Chapitre 52 Une liberté chèrement payée

James Norrington releva la tête avec peine en entendant des pas dans l'escalier qui menait à la cale, il reconnut alors le père de Will. Bill, une expression de pitié sur le visage, se pencha sur lui et lui versa à boire dans la bouche.

« Votre calvaire va prendre fin Commodore, du moins je l'espère. Commença Bill qui voulait réconforter l'homme.

- A quoi bon ? répondit James en articulant avec difficulté Qu'ai-je encore à espérer de la vie ? Je ne suis plus rien qu'un pauvre ivrogne sans charge, sans honneur, dont même l'ascendance est un mensonge. »

Bill, profondément touché, ne savait quoi répondre à cet homme que son fils torturait depuis plusieurs jours pour lui faire payer le fait d'avoir permis à Jack de sortir du Purgatoire. Avant qu'il ne trouve les mots justes, Norrington reprit d'une voix que ses nombreux abus avaient rendue rocailleuse.

«  Je suis ici mais je ne sais même pas ce que je fais là, je me suis sacrifié pour l'amour d'une femme qui est morte à présent. Pourtant je ne le regrette pas, elle en valait la peine, son bonheur le valait et à présent tous sont morts et moi je me retrouve seul dans cet enfer. » Déclara Norrington d'une voix déchirante.

 

Bill le regarda avec attention, il vit que l'autre avait atteint ses limites, et surtout qu'il avait cessé de se battre et attendait que la mort vienne le prendre. La pitié l'emporta et d'un geste preste il défit les liens qui retenaient Norrington. Ce dernier le contempla d'un air vide.

« Pourquoi me libérez-vous ? Vous avez pitié de moi ? Suis-je donc tombé si bas ... » Murmura Norrington d'une voix emplie de détresse.

Bill secoua négativement la tête. Il se pencha sur Norrington et lui tendit une main incrustée de coquillage pour l'aider à se relever.

«  Je ne vous ai pas libéré par pitié mais parce que le traitement que vous inflige William est injuste. J'ai honte de mon fils. Avoua Bill en baissant les yeux.

- William... oui le pauvre garçon, il n’a trouvé que cette solution pour oublier qu'elle l'avait quitté, moi ce fut le rhum, déclara Norrington d'un ton triste avant de reprendre en soupirant. Enfin tout cela est terminé à présent, elle nous a tous abandonnés pour toujours. »

Bill secoua une nouvelle fois la tête désespéré.
« Non elle n'est pas partie, vous vous trompez. Will l'a enrôlée dans cet équipage maudit, » dit Bill en réprimant à grand peine un sanglot.

Norrington releva vivement la tête, incrédule, il n'était pas sûr d'avoir bien saisi.

« Il a quoi ? Ne me dites pas qu'il a osé la changer en ça ! » Lui demanda-t-il en le fixant d'un air dégouté.

 

Pour toute réponse Bill se contenta de fixer l'homme, bouleversé par la cruauté dont faisait preuve son fils. Norrington le fixa en retour et les deux hommes reprirent ensemble le chemin qui menait à la lumière et au pont du navire.

 

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Dans sa cabine, Will jouait de l'orgue depuis des heures et les accords lancinants de ce qui était la mélodie de Jones résonnaient à nouveau dans tout le Hollandais Volant. Will souriait en jouant, il se débrouillait de mieux en mieux depuis que outre, les coquillages qui lui recouvraient presque entièrement le visage et le corps, des tentacules étaient venus se greffer à ses bras. La porte de sa cabine claqua, signe que sa captive sortait. Choisissant de ne pas y prêter attention pour l'instant, Will redoubla d'ardeur sur son instrument.

