Chapitre 5 Anne

S’attendant à une sévère remontrance qu’elle n’était pas sûre d’avoir mérité, Elizabeth pénétra dans le bureau de son père, la tête basse. Weatherby la regarda avec un soupir, son regard s’assura que la petite fille n’avait rien et n’était pas blessée à l’issue de sa rencontre avec un pirate. Une fois son inquiétude apaisée, Weatherby planta un regard sévère dans celui de sa fille qui, décomposée, attendait sa punition.

« Ferme la porte et approche Elizabeth.

- Oui papa. Souffla la petite fille du bout des lèvres avant de venir rejoindre son père.

- Assieds-toi. » Ordonna Weatherby d’un ton toujours aussi froid en lui montrant le fauteuil qui lui faisait face.

 

La tête basse Elizabeth obéit et se hissa sur le lourd fauteuil de velours prune de son père. Ce dernier la regarda faire en silence et attendit qu’elle soit installée pour prendre la parole.

« As-tu la moindre idée de la peine et de l’inquiétude que ton comportement d’aujourd’hui m’ont causé Elizabeth ?

- Pardon papa. Je le ferais plus. Renifla Elizabeth.

- Te sauver ainsi alors que tu étais dans la maison de mes amis, courir les rues et te retrouver en danger ! Seigneur Elizabeth quand je pense à ce que cet homme, ce pirate aurait pu te faire ! »

Elizabeth baissa la tête à nouveau et se demanda une fois de plus ce que les pirates avaient de si terrible.

«  Il a été plutôt gentil… » Tenta-t-elle, se souvenant des conseils de l’homme et de la compréhension qu’il avait montrée.

 

Weatherby poussa un glapissement à mi-chemin entre l’angoisse et l’indignation.

« Gentil ? Enfin Elizabeth cet homme est un hors la loi !! Il était poursuivi par la garde et ... Et oh Seigneur quand je pense qu’il aurait pu te prendre en otage et se servir de toi pour s‘enfuir ! Tu aurais pu être blessée ou pire encore ! »

Elizabeth rougit et baissa la tête vers ses mains, tripotant machinalement la dentelle de sa jolie robe bleue.

«  J’espère qu’ils l’ont retrouvé et que ce scélérat sera pen… Qu’il aura ce qu’il mérite. » Se corrigea Weatherby en se rappelant qu’il parlait à sa fille.

Elizabeth osa lever timidement les yeux vers lui et le regarda d’un air inconfortable présageant que la semonce n’était pas terminée.

« Il a dit des choses gentilles. Souffla-t-elle pourtant, mal à l’aise à l’idée qu’il puisse arriver quelque chose de terrible à celui qui l’avait aidée.

- Une seule chose gentille ne rachète pas une vie de scélérat, Elizabeth. Mais cet homme n’est pas le sujet que je voulais aborder avec toi. La justice de ce pays saura bien lui donner ce qu’il mérite.

- Mais… » Commença Elizabeth qui était peu pressée que son père en arrive à elle-même.

Weatherby lui intima le silence d’un regard sévère et continua.

« Miss Asst m’a dit que tu t’étais enfuie parce que les autres enfants t’avaient dit des méchancetés. Elizabeth tu ne peux pas partir comme ça, juste parce qu’une conversation ne te plait pas ! » Commença-t-il.

Elizabeth sentit une boule lui remonter dans la gorge au souvenir des mots prononcés par Alix et Robert et répondit vivement.

« Ils ont dit que maman était pas avec les anges. Et qu’elle était morte. »

 

Weatherby soupira lourdement et détourna le regard, souhaitant plus que tout éviter le regard rempli de larmes de sa fille.

« Ta... Elizabeth, ta maman est avec les anges parce que c’est avec eux que vont les personnes gentilles quand elles sont mortes.

- Oh … Répondit simplement Elizabeth en réfléchissant. Mais Robert et Alix ont dit qu’elle était dans un trou dans la terre.

- Plus ou moins. Répondit son père. Disons qu’elle ne peut plus être avec nous, alors on met les, les morts en terre pour qu’ils rejoignent les anges. Tu comprends ? »

Elizabeth réfléchit longuement, un peu perdue.

« Alors faut les mettre dans la terre pour que les anges viennent les chercher ?

- C’est ça. Répondit Weatherby.

- Et Nanny aussi ?

- Oui, oui ta Nanny aussi. »

 

Elizabeth parut digérer l’information et Weatherby poussa un discret soupir de soulagement.

