Chapitre 22 Seul

Jack finit par parvenir sur la plage du minuscule îlot et s'écroula, épuisé par son bain forcé, le cœur emplit de rage et des larmes de désespoir et de frustration dans ses yeux aussi sombres que la nuit. Plus impuissant qu'il ne l'avait jamais été, il vit le Black Pearl disparaître peu à peu à l'horizon, ses voiles noires devenant bleutées sous la lueur lunaire. Jack serra les poings, ramené brutalement des années en arrière lorsqu'il n'avait pu que voir disparaître le navire français qui emmenait sa mère et sa sœur loin de lui, alors qu'il n'était encore que le fils du forgeron de Port Royal, rempli de rêves d'horizons lointains. La rage au ventre, Jack répéta sa promesse à voix haute, le ton inhabituellement sérieux. Il retrouverait Hector Barbossa, même s'il devait mettre dix ans pour cela, il le retrouverait et lui logerait une balle en plein cœur, comme lui venait de le faire en trahissant sa confiance et en lui dérobant la seule chose qui comptait encore à ses yeux. Pour posséder le Black Pearl, Jack avait été jusqu'à vendre son âme à Davy Jones, et voilà qu'il l'avait perdu pour avoir fait confiance à son second, pour avoir voulu se conduire comme un bon capitaine, comme quelqu'un de bien en dépit de la marque sur son bras qui le désignait aux yeux du monde comme un gibier de potence. Un rire amer secoua le jeune Jack.

 

Confiance, dignité, honneur ... Des mots. Chaque fois qu'il avait voulu se conduire comme quelqu'un de bien, chaque fois aussi qu'il avait aimé ou eu confiance il y avait perdu un morceau de lui. Sa mère, son père, Linley, Cutler, Anne, Barbossa, chacune de ses personnes l'avait au mieux laissé tomber au pire trahi. Jusqu'à cette nuit, où il se retrouvait seul… mais finalement ne l'avait-il pas toujours été ? Songea-t-il tristement avant de se décider à dormir afin d’économiser ses forces pour le lendemain.

 

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Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Jack décida d'explorer son nouveau « domaine ». L'exploration fut rapide, il n'y avait rien sur l'île minuscule qui méritait qu'on s'y intéresse et Jack songea avec un curieux détachement qu'il allait probablement mourir ainsi. Comme le pauvre diable qu'il était, il mourrait seul à cause de sa stupidité. Jack s'allongea sur le sable, le soleil lui brûlait déjà la peau et attisait la soif qui lui brûlait le palais. Avec un soupir indolent, Jack tourna la tête vers la plage et observa le manège des tortues de mer avec qui il partageait le banc de sable. Il cherchait à deviner quel goût pouvait avoir leur chair lorsqu’une chose inhabituelle attira son attention.

 

Le sable, que les affreuses bestioles grattaient, se retirait peu à peu et découvrait une natte de bambou. Jack se leva avec un regain d'énergie et prudemment, commença à tester les arbres qui entouraient la zone occupée par les tortues, ne voulant pas risquer de tomber dans un piège. Très vite il s'aperçut que certains sonnaient creux et délimita les contours de la trappe, se servant de ses enjambées pour mesurer la distance. Le trou semblait assez grand pour contenir plusieurs hommes debout et Jack se mit en devoir de chasser les tortues qui avaient élu domicile sur le sable à l'aide de grands gestes désordonnés. Finalement, avec l'air affecté d'un enfant qui se délecte d'un plaisir futur, Jack souleva la trappe et découvrit une sorte d'escalier qui s'enfonçait dans la terre. Il s'y engagea sans hésiter, n'ayant plus rien à perdre ni même à regretter. Une fois à l'intérieur une exclamation de joie lui échappa en découvrant des centaines de bouteilles de rhum ambré. Avec un glapissement heureux, il ressortit une provision de son trou et revint s'installer sur la plage là, il leva sa bouteille vers l'horizon.

« A toi ma belle ! » Trinqua-t-il sans savoir au juste à qui il adressait ses paroles.

