Chapitre 7 Désillusion

Le Wicked Wench se balançait mollement sur la mer du nord tandis qu'ils approchaient de leur destination, l'Angleterre ! La joie de ce retour que Jack avait attendu avec impatience durant tout ces mois était cependant entachée par une triste nouvelle. En effet, lors de leur précédente escale en Italie un message l’attendait, qui l'avait informé du deuil qui frappait son ami Cutler .Jack avait eu énormément de peine pour lui, il savait que Margaret était la seule famille de Cutler et il ne pouvait s'empêcher de comparer leurs deux situations. Lui aussi était seul, lui aussi avait perdu une sœur, en effet même si la petite Eléna n'était pas morte, Jack n'avait pas la moindre idée de l'endroit où elle pouvait se trouver, ni même si elle était encore en vie. Pour la centième fois depuis leur départ, Jack serra le collier de perles qu'il destinait à Anne. Dans quelques jours il serait enfin près d'elle. Il pourrait enfin lui demander sa main puis il irait voir Cutler, parce qu'il savait que ce dernier avait besoin de lui.

 

Plongé dans ses réflexions, il n'entendit pas Bill qui arrivait dans son dos. Ce dernier sourit en voyant le bond que fit Jack lorsqu'il lui posa la main sur l'épaule.

« Alors Jack tu rêvassais ? Se moqua-t-il gentiment. Une fille peut être ?

- Pas une fille ! La future Madame Sparrow ! » Corrigea Jack avec son arrogance habituelle.

Bill éclata de rire en voyant l'air convaincu qu'arborait son jeune ami.

« J'espère qu'elle est au courant.

- En vérité ce n'est pas encore officiel mais je compte bien lui demander sa main lorsque nous serons de retour en Angleterre.

- Oh et tu es donc sur de sa réponse ? »

Jack se troubla légèrement, le cœur brusquement étreint par l'angoisse.

« Et bien oui, enfin je crois.

- Je te le souhaite mon gars. Il n'y a rien de mieux que de vivre auprès de celle que l'on aime. Même si on ne la voit que trop rarement ...

- Quand tu es en mer, elle te manque beaucoup ?

- Oui et non. Vois-tu mon gars, j'aime ma Mérédith passionnément mais j'aime aussi l'océan. Je crois que je ne pourrais pas vivre sans naviguer. Et puis quand je suis ici, je sais que Mérédith pense à moi, ne serait-ce qu'en regardant ces solides bottes qu'elle m'a procurées pour être sûre que je garde mes pieds au sec. » Sourit Bill.

 

Jack lui sourit en retour, il se sentait proche de Bill comme jamais, il comprenait tout à fait ce que celui-ci voulait dire. Lui aussi avait besoin de l'océan pour vivre mais il avait également besoin de savoir que quelque part, quelqu'un pensait à lui, que quelqu'un l’attendait, l'aimait. Ainsi il ne serait plus seul, il aurait enfin ce qui lui manquait depuis tant d’années, depuis que sa mère était partie en emmenant sa sœur : une famille, SA famille.

 

Quelques jours plus tard,

 

 

Le Wicked Wench mouilla enfin sur les côtes anglaises et Jack fut le premier à en descendre au grand amusement de ses compagnons qui n'avaient pas l'habitude de le voir aussi pressé. Bill lui fit un petit signe tandis qu'il cherchait un moyen de se rendre à Plymouth pour y retrouver sa tendre Mérédith. Jack, le cœur battant, monta en voiture et partit pour Londres. Il voyageait seul et préférait éviter de révéler ses projets au capitaine Linley tant que ceux-ci n'étaient pas tout à fait officiels. Il ne voulait pas mettre son mentor dans une position délicate, après tout les Dove étaient ses amis et c'était grâce à lui que Jack avait rencontré Anne, et il ne voulait pas que son capitaine ne se sente obligé de faire quelque chose en sa faveur.

 

Le soir tombait sur Londres alors que Jack parvenait enfin à destination. Il repoussa donc sa visite à la dame de ses pensées au lendemain et résolu d'envoyer un billet à Cutler pour le prévenir de son arrivée le surlendemain. Il avait hâte de voir son ami et seul le fait qu'il ignorait quand il aurait à nouveau l'occasion de se rendre à Londres et donc de faire sa demande à Anne l'avait empêché de se rendre directement auprès de Cutler. Cette nuit fut longue pour Jack, qui eut du mal à trouver le sommeil, hanté par des souvenirs de ce qu'il était venu à considérer comme sa vie passée. Cette nuit blanche il la passa à se remémorer des souvenirs heureux de son enfance, avant la naissance d'Eléna, avant que son père ne devienne un étranger froid et porté sur la bouteille. Il se souvint des chansons que chantait sa mère le soir pour l'endormir lorsqu'il n'était encore qu'un enfant et de son obstination à faire de lui un homme de poids en tentant de le maintenir loin de la mer.

