Chapitre 49 Les pirates ne pleurent pas

Lorsque les hommes du Black Pearl, saisis, virent le Hollandais Volant s'abimer dans les flots tumultueux, Gibbs fut le seul à ne pas y prêter attention, il était entièrement concentré sur Jack qu'il désespérait de voir un jour se réveiller. Soudain, à son grand soulagement, celui-ci commença à bouger et ouvrit légèrement les yeux.

« Gibbs, mon ami tu m'excuseras si je te dis que ton visage n'est pas précisément celui que j'espérais voir penché au-dessus de moi lui. Dit Jack en souriant. Aie, il n'y est pas allé de main morte en m'assommant, reprit-il avec une grimace. Où est Lizzie ? » Demanda t'il en affichant un sourire confiant.

 

Gibbs sentit son cœur se serrer, il ne savait pas exactement ce que ressentait son capitaine pour la jeune femme mais le fait est que Jack avait changé. Depuis qu'Elizabeth était à ses côtés, il paraissait plus détendu, confiant presque. Il appréhendait donc de devoir lui dire ce qui était arrivé. Il prit une grande inspiration tandis que les autres hommes d'équipage évitaient soigneusement de regarder Jack. Il ouvrit la bouche mais ne parvint à sortir aucun son.

« Et bien ? Oh je comprends elle est vexée à cause de ce que j'ai dit tout à l'heure. » Déduit Jack en souriant.

 

Il se leva et commença à se diriger d'un pas chancelant vers sa cabine. Gibbs se sentit encore plus mal et reprit la parole avec moult précautions.

«  Elizabeth n'est pas ici... Jack…

- Pas ici ? Mais où est-elle partie ? Demanda Jack que l'inquiétude commençait à tenailler. Et William ? Où est-il ?

- Jack, Elizabeth nous a quittés... Beckett l'a... Commença Gibbs qui, vaincu par l'émotion, ne put finir sa phrase.

- Non, déclara Jack qui ne voulait pas comprendre. Je ... j'ai tué Beckett, je lui ai tiré dessus avant que Will ne m'assomme.

- Mercer s'est sacrifié pour lui, commença Gibbs en évitant le regard de Jack. Et ensuite Beckett a ... enfin il a...

- Quoi ! Mais parle donc ! L'exhorta Jack dont l'équilibre semblait encore plus précaire qu'à l'accoutumée.

- Il l'a tuée Jack, je suis désolé, on a rien pu faire, personne ne le pouvait. » Pleura Gibbs.

 

Jack blêmit, il lui sembla que son cœur avait cessé de battre, il ne parvenait pas à croire ce que Gibbs venait de lui annoncer. Il regarda autour de lui et s'aperçut que tous pleuraient.

« Oh je vois... dit-il d'une voix désincarnée. Et où est-elle ?

- Will... Will a pris son corps et Beckett... il a dit qu'il s'en chargerait. Commença Gibbs que l'absence de réaction de Jack inquiétait.

- Très bien, c'est très bien comme ça. »

 

Sans attendre de réponse Jack reprit sa route et pénétra dans sa cabine, il se retourna vers son équipage.

«  Nous allons à Tortuga, nous n'avons plus de rhum. » Dit-il avant de fermer sa porte.

Ceux-ci le regardèrent d'un œil rond, ébahis par sa réaction.

 

()()

 

Une fois seul, Jack déboucha la bouteille de rhum qu'il gardait toujours dans sa cabine pour les urgences. Les yeux dans le vague, l'air perdu, il songea la rage au ventre que les derniers mots qu'Elizabeth avait entendus de sa part étaient des horreurs. Et tout ça n'avait servi à rien...

 

Il prit la bouteille et d'un geste violent le fracassa contre le mur. Une fois ce moment de rage passé, il resta assis, sans rien faire d'autre que de contempler stupidement son compas tandis que, silencieuses, commencèrent à couler les premières larmes qu'il versait depuis des années. Sans bruit, sans sanglots étouffés, sans même un cri, Jack laissa s'écouler sa peine. Des milliers de choses lui traversaient l'esprit, il revoyait Elizabeth telle qu'elle était à leur première rencontre, hautaine, fière. Il sourit entre ses larmes en songeant qu'elle n'avait jamais eu peur de lui. Elle lui avait toujours tenu tête contrairement à beaucoup d'autres femmes. Pour la première fois depuis bien longtemps, il s'était laissé aller à espérer, il avait pensé que la vie allait enfin lui apporter une petite part du bonheur auquel il aspirait lorsqu'il n'était encore qu'un jeune homme. Il sourit amèrement, comment avait-il pu être aussi naïf ? Il savait pourtant que la vie lui avait toujours tout pris. Jack resta prostré ainsi pendant un temps infiniment long, puis une fois que ses larmes furent taries il se leva lentement et reprit son compas. Il revêtit à nouveau son armure de cynisme et d'indifférence car il savait depuis toujours que les pirates ne pleuraient pas. Il ouvrit la porte de sa cabine et remarqua avec ironie que le soleil brillait dans un ciel que nul nuage ne venait troubler. Ses hommes le regardèrent tous avec attention, il les dévisagea un par un et reprit sa voix de commandement, pleine d'autorité et d'ironie.