 

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Elizabeth, dont le corps se couvrait peu à peu de plancton tandis que des algues remplaçaient ses cheveux s'approcha du bastingage du Hollandais Volant pour contempler la mer. Enfin il eut été plus juste de parler de fonds sous-marin car le Hollandais passait la majeure partie de son temps en plongée. Les membres d'équipage, s'écartèrent respectueusement pour la laisser passer sachant d'expérience que la punition était sévère pour celui qui tentait d'approcher ou de parler à la jeune femme. Elizabeth, appuyée au gaillard avant, soupira lourdement ici on ne voyait pas l'horizon jamais. Elle se rendait compte que Will avait changé malgré tout les efforts qu'il faisait pour se montrer égal à lui-même avec elle. La cruauté dont Will avait fait preuve en lâchant son Kraken sur le Vivatica hantait encore son esprit sans qu'elle parvienne à s'y faire. Pour la millième fois elle se prit à regretter d'être en vie, Jack était mort et même s'il ne l'aimait pas, elle ne pouvait s'empêcher de le pleurer de toute son âme.

 

Toute à son chagrin elle n'entendit pas les pas de l'homme qui s'approchait d'elle. James, fasciné, contempla celle qu'il aimait tant et qui ressemblait à présent à l'une de ces odieuses créatures marines.

«  Elizabeth, » commença-t-il d'une voix étranglée par l'émotion.

La jeune femme sursauta brutalement et la voix de l'homme l'arracha à ses souvenirs. Elle tourna vers lui un visage baigné de larmes. Norrington reçut de plein fouet le regard douloureux de celle qu'il ne parvenait pas à oublier. Ne sachant tout d'abord que dire devant autant de souffrance, il s'approcha d'elle et, doucement, la prit dans ses bras sous les regards cruels des autres marins qui se réjouissaient de l'erreur que cet homme qu'ils détestaient venait de commettre. Norrington n'en avait cure, il serra plus étroitement contre lui celle qu'il avait cru ne jamais revoir et commença à lui parler doucement.

« Elizabeth, je suis si désolé pour vous. Vous ne méritiez pas un tel sort, et peut être que le pirate non plus, pleurez donc ma chérie, laissez-vous aller à votre peine. »

 

Elizabeth ne l'écoutait plus, elle laissait enfin s'écouler ce qu'elle retenait tant bien que mal depuis des jours. C'était la première fois que quelqu'un sur ce navire lui parlait hormis Will et son père. Dans les bras de celui qui avait été son fiancé elle versa les larmes amères qu'elle retenait depuis son retour à la vie.

« Oh James... si vous saviez... Il ...il m'a trompée, il ne m'aimait pas tout ça ne voulait rien dire pour lui ... et à présent il est mort. Je l'ai doublement perdu. »

 

Norrington contint à grand peine sa colère, c'était déjà difficile pour Elizabeth que ce maudit pirate soit mort mais il avait encore trouvé le moyen de lui briser le cœur avant de quitter cette terre. James se pencha sur elle, il la serra plus étroitement et lui caressa les cheveux pour l'apaiser. Aucun d'entre eux ne s'était rendu compte que la musique avait brutalement cessé.

« Chut… Murmura James. C'était un fou ...il avait la chance de posséder un trésor et n'a pas su l'apprécier, » commença t'il sans pouvoir continuer sa phrase.

 

Will, qui savait tout ce qui se passait sur son navire venait de saisir Norrington à la gorge, arrachant brutalement Elizabeth à son étreinte. Consumé par la rage, il souleva l'ex commodore de terre et se mit à serrer devant les regards ravis de son équipage monstrueux. La voix d'Elizabeth parvint néanmoins à percer le brouillard de haine qui l'entourait et il finit par laisser retomber au sol un Norrington plus mort que vif. Il recula légèrement, hébété, pendant qu'Elizabeth s'agenouillait auprès de James.

« James, vous allez bien ? » S’inquiéta-t-elle devant la pâleur de cire du visage de ce dernier.

Elle se tourna, furieuse mais aussi terrifiée vers Will.

« Pourquoi lui as tu fait ça ? Il ne faisait rien de mal, il me consolait voilà tout !

- Il a désobéi aux ordres. » Se borna à répondre Will avant de repartir vers sa cabine.