« Maintenant Elizabeth nous allons parler de ta punition. »

Elizabeth le regarda l’air un peu perdu à l’idée que la conversation soit déjà finie. Elle avait tellement de questions ! Se souvenant du conseil du prêtre pirate qu’elle n’avait pas compris tout à fait mais qu’elle avait interprété comme de parler à son papa, elle reprit la parole.

«  Est-ce que maman est morte à cause de moi ? »

Weatherby la regarda d’un air catastrophé cette fois

- Mais non !! Bien sûr que non Elizabeth pourquoi dis-tu une chose pareille ?

- Elle est partie avec les anges le jour où moi je suis arrivée. Alix et Robert disent que c’est parce qu’elle voulait pas de moi. »

Weatherby se crispa légèrement et soupira avant de faire le tour de son bureau pour venir s’asseoir face à elle.

« Bien sûr que si elle voulait de toi, elle était très heureuse de t’avoir.

- Mais… Réfléchit Elizabeth. Elle est morte à cause de moi ? C’est pour ça que tu parles jamais d’elle ? »

 

Choqué, Weatherby la souleva de son fauteuil et la prit dans ses bras afin de l’asseoir sur ses genoux.

«  Non. Elle n’est pas morte à cause de toi. Si Anne, si Anne est partie c’est parce que son temps était terminé. Déclara-t-il avec émotion.

- C’est-ce que le prêtre enfin pirate a dit. Observa Elizabeth.

- Oh … Répondit Weatherby un peu surpris.

- Pourquoi tu parles jamais d’elle papa ? Demanda Elizabeth avec un air avide

- Parce que, parce que c’est difficile…. Répondit Weatherby. De savoir qu’elle n’est plus là.

- Tu aurais préféré qu’elle reste plus que moi ? Demanda Elizabeth d’un petit air coupable. C’est pour ça que tu en parles pas avec moi…

- Non !!! Bien sûr que non Elizabeth !!! S’emporta son père avant de se radoucir. Je voulais te protéger de mon chagrin. Tu n’as pas à porter ça. »

 

Elizabeth le regarda sérieusement et glissa sa petite main dans la sienne.

«  Tous les autres parlent de leur maman, moi j’ai jamais rien à dire. Murmura-t-elle tristement. Je ne sais même pas si je suis comme elle. »

Weatherby soupira lourdement et la serra contre lui. La tête contre son torse, Elizabeth pouvait sentir le cœur de son père battre vite alors que son regard s’embuait peu à peu tandis qu’il se perdait dans ses souvenirs.

«  Je ne pensais pas que ça pouvait te peiner de ne pas savoir Elizabeth. Je pensais que tu étais heureuse comme ça. » Finit-il par dire avec regret.

Elizabeth secoua la tête, l’enfouissant contre le torse de son père.

«  Les autres parlent tous de leur maman…Moi j’ai que Nanny et toi. Et maintenant même plus Nanny. » Dit-elle d’une voix tremblante.

 

Weatherby écarta avec douceur une mèche du visage d’Elizabeth et se pencha vers elle.

«  Elizabeth. Est-ce que tu penses souvent à ta maman ?

- Oui. Souffla la petite comme à regret.

- Alors pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

- Parce que, parce que, on a pas le droit d’en parler. Répondit Elizabeth faute de mieux.

- Mon Dieu. Souffla Weatherby pour lui-même. Qu’ai-je fait ? »

Elizabeth le regarda d’un air surpris mais avant qu’elle ait eu le temps de poser les questions qui lui brûlaient les lèvres, son père reprit.

«  Ta maman s’appelait Anne. Elle avait les mêmes cheveux blonds que toi et des yeux d’un bleu aussi clair que l’océan. »

Elizabeth écarquilla les yeux et se pelotonna contre son père, le cœur battant alors qu’il lui parlait enfin d’elle.

 

Weatherby caressa doucement les cheveux de sa fille et reprit d’une voix tremblante.

« Si je ne t’ai jamais parlé d’elle, c’est parce que je voulais te protéger … De mon chagrin.

- Oh. Murmura Elizabeth brusquement triste en voyant des larmes briller dans les yeux de son père.

- Anne était parfaite. Une jeune fille accomplie, jolie, gaie et charmante. Continua Weatherby, perdu dans ses souvenirs. Je l’ai rencontré à un bal… Ma famille me pressait de prendre une épouse mais je n’avais encore jamais rencontré une femme qui corresponde à mes attentes. Jusqu’à ta mère.

- Tu l’aimais beaucoup ? Demanda naïvement Elizabeth.

- Et plus encore … Murmura Weatherby avec tristesse.

- Et elle ? Elle t’aimait aussi ?