 

Finalement, c'était la désertion du foyer familial par Karolina qui avait poussé Jack à réaliser son rêve de gamin, ça et la manière inqualifiable dont son père avait agi envers lui. Jack s'était raccroché au dernier rêve qui lui restait alors et l'avait réussi. En six ans il était devenu le second du plus prestigieux des navires de la Compagnie des Indes ! Jack sourit en songeant à quel point sa mère avait tort de mépriser à ce point la vie de marin. Du reste c'était bien avec l'un d'entre eux qu'elle était partie non ? Un français si les rumeurs glanées à Port Royal disaient vrai.Jack se crispa, jamais, jamais il ne laisserait une chose pareille arriver entre Anne et lui. Jamais il ne commettrait la même erreur que son père, jamais il ne ferait passer quoique ce soit avant Anne, même la mer, quoiqu'il lui en coute. Cette résolution prise, au petit matin, Jack sombra enfin dans le sommeil.

 

Il se réveilla tard dans l'après-midi et s'apprêta à rendre visite à Anne. Ses mains tremblaient légèrement alors qu'il ajustait son plus bel uniforme de la Navy et nouait soigneusement ses cheveux en arrière. Il se rendit au domicile des Dove où il fut accueilli par le jeune Michael, le frère cadet d'Anne. Jack lui sourit gentiment, il songea que ce gamin serait bientôt son beau-frère puis lui demanda si sa sœur était à la maison. Avant que Michael ait eu le temps de répondre, Anne fit son entrée. Elle descendit majestueusement le grand escalier, un sourire joyeux aux lèvres tandis que Jack subjugué, se laissait aller à l’admirer sans réserves. Anne s'approcha de lui et lui prit les mains dans un geste d'amitié.

« Monsieur Sparrow que c'est aimable à vous de venir nous rendre visite.

- Miss Dove, comment aurais-je pu ne pas venir auprès de vous ! » S’exclama Jack avec feu, les petites mains d'Anne toujours dans les siennes.

Anne lui sourit avec douceur.

« Voudriez-vous faire quelques pas avec moi dans le jardin ? J'ai quelque chose de très important à vous annoncer. »

 

Jack sentit son cœur bondir dans sa poitrine, elle voulait le voir, être seule avec lui, c'était trop beau ! Il lui offrit galamment son bras et serra le joli collier de perles bleues que bientôt il pourrait lui passer au cou en attendant la bague de fiançailles.

« Avec plaisir, je dois du reste moi aussi vous entretenir de quelque chose qui me tient à cœur.

- Dans ce cas ne perdons pas de temps. » Déclara Anne en l'entrainant vers les jardins.

 

Une fois à l’extérieur, ils marchèrent en silence durant de longues minutes, aucun des deux n'osant parler le premier. Finalement Jack, entrainant son amie vers une tonnelle se décida à prendre la parole.

« Vous aviez quelque chose à me dire ?

- Oui, mais, euh ça peut attendre, commencez.

- Non ma colombe vous d'abord, » déclara Jack.

Anne fronça les sourcils en entendant Jack l'appeler ma colombe mais se reprit bien vite. Elle se tourna vers lui, l'air animé, et entreprit de raconter à son ami le grand bonheur de sa vie.

« Monsieur Sparrow je suis fiancée ! Et tellement heureuse qu'il se soit décidé ! Bien sûr il est plus âgé que moi mais je l'aime depuis le premier jour ! Oh je voudrais crier ma joie au monde entier ! »

 

Jack sentit son cœur se tordre désagréablement aux paroles d’Anne. Il lui sembla que le monde s'écroulait autour de lui. La main toujours crispée autour du collier, il lui fut impossible de prononcer un mot.

« Monsieur Sparrow, que vous arrive-t-il donc ? Vous ne dites rien, voyons vous ne devriez pas avoir l'air aussi surpris, je suis en âge de me marier vous savez ! Le taquina t'elle

- Je je croyais que, enfin vous et moi. »

Anne le regarda d'un air surpris.

« Vous et moi ? Allons Monsieur Sparrow vous n'êtes pas sérieux n'est-ce pas ?

- Je, Anne…

- Miss Dove. » Le coupa-t-elle consciente que la conversation prenait un tour gênant pour eux deux.

 

Jack la regarda, sans savoir quoi dire. Dans sa main, le collier se brisa et il laissa les perles s'éparpiller tout autour d’eux. Anne s'en avisa et, cherchant à les sortir de cette situation inconfortable, elle saisit l'occasion qui lui était donnée de changer de conversation.

« Attention, vous perdez quelque chose. L’avertit-elle avant de s'agenouiller pour ramasser les perles

- Ca n'a plus d'importance à présent Miss Dove. déclara sarcastiquement Jack. Je, je vous souhaite d'être heureuse avec celui que vous avez choisi, sans doute un homme de valeur. Se força-t-il à dire.

- Oui et promis à un grand avenir. Il a la faveur du roi. Ne put-elle s'empêcher d'ajouter avec toute la fierté naïve des amoureuses dans la voix.

- Je vois. Vous épousez une personne de votre rang n'est-ce pas ?

- L'homme que j'aime Monsieur Sparrow ! En vérité je suis navrée si vous avez nourri des projets à mon égard mais mon cœur est pris et ce depuis longtemps. Je vous apprécie énormément mais cela ne va pas plus loin ! Du reste je ne crois pas vous avoir donné à penser que quelque chose de plus intime pourrait arriver entre nous. Finit-elle en rougissant mais désireuse d’être sûre qu'il la comprenne bien.

