Chapitre 4 Une nouvelle amitié

Les années passèrent rapidement et les saisons se succédèrent sans qu'aucun événement notable ne vienne bouleverser la vie routinière de Jack. Les voyages étaient de plus en plus longs, à mesure que la Compagnie des Indes étendait sa domination sur le commerce. Quant aux relations de Jack avec ses compagnons, elles restaient superficielles. Bien sûr il n'essuyait plus leurs quolibets comme c'était le cas avant cette fameuse nuit à l'auberge mais il ne parvenait pas non plus à se sentir tout à fait à l'aise avec eux, exception faite de Bill Turner. Ce dernier avait finalement épousé la jeune fille dont il lui avait tant parlé et passait le plus clair de son temps en mer pour gagner de quoi subvenir aux besoins de sa femme. L'amitié du capitaine pour Jack allait elle aussi en s'affermissant et le jeune homme avait des responsabilités de plus en plus importantes à bord du Winckend Wench. Il passait désormais le plus clair de son temps à la barre du navire à laisser les embruns caresser sa peau et à respirer le bon air iodé du large. Peu à peu les blessures de son enfance se refermaient sans toutefois réussir à cicatriser totalement mais, progressivement, Jack apprenait à s'ouvrir aux autres, à faire confiance. Mais pas aux femmes toutefois. Malgré son aisance apparente dans ses rapports avec la gent féminine il prenait bien garde de protéger son cœur. Il n'avait pas oublié les paroles amères de son père sur le mariage, ni l'homme aigri qu'il est devenu et il n'avait pas l'intention de connaitre le même destin que lui. Naïvement Jack pensait que, comme Bill Turner, il saurait reconnaitre la femme de sa vie lorsqu'il la rencontrerait et qu'il ne finirait pas le cœur brisé comme son père. Car plus que tout au monde, Jack voulait éviter de ressembler à Grant. Alors qu’il pensait à lui il passa machinalement la main sur sa tempe et effleura la cicatrice que son père lui avait laissée. Avant que ses pensées ne prennent un tour plus sombre elles furent interrompues par la main de Linley qui venait de se poser sur son épaule.

« J'ai une mission pour toi Jack, une fois que nous serons à terre. »

 

Jack se redressa, fier des marques de confiance que lui donnait l'homme qui lui avait permis de donner un sens à sa vie et de réaliser son rêve de gamin.

« Oui captain, » déclara t'il avec un sourire ravageur.

Le voyant Linley ne put s'empêcher de sourire en retour. Il se félicitait chaque jour un peu plus de sa décision de prendre le garçon avec eux En vérité, il n'avait pas eu d'enfants mais s'il avait eu un fils il aurait aimé qu'il ressemble à Jack. Il avait vu ce garçon devenir un homme et il osait espérer avoir été un guide pour le jeune orphelin. Bien sur, Jack était encore naïf et idéaliste mais à vingt ans à peine c'était bien naturel, il apprendrait bien assez tôt que servir la Compagnie n'avait pas que des avantages. Certes il y avait le prestige de l'uniforme, le plaisir de passer sa vie en mer, de voir des contrées inconnues, mais il y avait aussi parfois certaines missions qu'un cœur trop tendre pourrait rechigner à accomplir. Linley savait au fond de lui que le jeune Sparrow serait de ceux-là. Ce gamin rêvait trop d'infini pour accepter de se soumettre à la loi de la Compagnie. Linley savait aussi que ce jour-là il le perdrait, parce que le gamin était entier, à moins qu'il ne lui fasse accepter les choses tout doucement. C'est pour ça qu'il tenait à ce que le petit prenne des responsabilités, pour qu'il découvre que pour commander un navire comme le Wincked Wench et le maintenir à flots il y a avait aussi des concessions à faire, un prix à payer. Il fut tiré brusquement de ses plans par la sensation d'un regard brulant posé sur lui. Jack attendait ses ordres, il commença à parler.