- Je le crois … Sourit fugacement Weatherby. En tout cas lorsque je lui ai demandé de m’épouser, elle a accepté. Ça doit vouloir dire qu’elle m’aimait un peu non ? »

Elizabeth ne répondit pas et songea que sa maman devait effectivement l’aimer beaucoup pour accepter de lui obéir. Ce qui en soit n’était pas surprenant puisque son papa était le plus gentil du monde, même si elle ne lui obéissait pas toujours et il ne la grondait pas. Enfin pas beaucoup.

 

Perdu dans ses souvenirs d’un bonheur enfui, Weatherby ne s’aperçut pas du manque de réponse de sa fille et continua, la voix nostalgique et le regard vague.

«  La robe de mariée de ta mère était magnifique… Entièrement brodée avec un long voile qui descendait jusqu’au sol. Le jour où je l’ai épousée est l’un des plus beaux de ma vie. »

Elizabeth leva les yeux sur lui, suspendue à ses lèvres.

« Tu lui ressembles beaucoup tu sais.

- Mais mes yeux sont pas bleus, ils sont noirs. » Répondit Elizabeth avec une grimace.

Weatherby rit doucement et la regarda avec nostalgie.

« Pourtant tu lui ressembles. Quand tu souris, quand tu me regardes ainsi aussi. Alors lorsque les autres enfants parleront de leur maman, tu leur diras que la tienne était gentille, douce et aimable. Qu’elle voulait sa petite fille par-dessus tout et qu’elle t’aimait avant même ta naissance. »

 

Elizabeth sentit les larmes monter à ses yeux et elle fixa son père.

« C’est vrai ?

- Je ne te mentirais pas Elizabeth. Déclara sérieusement Weatherby. Anne était folle de joie en t’attendant et moi aussi. Quant à la mort de ta mère, tu n’es pas responsable c’est … »

Weatherby soupira lourdement.

«  Une maladie qui l’a emportée et qui a bien failli t’arracher à moi aussi. Mais… finalement le destin a été clément puisqu’il m’a laissé ma petite fille. Murmura tendrement Weatherby.

- Et je ne te quitterais jamais papa ! » S’exclama Elizabeth avec ferveur.

 

Son père soupira tristement, il ne savait que trop bien que cette promesse ne durerait que le temps de l’enfance et regarda sérieusement sa fille.

« Alors plus de fuites dans la rue Elizabeth. Désormais si quelque chose te chagrine ou t’ennuie viens m’en parler. Ou à Mrs Brode. »

La bouche d’Elizabeth se tordit en une grimace involontaire à la mention de l’intendante et elle regarda son père, prenant la parole d’une petite voix.

«  Et Miss Asst ? »

Ennuyé, Weatherby évita son regard.

«  De toute évidence Miss Asst n’est pas qualifiée pour prendre soin de toi.

- Ça veut dire que tu veux qu’elle parte ? Demanda Elizabeth d’une voix tremblante.

- Dès que nous aurons trouvé une remplaçante. » Confirma Weatherby.

 

Les yeux d’Elizabeth s’emplirent de larmes à cette nouvelle et elle serra la main de son père dans la sienne.

«  Je veux pas qu’elle parte. Elle est gentille et je l’aime bien. Et c’était pas sa faute si je me suis sauvée. Et elle a récupéré ma poupée et elle m’a pas grondée enfin presque pas et elle a cru ce que je disais ! Mrs Brode me croit jamais elle. » Déclara-t-elle à toute vitesse.

Weatherby soupira lourdement et songea aux bouleversements qu’avait déjà connus la vie de sa fille depuis quelques semaines.

« Ce qu’elle a fait est grave Elizabeth.

- Mais c’était MA faute ! S’exclama la petite. S’il te plait papa… Ne la renvoie pas. »

 

Elizabeth leva un regard suppliant vers son père qui soupira à nouveau.

« C’est important pour toi ?

- Oui. Souffla Elizabeth.

- Alors soit… Mais à la moindre incartade ou si tu te sauves encore alors que tu es sous sa surveillance, Miss Asst sera renvoyée. Tu comprends Elizabeth ?

- Oui papa. Merci papa ! » S’écria Elizabeth en nouant ses bras autour du cou de son père qui rit doucement.

Finalement Weatherby se dégagea et reprit une expression sévère.

«  A présent que tout est clair. Il reste ta punition.

- Oh … Répondit Elizabeth qui avait vaguement espéré y échapper.