«  Et bien que regardez-vous comme ça ? Je veux être à Tortuga avant la nuit alors bougez-vous tas de chiens galeux ! »

 

Ses hommes se mirent enfin en mouvement, seul Gibbs s'approcha de Jack.

«  Jack ça va ? Demanda-t-il d'un ton inquiet.

- Bien sûr que ça va ! » Répondit-il en souriant et en se tournant pour prendre la barre.

Gibbs, interdit, le regarda, sceptique.

« Tu es sûr ? Jack après ce qui est arrivé à Eliza... »

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase, Jack lui coupa la parole sèchement.

« Oui je sais cette histoire est navrante mais que veux-tu il apparait que c'était elle ou moi ... et je préfère que ce soit elle. » Finit Jack en souriant ironiquement.

Gibbs ne trouva rien à répondre à cela et secoua la tête, se pouvait-il que Jack manque de cœur à ce point ?

« Très bien, soupira-t-il. Et qu'allons-nous faire à Tortuga ?

- Je vais te répondre mon ami, même si j'estime que ça n'est pas ton problème... Nous allons chercher du rhum et des renseignements... Ajouta Jack pour faire bonne mesure.

- Des renseignements? répéta Gibbs en plissant le front.

- Oui c'est cela ... » Sourit une nouvelle fois Jack, sûr de lui.

 

Voyant qu'il n'en dirait pas plus, Gibbs s'éloigna et laissa Jack à la barre de son précieux Black Pearl. Ce dernier regarda l'horizon se dévoiler peu à peu devant lui et songea avec amertume qu'il était à nouveau seul, comme cela avait toujours été le cas. Plongé dans ses pensées, le regard fixe, Jack conduisait son navire vers Tortuga ne sachant même pas ce qu'il allait chercher là-bas. Son précieux compas, à présent inutile, pendait mollement à sa ceinture, il savait bien qu'il ne lui servirait à rien de l'ouvrir. Personne, aucune magie ne pouvait lui accorder ce qu'il désirait le plus au monde. Alors Jack, menait son navire et souriait ironiquement à la barre, tandis qu'il disait adieu à son dernier rêve sans qu'aucun de ceux qui se trouvaient autour de lui ne soupçonne la somme de chagrin et de regret qui emplissait son cœur. Alors que tous le regardaient, choqués par sa froideur, une seule idée tourmentait Jack. Elizabeth est morte à cause de moi, parce qu'elle m'aimait. Je l'ai prise à William et elle en est morte, ne cessait-il de se répéter sans que rien ne parvienne à le détourner de cette pensée.

 

()()

 

A la tombée de la nuit, ils parvinrent à Tortuga, Jack s'arracha enfin à ses tristes réflexions et descendit à terre, encourageant son équipage à faire de même. Il se rendit comme un automate à l'auberge de la Fiancée Fidèle après avoir décliné toutes les offres de compagnie qui lui avaient été faites et commanda un pichet de leur meilleur rhum. Il s'assit dans un coin et commença proprement à se saouler, enchainant les bouteilles les unes après les autres jusqu'à ce qu'il oublie jusqu'à son nom, ignorant ceux qui l'avaient reconnu, et qui avait encore en mémoire son dernier passage à Tortuga qui avait aussi signé l'arrêt de mort de Barbossa. Ils le regardaient avec respect sans pour autant oser l'aborder tant son regard décourageait toute personne qui aurait souhaité l'approcher.

 

Enfin presque toute personne pour être plus juste car il en était une qui entendait bien tenir compagnie au pirate. Scarlett, le sourire aguicheur, s'approcha lentement de Jack en roulant ses hanches. Jack complètement ivre releva la tête en la voyant s'approcher, il plissa les yeux pour tenter de reconnaitre la jeune femme.

« Elizabeth ? Demanda-t-il en articulant avec peine.

- Jack Sparrow... dit-elle d'une voix trainante. C'est Scarlett j'ai un cadeau pour toi... »

Jack, dans le brouillard total lui décocha un grand sourire.

«  Un cadeau ma belle ? Et quel est-il ? »

 

Scarlett se pencha sur Jack et lui murmura quelques mots à l'oreille. Le pirate lui sourit en réponse et se leva avec difficulté, s'appuyant lourdement sur la femme pour parvenir à se mettre debout. Voyant cela Gibbs ne put se retenir, il surveillait Jack depuis qu'ils étaient arrivés à Tortuga , la désinvolture qu'il affichait depuis la mort d'Elizabeth lui paraissant un peu exagérée. Il se leva et coupa la route au couple enlacé.

«  Jack tu es ivre, commença-t-il d'une voix mal assurée.

- Oui c'est vrai mon ami, lui rétorqua Jack d'une voix pâteuse en lui mettant son index sous le nez. Mais mademoiselle euh...

- Scarlett.