« Comme tu le sais nous allons passer quelques semaines en Angleterre. Je vais en profiter pour retrouver ma femme comme la plupart des hommes ici. J'aimerais pouvoir aller auprès d'elle dès notre débarquement. Pour cela j'ai besoin que tu passes au bureau de la Compagnie pour déposer l'argent et prendre les détails de notre nouvelle destination. Tu crois que tu pourrais faire ça ? »

 

Jack resta silencieux un long moment, le cœur battant devant la confiance que l'homme mettait en lui, finalement, il opina.

« Oui Capitaine, je peux faire ça mais n'est-ce pas la tâche d'un second ? » demanda t'il l'air de rien, semblant ne pas accorder d'importance à la réponse.

Linley vit son air faussement détaché et sourit, prenant l'air désinvolte à son tour.

« En effet, alors je crois qu'on peut dire que tu es mon second dans ce cas, dit-il, ravi par l'expression de joie qui traversa le visage de Jack.

- Dans ce cas c'est avec plaisir que je ferais cette course pour vous, de toute manière personne ne m'attends en Angleterre. Murmura Jack. Comme ailleurs du reste. »

Linley l'entendit et prit sa décision.

« Tu viendras à Londres passer la dernière semaine, j'aimerais te présenter à ma femme. Je veux qu'elle te rencontre.

- Mais…

- Il n'y a pas de mais Jack, à moins bien sûr que tu aies mieux à faire, une fille par exemple. »

Jack sourit avec un brin d'ironie.

« Aucune n'est plus importante que mon navire et que mon capitaine.

- Pour l'instant… » sourit Linley, amusé.

 

Et c'est ainsi qu'un mois plus tard Jack se retrouva dans les rues de Plymouth, sous une pluie torrentielle, progressant tant bien que mal parmi les autres passants. En vérité et contrairement à la plupart des marins du Wincked Wench, Jack n'aimait pas l’Angleterre, il trouvait ce pays froid. Lui, il était né dans les contrées chaudes des Caraïbes, là où lorsque l'on buvait du rhum c'était pour le plaisir et pas pour se réchauffer les os. De même ; la plupart de ses compagnons à l'instar de Bill et de son capitaine avaient des femmes qui les attendaient au pays. Les escales dans cette lointaine Angleterre semblaient donc particulièrement longues au jeune homme qui n'avait personne à retrouver et qui connaissait mal le pays.

 

Finalement, Jack poussa la porte du bureau de la Compagnie avec un petit soupir de soulagement, il était enfin au sec même si selon lui il ne faisait guère plus chaud ici qu'à l’extérieur. Jack observa l’endroit, on était au milieu de l'après-midi mais pourtant les bureaux semblaient déserts. Il s'approcha donc sans hésiter de la première personne qu'il vit. Le jeune homme était penché sur des papiers et avait l'air absorbé dans sa tâche. Jack, ne voyant personne, d'autre prit le parti de le déranger.

« Bonjour je suis le second du Wincked Wench, » déclara t-il fièrement.

 

L'homme à qui il s'adressait eut un sursaut de surprise en entendant sa voix et renversa son encrier sur le document qu'il était en train d’étudier. Jack ne put retenir un petit sourire en voyant cela, tandis que l'autre relevait la tête d'un mouvement brusque qui traduisait l'étendue de son irritation. Leurs yeux se croisèrent et un sourire apparut sur le visage de l'homme. Soulagé, Jack laissa alors libre cours au rire qu'il retenait depuis le début de l'épisode et tendit la main d'un geste preste afin de redresser l'encrier qui continuait à répandre son contenu sur le bureau. Un peu calmé de son hilarité, il reprit la parole.

« Je suis désolé de vous avoir fait peur l'ami. Je suis nouveau ici et on m'a dit de m'adresser au bureau et comme vous êtes apparemment le seul à travailler…

- Oui, je, que puis-je faire pour vous ? » Bredouilla l'autre en réponse.