- Tu es consignée dans ta chambre pour la soirée. Et au lieu d’aller en promenade demain matin tu te consacreras à tes études avec Mlle Woods. D’ailleurs, elle me fait dire qu’elle est mécontente de toi Elizabeth. Tu ne fais pas beaucoup d’efforts pour apprendre, selon elle.

- C’est pas très intéressant. Plaida Elizabeth. Qui s’intéresse à la broderie ou aux bonnes manières ?

- Ce sont des choses que tu dois apprendre pour devenir une jeune fille accomplie et le moment venu trouver un époux.

- Sauf que je marirerais pas ! Répondit gaiement Elizabeth en sautant sur ses pieds. Je vais dans ma chambre !

- Elizabeth … Soupira Weatherby avant de sourire avec indulgence, après tout, sa fille avait bien le temps d’apprendre. Dis à Miss Asst de venir me voir ! Cria-t-il, tandis que dans un tourbillon de jupons, Elizabeth se précipitait vers la porte.

- Oui oui ! » Répondit-elle avant de courir vers sa chambre sous le regard désapprobateur de Mrs Brode.

 

A l’intérieur de sa chambre, elle trouva une Miss Asst aux yeux rougis par les larmes.

«  Je suis punie dans ma chambre. Annonça Elizabeth qui trouvait que finalement elle s’en était bien sortie. Et papa veut vous voir.

- Oh … Répondit Miss Asst qui se pencha vers elle pour l’embrasser. Soyez bien sage Miss Elizabeth et faites attention à vous… » Lui dit-elle d’une voix chevrotante.

 

Avant qu’Elizabeth n’ait eu le temps de la rassurer, Miss Asst sortit et rencontra Mrs Brode dans les escaliers.

« Vos affaires vous attendent à l’office. Déclara l’intendante en faisant jouer les clefs de la chambre d’Elizabeth dans sa main.

- Oui Madame. » Répondit la pauvre nurse avant de se diriger vers le bureau de Weatherby Swann.

Elle frappa doucement à la porte et la voix de son maître lui répondit, l’enjoignant d’entrer.

« Fermez la porte Miss Asst. Ordonna Weatherby.

- Oui Monsieur. » Répondit Miss Asst d’une voix tremblante, attendant son renvoi.

 

Weatherby soupira lourdement en voyant la mine défaite de la nurse.

« Approchez. »

La femme obéit et serra étroitement ses mains l’une contre l’autre.

«  Je veux que demain à la première heure vous alliez présenter vos excuses à Madame Carson et à sa fille. Tâchez d’être convaincante. Vous donnerez ceci à la petite. Ordonna Weatherby d’une voix sèche en désignant un paquet soigneusement emballé.

- Oui monsieur…

- Une fois que vous aurez présenté vos excuses, vous reviendrez vous occuper d’Elizabeth. »

Miss Asst releva vivement la tête, surprise.

«  Ma fille semble s’être attachée à vous. Expliqua Weatherby. Et j’estime que son quotidien a été suffisamment bouleversé ces dernières semaines. Il est donc inutile de la priver de votre présence. Cependant Miss Asst si un tel incident venait à se produire à nouveau, même les larmes de ma fille ne vous éviteraient pas le renvoi. Finit-il d’un air sévère. Vous comprenez ? »

 

Éperdue de reconnaissance, Miss Asst plongea dans une révérence maladroite.

«  Oui Monsieur … Merci Monsieur, vous ... Je vous assure que vous n’aurez plus à vous plaindre de moi, je prendrai soin de Miss Elizabeth. Et... Commença-t-elle avant de s’interrompre, à court de mots.

- Continuez à défendre ma fille comme vous l’avez fait aujourd’hui. S’adoucit Weatherby. Veillez juste à contenir vos sentiments d’injustice.

- Oui Monsieur, merci.

- Veuillez me laisser à présent j’ai du travail. Et n’oubliez pas que vous ne devez ma clémence qu’à l’insistance d’Elizabeth. »

 

Miss Asst salua une dernière fois avant de sortir, là elle tomba nez à nez avec Mrs Brode. A cette vue, Weatherby eut un léger sourire ironique en direction de l’intendante.

«  Bien je suppose qu’il est inutile que je vous fasse part de ma décision … Faites donc réintégrer les affaires de Miss Asst dans sa chambre. » Ordonna Weatherby.

 

Rougissant de confusion, Mrs Brode hocha la tête et se dirigea vers l’office tandis que Miss Asst se laissait aller contre le mur, des larmes de soulagement roulèrent sur ses joues alors qu’elle songeait avec affection à sa jeune protégée qui avait intercédé en sa faveur.

Chapitre 4                                                                                              Chapitre 6

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