- Anne, je, vous savez je …

- Miss Dove. » Le corrigea-t-elle à nouveau.

 

Elle avait le cœur serré par sa détresse apparente mais ne savait pas comment l'aider sans lui faire plus de mal.

« Miss Dove reprit Jack. Je crois que je vous ai assez importunée pour aujourd’hui. Je vous laisse retourner à vos préparatifs de mariage.

- Vous, vous ne voulez pas rester pour le diner. » Murmura t'elle, consciente qu'elle venait de perdre un ami cher.

Jack la regarda longuement comme pour graver ses traits dans sa mémoire avant de répondre.

« Non je retourne dans le monde qui est le mien, j'ai fait une erreur. J'ai cru en des chimères. Adieu Miss Dove, soyez heureuse. Déclara Jack avant de s'éloigner à grands pas, bouleversé.

- Adieu Jack. » Murmura Anne lorsqu'il fut hors de portée de voix.

 

()()

 

En sortant du domicile des Dove, Jack s'en fut directement dans une taverne mal famée. Il avait besoin de boire, de se réchauffer le cœur et les os. Non, il ne pleurerait pas, pas pour une de ces maudites femelles. Ah il s'était bien fait avoir, il avait respecté la jeune fille, n'avait pas osé l'approcher ou même frôler sa main de peur de l’effaroucher. Ce jour là devait être le plus beau de sa vie, le commencement de leur histoire, il en avait tant rêvé, tant imaginé le moment où enfin il poserait ses lèvres sur celle d'Anne, et tout ça avait volé en miettes en quelques secondes. Ce ne serait pas lui qui embrasserait Anne, ce ne serait pas lui qui lui ferait découvrir l'amour. Jack reprit un verre, plus malheureux et seul que jamais.

 

Il se remémora chaque instant de leur conversation. Il pensa à son père, seul dans sa forge, et pour la première fois depuis des années il se sentit étrangement proche de lui. Il comprit enfin la douleur qui avait dû être la sienne lorsque celle qu'il aimait était partie avec un autre. Jack but comme son père l’avait fait, et comme Grant, se sentit plein de rancœur et d'amertume envers les femmes et leurs ruses.

 

Puis vint le moment inévitable où il pensa à Karolina et à ce qu'elle aimait à lui raconter. Lorsqu'il était enfant sa mère lui expliquait que certaines choses ne pouvaient arriver ou alors étaient vouées à l’échec. Il se souvint de la comparaison qu'elle affectionnait particulièrement celle du crapaud et de la blanche colombe.

 

« Tu vois Jack la nature explique bien cela, prends le crapaud, certaines légendes pour les enfants disent que si on l'embrasse il se transforme en prince mais ça n'est pas le cas. Pourtant chacun voudrait que ça soit possible mais ça ne l'est pas. Mais, quelquefois, une blanche colombe plus naïve, plus innocente que les autres tente l'expérience et embrasse le crapaud. Et pendant quelques temps le crapaud se transforme effectivement en prince mais ça ne dure pas .Et tu sais pourquoi ? Parce que le crapaud et la blanche colombe sont trop différents. Le crapaud reste dans les eaux croupissantes et verdâtres tandis que la colombe déploie ses ailes et peut s'envoler aussi loin qu'elle veut ... C'est pour ça que je veux un brillant avenir pour toi Jack, pour que tu sois comme la colombe, pour que tu déploies tes ailes. »

 

A présent il comprenait ce que sa mère voulait dire. Elle était la blanche colombe et son père le crapaud qu'elle avait fini par quitter parce qu'il ne serait jamais qu'un forgeron. Tout comme lui ne pourrait jamais être avec Anne parce qu'il n'était qu'un marin. Finalement Jack était devenu ce que sa mère redoutait le plus pour lui, il était un crapaud comme son père. Il était de basse extraction sociale, un simple marin qu'aucune femme ne voudrait épouser ou alors ça ne durerait pas. Rageur, Jack finit sa bouteille et se promit de ne pas commettre la même erreur que son père, de ne pas se laisser détruire par une femme. Certes il avait été déçu par Anne mais au moins il l'avait été avant que ça aille trop loin au contraire de Grant.

 

Alors qu’il tâtait ses poches à la recherche de son argent pour payer le tavernier avant de ne plus en être capable, ses doigts rencontrèrent une perle bleue, dernier vestige du collier qu'il avait mis tant de temps à choisir pour Anne. Jack s'apprêtait à la lancer loin de lui mais il se ravisa. Non, il la garderait, ce serait pour lui un moyen de ne pas oublier la souffrance. En la remettant dans sa poche Jack se jura de ne plus jamais tomber amoureux, de ne plus jamais s'exposer à souffrir comme c'était le cas à présent. Il se leva et tituba un peu plus que d'habitude puis, il rejoignit son auberge et son lit et plongea rapidement dans un sommeil que plus aucun rêve ne venait troubler. 

 

Chapitre 6                                                                                                 Chapitre 8

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