- Scarlett donc...s'est gentiment proposée pour s'occuper de moi. Tu n'as donc pas de soucis à te faire, n'est-ce pas chérie ?

- Aucun, déclara Scarlett d'un air convaincu.

- Bien à présent que ce petit détail est réglé... Si nous reprenions où nous en étions avant que ce malotru nous interrompe. » Suggéra Jack en affichant un sourire pervers.

La mort dans l'âme, Gibbs dut s'écarter pour les laisser passer, il les suivit du regard tandis qu'ils gravissaient les escaliers menant aux chambres.

« Oh Jack que t'arrive t'il ... » Murmura-t-il, scandalisé par l'attitude de son capitaine.

 

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Une fois dans la chambre, Scarlett se tourna vers Jack qui tenait à peine debout. D'un geste professionnel elle lui ôta sa chemise et son pantalon avant de le pousser sur le lit sur lequel il retomba. Scarlett s'approcha de lui et se penchant pour l'embrasser. Jack, à demi endormi, soupira d'aise et tendit ses bras.

« Viens Lizzie, » dit-il à voix basse.

Pas assez basse cependant pour que Scarlett ne l'entende pas. La femme se rejeta en arrière, ulcérée par l'attitude de goujat de Jack, elle le gifla violemment avant de s'en aller.

«  Je l'ai peut-être méritée celle-là… » Murmura Jack avant de sombrer dans un sommeil d'ivrogne.

Scarlett sortit de la chambre en claquant la porte, se promettant de ne plus jamais faire le moindre cadeau à Jack Sparrow. Gibbs, les yeux arrondis vit la jeune femme descendre les escaliers d'un pas furieux avant de sortir de la taverne.

 

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Les jours suivants se passèrent dans un brouillard alcoolisé pour Jack. Depuis son intermède avec Scarlett, aucune personne ne venait plus vers lui, chacun s'habituait au pirate solitaire qui passait ses jours assis à se saouler dans un coin de l'auberge et ne se levait qu'occasionnellement pour aller dormir quand il ne s'endormait pas à sa place. Chaque jour, Gibbs tentait d'aller voir Jack, de le sortir de son apathie mais chaque fois l'autre levait vers lui un regard embrumé par l'alcool et le chassait d'un geste désinvolte. Jack cessa bientôt d'être l'attraction de la taverne, la vie continua tout autour de lui. Et puis un jour, le Sagacité entra dans le port de Tortuga avec à son bord un homme qui avait vécu une étrange aventure. Le capitaine Kennyth du Vivatica fit donc son entrée par un beau matin dans l'auberge où Jack et son équipage avaient leurs habitudes et raconta son histoire dont il ne se lassait pas.

« Mes amis... le Hollandais Volant écume encore nos océans. Moi-même j'en ai été la victime ! Le Kraken a coulé mon navire et je ne dois qu'à la grâce de Dieu d'être parmi vous aujourd'hui, » commença l'homme en se signant.

 

Jack, effondré dans son coin ne put néanmoins retenir un sourire cynique. Le jeune Turner construisait donc à son tour sa légende, pas mal pour un garçon qui haïssait les pirates.

«  J'ai cru ma dernière heure arrivée continua Kennyth en se servant une large rasade d'alcool. Et c'est alors que je l'ai vue ... »

Là il s'interrompit pour ménager son effet. Il ne fut pas déçu, de toute part fusa la même question :

« Qui as-tu vu ?

- L'ange de la mort, déclara t'il de manière dramatique. Une femme en pleurs...belle à en mourir mais dont le regard ne porte que peine et destruction. »

 

Jack sursauta brutalement et dans ses prunelles sombres, une légère très légère étincelle s'alluma. Il se leva et avança vers Kennyth, s'efforçant de calmer les battements de son cœur.

« Une femme dis-tu ? Interrogea-t-il d'une voix cynique. Ne ferais tu pas erreur peut-être est-ce une sorte de sirène que tu as vue ? » Se moqua t'il.

Les occupants de l'auberge le dévisagèrent, ébahis, ça faisait des jours que Jack n'avait adressé la parole à personne, hormis pour commander à boire.

«  Une femme te dis-je ! Et une vraie ! Lança Kennyth avec un clin d'œil égrillard à la ronde. Elle a regardé le Kraken détruire mon navire et tout du long n'a cessé de pleurer, on aurait dit qu'elle flottait dans les airs. Rajouta-t-il pour donner plus de poids à son histoire. Ah le vieux Jones ne doit pas s'ennuyer.

- Jones n'est plus le capitaine du Hollandais, déclara machinalement Jack, c'est Will Turner à présent. »

 

Avant que quiconque n'ait le temps de lui demander des précisions, Jack se tourna vers Gibbs qu'il savait pas très loin de lui.

« Monsieur Gibbs, rassemblez les hommes nous quittons Tortuga sur le champ ! »

Jack, sûr d'être obéi, sortit de l'auberge d'un pas vif, l'esprit en ébullition, n'osant pas encore laisser l'espoir l'envahir.

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