 

Jack l'observa chaleureusement, l'homme en face de lui ne semblait pas plus âgé que lui-même et il se dégageait de lui une impression de solitude qui lui donna l'envie de mieux le connaitre.

« Je m'appelle Jack, Jack Sparrow, lui dit il. Je suis le second du Wincked Wench qui vient d’accoster. Mon capitaine m'a chargé de ramener ceci dans vos bureaux, dit-il en désignant le coffre qu'il portait. Et aussi de prendre nos nouvelles instructions.

- Je vois, lui répondit l'autre, un peu plus à l'aise à présent. Je suis Cutler Beckett. » Ajouta t'il tout à trac.

Jack lui tendit la main en souriant.

« Content de vous connaitre. »

 

Cutler serra la main qui lui était tendue si spontanément sans réfléchir. Il ne se liait pas facilement mais depuis que le jeune marin était entré dans son bureau et qu'il avait croisé son regard il était sous le charme de ses prunelles sombres. Jack lui renvoya un de ses grands sourires tandis que Cutler finissait de remplir la paperasse inhérente à sa fonction.

« Vous connaissez des endroits où l'on s'amuse ici le soir ? demanda Jack avec un petit sourire. Je viens de débarquer et je ne connais pas la ville. De plus la plupart des hommes qui voyagent avec moi sont dans leur famille.

- Oh, vous êtes seul ? interrogea Cutler.

- Orphelin, précisa Jack pour qui ce mensonge était devenu automatique.

- Je comprends. Soupira Cutler. Je le suis aussi, ma seule famille est ma jeune sœur Margaret. »

 

A la mention de sa sœur, le regard de Jack s'assombrit brièvement, lui aussi avait une sœur. Eléna devait avoir huit ou neuf ans à présent et grandissait sans même savoir qu'elle avait un grand frère. Jack se reprit et sourit à Cutler.

« Ça nous fait un point commun alors.

- Oui. Dites ça vous dirait que je vous fasse visiter la ville ? » Demanda Cutler, totalement sous le charme.

Pour toute réponse Jack lui sourit encore plus largement.

« D'accord si on se tutoie. Je suis pas trop à l'aise avec les vous tout ça…

- Si vous, tu veux répondit Cutler sur une nouvelle impulsion. Je termine avec tes papiers et on y va. »

 

Jack se contenta de sourire et commença à jouer avec un des bibelots qui se trouvaient sur le bureau de Cutler, attendant patiemment que ce dernier finisse son travail.

 

La soirée fut une réussite, les deux hommes se découvrirent beaucoup de points communs et un amour immodéré pour l'alcool. Les semaines qui suivirent leur donnèrent l'occasion d'approfondir leur relation. Ils se voyaient chaque soir à présent. L'un comme l'autre trouvait dans cette relation fulgurante ce qui lui avait toujours manqué dans la vie, un ami, un véritable ami. Pour Cutler qui menait une vie solitaire, méprisé par ses collègues, sans autre famille que sa jeune sœur, Jack était un peu celui qu'il n'attendait plus. Enfin il avait un ami, quelqu'un avec qui partager ses rêves, ses ambitions, ses envies, très vite il avait eu l'impression de pouvoir tout dire à Jack. Il lui suffisait de plonger dans ses yeux pour sentir son cœur se réchauffer. Jack était gai, optimiste et doté d'un sens de l'humour semblable au sien. De son coté Jack appréciait Cutler pour les mêmes raisons, lui aussi avait été trop longtemps solitaire et pour la première fois de sa vie il avait un véritable ami du même âge que lui. Quelqu'un avec qui il pouvait s'encanailler sans se sentir obligé de jouer un rôle ou de surenchérir. Non, avec Cutler il est était lui-même et il avait enfin l'impression d'être compris et non jugé. Lorsque le temps où Jack devait se rendre à Londres rejoindre son capitaine fut venu, il quitta Plymouth à regrets mais non sans avoir promis à Cutler de passer le voir dès son retour. Enfin Jack avait un ami.

 

Chapitre 3                                                                                                 Chapitre 5

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