiles par la main de James qui effleura son bras.

«  Tout va bien Audrey ? Lui demanda-t-il d'un air inquiet, s'en voulant d'être le responsable du voile qui était tombé sur son visage et qui avait chassé son sourire pour le remplacer par de la tristesse.

« Oui… C'est juste difficile de revenir ici après tant d'années, plus que je ne l'aurais cru. »

James la regarda, le cœur serré en imaginant les souffrances qui avaient du être les siennes lorsqu'elle était arrivée dans ce lieu. Il ouvrit la bouche et chercha quoi dire mais Audrey ne lui laissa pas le temps de trouver les mots de réconfort qu'il aurait tant aimé lui dire.

« J'étais à peine consciente quand Jack m'a amenée ici. Reprit-elle d'une voix lointaine. Lui, je me rappelle que lui aussi souffrait atrocement. Lorsque le monstre que j'ai épousé l'a marqué du sceau des pirates il a failli le détruire. Pauvre, pauvre Jack…. Il a tout tenté pour devenir un homme honorable, quelqu'un comme vous, mais mon époux l'a renvoyé à ses racines.

- Je ne comprends pas. Que voulez-vous dire ? »

 

Audrey sourit d'un air attendri qui fendit le cœur de James.

« Cela c'est la femme que nous allons voir qui me l'a raconté. Jack est le fils d'un pirate, un de leurs seigneurs, quelqu'un de haut placé, seulement il a refusé son héritage. Il disait qu'il voulait être quelqu'un de bien, pas un vulgaire pirate, un homme qu'une femme serait fière d'avoir comme époux. Alors il a rompu toutes ses attaches familiales et s'est engagé dans la Compagnie des Indes où il a commencé à servir sous les ordres de mon époux. »

 

James, médusé, écouta Audrey sans rien dire, il commençait à comprendre à quel point il s'était trompé sur Jack Sparrow. Il regarda Audrey, à nouveau perdue dans ses souvenirs, et un chagrin inexplicable déferla en lui à la vue de la tendresse qui illuminait les traits de la jeune femme lorsqu'elle pensait au pirate qui l'avait délivrée. James reprit d'un ton qu'il tenta de rendre neutre.

« Vous l'aimez ? »

Audrey eut l'air surpris.

« Qui ? Jack ? Grand dieu non ! Je lui suis reconnaissante de m'avoir sauvé la vie mais jamais je ne pourrais tomber amoureuse de lui. Il m'a vue dans une situation telle que… Audrey s'interrompit un instant, l'air mortifié avant de reprendre, aucune femme ne pourrait aimer un homme qui l'a vue ainsi. Dit-elle d'un ton définitif qui réchauffa le cœur de James. Cependant je plains Jack de tout mon cœur, car il très seul, tout comme vous et moi.

- Seul ? S'étonna James. Non vous faites erreur sur moi, Audrey, je n'étais pas seul, du moins avant mon assassinat. J'étais promis à grand avenir. Reprit-il avec nostalgie. Je venais d'être nommé Commodore et j'allais épouser mon Elizabeth.

- Oui bien sur Elizabeth. Murmura Audrey en détournant le regard. Nous approchons. » Annonça-t-elle avec une légère appréhension dans la voix.

 

James découvrit avec étonnement une cabane de planches perchée dans un arbre qui surplombait le marais. L'arbre noueux paraissait ne pas avoir d'âge tout comme la maison qui semblait extraite des racines même de l'arbre. James regarda Audrey avec une expression incrédule, ne pouvant imaginer qu'on puisse vivre ici. La jeune femme grimaça un sourire et commença à poser le pied sur l'escalier de planches.

« Elle nous attend certainement mais je préfère passer devant.

- Comment ça elle nous attend ? » S'étonna James en la suivant dans son ascension.


Audrey ne répondit pas et poussa la porte de la cabane qui s'ouvrit avec un grincement sinistre, sans dire un mot, la jeune femme avança dans la pièce, James à sa suite. Norrington, dégoûté et effaré, du fouiller du regard la pièce encombrée de bocaux remplis de substances inconnues, d'animaux séchés et d'autres objets sinistres avant de parvenir à discerner une masse emmêlée de cheveux sombres qui appartenait à une femme laquelle , le dos à la porte, ne se retourna pas à leur entrée.

James faillit sursauter lorsque le timbre chaud et envoûtant retentit dans la pièce,

« Ainsi donc tu es revenue Audrey Beckett.

- Oui Tia. Je suis là. » Répondit la jeune femme d'une voix tremblante.

 

La femme se leva et James découvrit son visage. Tia n'était pas belle dans le sens classique du terme comme Audrey ou Elizabeth pouvaient l'être, mais il émanait d'elle une sensualité et un charme presque envoûtants qui le capturèrent l'espace d'un instant. A sa grande surprise, James sentit le désir couver dans ses reins pour cette femme qui n'était sans doute rien de plus qu'une esclave en fuite et dont la robe en loques avait connu de meilleurs jours. Sa peau sombre était veloutée sous la crasse qui la couvrait et James sentit son désir pour elle augmenter. Sentant son regard, Tia tourna ses yeux noirs vers lui et un éclair de convoitise les traversa alors qu'elle le détaillait à son tour d'une manière dont l'indécence gêna James qui remua légèrement. Tia sourit en s'en apercevant, d'un sourire charmeur qui rappela à Norrington celui de Jack Sparrow, et calma derechef son excitation. Son examen terminé, Tia se tourna vers Audrey qui se tenait silencieuse et totalement oubliée par les deux autres.