 

Elizabeth, inquiète, observait Norrington, le cœur brisé par l'homme qu'il était devenu. A présent qu'il était inconscient elle mesurait mieux les épreuves qu'il avait traversées en partie à cause d'elle. D'une main hésitante elle suivit le visage décharné de l'homme et se rendit compte de sa maigreur dont la malnutrition et les tortures répétées étaient la cause. Elle vit tout ce qu'elle se refusait à admettre avant, les paupières bouffies par l'alcool, les cheveux prématurément gris par endroits. Tout ce dont elle était responsable, elle mais aussi Jack. Elle berça doucement l'homme dans ses bras.

« Je suis désolée James, désolée de n'avoir pu vous aimer comme vous méritiez de l'être. Mais je vous jure de tout faire pour vous rendre votre vie. Vous avez assez souffert à cause de moi et de Jack. »

Norrington ouvrit doucement les yeux et plongea son regard directement dans celui d'Elizabeth.

«  Ne vous excusez pas ce n'est pas votre faute. Lui dit-il avec difficulté.

- Si ça l'est mais je vais réparer cela. » Répondit-elle en se levant et en se dirigeant vers la cabine de Will.

 

Elizabeth fendit la foule d'un air décidé, elle avait passé assez de temps à pleurer sur elle-même sans se préoccuper des souffrances des autres. Jack était mort et ne reviendrait jamais mais Norrington souffrait à cause d'elle et Will... et bien Will était devenu un monstre à cause de son abandon. Pour la première fois depuis des jours, Elizabeth ne pensa pas à Jack avec regret mais avec une pointe de ressentiment pour lui avoir menti et ainsi conduite à détruire la vie d'autres personnes. Norrington qui s'était relevé, la suivit du regard avec admiration et songea que même sa métamorphose ne parvenait pas à effacer sa grâce innée.

 

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Elle entra dans la cabine de Will sans la moindre hésitation et vint plaquer ses mains sur l'orgue qui émit un son étrangement discordant. Will se retourna vers elle, l'air interrogateur. Il fut surpris par l'air farouche affiché par la jeune femme.

« Will, ça ne peut pas durer ainsi. Tu n'as pas le droit de faire souffrir Norrington plus longtemps il n'a rien fait. Laisse-le partir.

- Que je le laisse partir ? Répéta Will, une pointe d'ironie dans la voix. Et pourquoi je ferais cela ?

- Parce que c'est juste, parce que je te le demande et parce que je sais qu'il y a encore du bon en toi, malgré le fait que tu te sois arraché le cœur. Je te connais Will, tu es quelqu'un de profondément généreux, et personne ne peut changer aussi rapidement, magie vaudou ou pas.

- Je me vois au regret de ne pouvoir accéder à ta requête. Répondit froidement Will. Norrington appartient au Hollandais Volant tout comme toi et je ne reviendrais pas là-dessus.

- Non c'est faux tu le sais bien, l'âme de James lui appartient encore, tu peux le libérer. Je t'en prie Will ne me rends pas responsable du malheur d'un autre homme le tien me suffit. »

 

Will se retourna vers elle et l'observa attentivement, il lui décocha un de ses anciens sourires.

« Très bien et si j'accepte que m'offres tu en échange ?

- En échange ? Répéta Elizabeth qui ne comprenait pas où Will voulait en arriver.

- Oui Elizabeth que proposes-tu contre l'âme de Norrington ? Je pensais que Jack t'avait appris cela, rien n'est gratuit dans ce monde. Dit-il d'un ton faussement navré.

- Je n'ai rien à t'apporter, tu le sais bien Will. À part mon âme, une éternité de servitude contre la liberté de James. »

Elizabeth avait le cœur au bord des lèvres, il lui semblait parler à un étranger.

«  Tu te condamnerais toi-même à demeurer ici pour sauver un homme que tu dis n'avoir jamais aimé ? S'étonna Will.

- J'ai toujours eu le plus grand respect pour lui et tu le sais ! Et rester ici me permettrait également de tenter de réparer les torts immenses que j'ai envers toi ! Et je n'ai plus rien à perdre à présent que Jack n'est plus, ajouta t'elle mentalement.

- Tes raisons me paraissent valables mais ton âme ne m'intéresse pas. Je l'ai déjà pour les cents ans à venir. Cherches ce que tu pourrais avoir d'autre, ma douce Elizabeth. » Continua Will d'une voix qui ne laissait place à aucune équivoque.