« Tu t'es servie du livre. Tu as utilisé la formule. De quel droit as-tu agi de la sorte ? Lui demanda-t-elle d'un ton tranchant.

- Il a recommencé. Je l'ai senti, je ne pouvais plus rester cachée. Je devais percer à jour ses manigances. »

 

Ne paraissant pas tenir compte de l'interruption Tia Dalma reprit sur le même ton, ses prunelles furieuses pointées sur Audrey.

« Que sait-il au juste ? Que lui as-tu dit !

- J'en sais suffisamment pour comprendre que si Audrey nous a menés jusqu'ici c'est parce qu'elle pense que vous pouvez nous aider. » Intervint James.

Tia se tourna vers lui et son expression changea instantanément pour redevenir charmeuse.

« Et toi, James Norrington as-tu envie que je t'aide ? Lui demanda la sorcière en caressant la joue du Commodore du revers de sa main.

- Comment…comment connaissez-vous mon nom ? Bégaya James, la bouche brutalement sèche

- Oh oui… Bien sûr que tu le désires. Tu aimerais profiter des bienfaits auxquels ta renaissance te donne accès mais ton honneur te l'interdit… pour l'instant. » Susurra Tia sans tenir compte de la question de l'homme.

Audrey, les poings serrés, ne put plus tenir.

« Nous avons plus urgent Tia ! »

 

La sorcière se tourna à nouveau vers la jeune femme, un léger sourire au coin des lèvres.

« Toujours aussi impatiente. Soit je t'écoute. »

Audrey prit une grande respiration.

« Il veut le cœur de Jones je crois qu'il le veut pour trouver Calypso et la délivrer. S'il parvient à son but plus rien ne pourra l'arrêter ! Pas même les formules du grimoire ! » Lança Audrey d'un ton désespéré.

Tia la dévisagea calmement, l'air concerné.

«  Es-tu sure de cela ?

- Oui ! J'en ai eu la confirmation chez Jones, j'ai vu la boite à musique, elle porte le même motif que le médaillon de Calypso, celui qui est représenté dans le livre. Je connais mon mari, son ambition, sa soif de pouvoir sont sans limites. Il veut Calypso. »

Tia regarda Audrey.

« Alors il te faut te hâter. Va à l'île des naufragés et préviens le gardien du Code. Le chant doit retentir, le conseil des pirates, les descendants de ceux-là même qui ont emprisonnés Calypso, doit se réunir pour faire face à cette menace. Dit-elle, l'urgence dans la voix.

- L'île aux Épaves. Mais personne ne sait où elle se trouve ! »

Tia se saisit de pinces de crabes et, les yeux révulsés par la transe, elle les lança sur une carte antique. Elle regarda le tracé qu'elles avaient formé puis s'adressa à James.

« Vous Norrington, vous savez lire une carte. Conduisez-la. »

 

James s'inclina, dévoré par la curiosité, mais il garda ses questions pour lui, tandis qu'Audrey regardait Tia.

« Le gardien du Code qui est-il ?

- C'est le père de Jack, Teague Sparrow. Tu en profiteras pour me rappeler à lui, qu'il sache qu'il trouvera toujours de quoi satisfaire ses appétits chez Tia Dalma. »

Audrey rougit brutalement et bafouilla une réponse que Tia ne lui laissa pas le temps de formuler.

« Être la maîtresse du père n'empêche pas d'être l'amante du fils. » Rétorqua-t-elle fixant James dans les yeux, ignorant superbement Audrey.

Le Commodore, fasciné, regarda la sorcière venir vers lui et sa main s'attarda sur son bras lorsqu'elle lui remit les cartes. Tia s'approcha de son visage et murmura d'une voix de gorge.

« Va James… Tu n'es pas encore prêt. Mais bientôt tu le seras et alors tu ne pourras pas t'empêcher de revenir. »

Sans attendre la réponse de Norrington dont le cœur bondissait dans la poitrine, le désir de la posséder le saisissant de nouveau, Tia Dalma s'adressa à Audrey.

« Partez. Si ce que tu soupçonnes est vrai vous n'avez pas de temps à perdre. »

Audrey inclina la tête en guise de soumission et se dirigea vers la porte, James sur les talons.

 

Une fois qu'ils furent partis, Tia Dalma fouilla parmi les colifichets qui encombraient la pièce et en sortit un médaillon dont le motif était l'exacte réplique de la boite à musique de Jones. L'air ému elle le serra contre son cœur.

« Tout se déroule selon mon plan, des années, cela fait des années que j'attends ce moment… »

Sa main se crispa sur le médaillon, qu'elle caressa avec délectation.

« Bientôt, mon cher Davy…Je serais libre et alors toi et tous les autres vous apprendrez qu'on n'échappe pas à son destin. Murmura t'elle en observant la lueur déclinante de la barque de James et Audrey qui s'éloignait, tous deux partant remplir la mission qu'elle leur avait confiée sans savoir l'importance qu'elle aurait dans les mois à venir.

Chapitre 23                                                                                           Chapitre 25

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