 

Elizabeth ferma les yeux en comprenant ce que désirait son ancien fiancé, elle réfléchit très vite. Adressant des excuses muettes à la mémoire de Jack elle fixa Will dans les yeux.

« Quoique tu veuilles c'est accordé... Donne-moi ton prix. »

Will, sarcastique, se pencha sur elle et effleura sa joue de ses doigts.

«  Je veux ma nuit de noce Elizabeth, je veux te faire découvrir l'amour puisque ton ancien "fiancé" est mort avant d'avoir pu le faire. Et puis vois-tu même si je n'ai plus de cœur, je n'en reste pas homme capable de désirs. »

 

A ces mots, Elizabeth retint les paroles qui lui brulaient les lèvres, son mariage avec Jack, leur apprentissage l'un de l'autre dans la tiédeur de la cabine du Pearl. Elle vacilla légèrement sous le poids de ces souvenirs et observa Will. Elle ferma les yeux et choisit de taire ce qu'il ignorait manifestement, d'une part elle ne voulait pas le blesser, s'il pouvait encore l'être, et d'autre part ces précieux instants qu'elle avait chéris et chérissait encore étaient à présent entachés par la trahison et les mensonges de Jack.

«  Tout ce que tu voudras mais libère d'abord James. »

 

Will la regarda, un sourire triomphant aux lèvres, il avait réussi. Il avait gagné... Elizabeth lui appartenait corps et âme comme cette fille jadis à Tortuga. Il prit le temps de savourer sa victoire sur elle puis sortit de la cabine, Elizabeth sur les talons.

« Maccus sommes-nous loin d'une côte ?

- Euh non capitaine, il y a une ile là-bas ...

- Parfait ! Commodore Norrington c'est votre jour de chance je vous libère ! »

 

A ces mots une expression heureuse passa sur le visage de Bill... Joie fugace qui fut rapidement tempérée par la résignation qu'il lisait dans les yeux d’Elizabeth. Norrington, quand à lui, était incrédule.

« Vous me libérez ? Mais ...

- Remerciez Elizabeth c'est à elle que vous le devez. Elle a su marchander votre liberté. Lui expliqua Will en souriant méchamment. En revanche faites en sorte de ne plus croiser ma route je ne serais pas aussi clément la prochaine fois. Suis-je clair ?

- Tout à fait... Elizabeth je, merci mais je ne peux pas vous laissez ici... Dit simplement Norrington.

- Si James vous le devez, je vous en prie laissez-moi vous offrir ce cadeau, ne vous sacrifiez pas à nouveau pour moi. Et ne me remerciez pas je ne fais que rattraper une de mes erreurs. Je vous en prie James, vivez, soyez heureux vous le méritez. » Dit Elisabeth entre deux sanglots.

 

Pour toute réponse Norrington hocha brièvement la tête tandis qu'une chaloupe l'emmenait rapidement à terre et le laissait seul sur une île.

 

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Une fois que Maccus fut revenu à bord du Hollandais Volant, Will se tourna vers Elizabeth.

«  J'ai rempli ma part du marché c'est ton tour à présent.

- Quel marché ? Intervint Bill, effaré par ce qu'il lisait dans les yeux de la jeune femme.

- Ne te mêle pas de ça, répondit Will en offrant son bras à Elizabeth et en l'entrainant dans sa cabine. Qu'on ne nous dérange pas, Mademoiselle va rembourser sa dette. » Lança t'il à l'équipage qui se mit à rire.

 

Elizabeth ferma les yeux devant l'humiliation et s’efforça de chasser le dégout que lui inspirait le fait d'être traitée comme une simple courtisane. Une fois dans la cabine, Will referma la porte derrière eux et lui sourit.

« Notre nuit de noce... » Dit-il en se penchant sur elle pour l'embrasser.

Les lèvres froides, retenant ses larmes, Elizabeth garda ses paupières closes et s'efforça de chasser l'image de Jack de son esprit pendant qu'à son tour elle le trahissait.

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