 

Les trois jours suivant se passèrent ainsi, Jack se perdit dans un brouillard alcoolique entrecoupé de souvenirs douloureux contre lesquels il ne pouvait pas lutter, sa solitude forcée et le rhum poussant son esprit à revivre les blessures et injustices de son passé.

 

Pour la première fois depuis des années, Jack se rappela en détail son enfance, le sourire que sa mère avait pour lui, son agacement teinté d'indulgence devant l'obsession de Jack pour la mer, les grands yeux verts d'Eléna, et puis cette dernière soirée. Celle où sa mère lui avait donné le seul souvenir qui lui restait de son propre père et où elle l'avait assuré de son amour. Jack se souvint de son inquiétude pour elle, devant sa tristesse. Et pourtant elle était partie, emmenant Eléna et le laissant, lui, seul avec son père qui le regardait comme un étranger. Sa mère n'avait pas voulu de lui, elle avait renoncé à lui mais n'avait pu se résoudre à laisser Eléna. Un instant Jack évoqua sa petite sœur et se demanda quelle sorte de jeune fille elle pouvait être. Il ressentait un mélange de haine amère et de désir profond de connaissance pour elle. Il la détestait d'avoir été la seule à qui Karolina n'avait pu renoncer mais la plaignait aussi à cause de son ignorance de son passé. Eléna n'avait pas eu le choix, elle ignorait sûrement qui était son père, elle ignorait sûrement l'existence de Jack. Comme son frère elle n'avait pas eu le choix de l'existence qui serait la sienne. Elle grandissait loin de sa famille et bâtissait une vie sur le mensonge de sa mère qui, à n'en pas douter, l'avait fait acceptée comme sa fille par le français pour qui elle avait tout abandonné. Sa mère et sa sœur avaient disparu de son existence et cette absence avait orienté toute la vie de Jack.

 

Remontant le temps au fil du rhum, les souvenirs se bousculaient dans la tête de Jack, les mois, les années suivant le départ de Karolina, la peine rageuse de Grant, la solitude qui déjà s'ancrait dans le cœur de Jack qui se voyait délaissé au profit des absentes, existant moins pour son père que celles qui l'avaient quitté. Et puis le soir de ses quinze ans, la première fois que son père levait la main sur lui pour le punir d'être celui qui restait. La rencontre avec Linley qui lui avait ouvert de nouveaux horizons, et l'espoir d'une vie meilleure qui avait recommencé à briller dans le cœur de Jack. Le navire que dans son cœur il appelait déjà sa perle et sur lequel il avait vécu les moments les plus heureux de sa vie, sa complicité avec Bill Turner puis sa rencontre avec Cutler Beckett, l'impression d'avoir enfin trouvé un véritable ami, quelqu'un qui le comprenait. Et puis la rencontre avec Anne, les contours du visage de moins en moins nets à mesure que la fièvre et la chaleur du rhum pénétraient les veines de Jack. Il avait perdu la notion du temps. Il se saoulait et délirait dans un demi sommeil tant du à l'alcool qu'à la chaleur.. Jack revit Anne et ses yeux bleu pâle, un collier de perle qui se brisa lorsque les rêves de Jack volèrent en éclat. Sa voix, sans pitié ni hésitation, lorsqu'elle lui annonça son mariage « L'homme que j'aime Monsieur Sparrow ! En vérité je suis navrée si vous avez nourri des projets à mon égard mais mon cœur est pris et ce depuis longtemps. Je vous apprécie énormément mais cela ne va pas plus loin ! Du reste je ne crois pas vous avoir donné à penser que quelque chose de plus intime pourrait arriver entre nous. »

 

Jack se souvint de la souffrance ancrée au fond de son cœur et la ressentit à nouveau, cette impression de n'être personne, d'être si seul. Il revécut le cauchemar de cette semaine-là, sa fuite désespérée vers Plymouth, alors qu’il cherchait à réconforter Cutler autant que lui-même mais où il n’avait rencontré qu'une nouvelle trahison et une haine qu'il n'avait rien fait pour mériter. Tremblant à demi Jack ressentit à nouveau la brûlure du fer sur ses chairs, la marque infamante qui le condamnait à une vie d'errance et de solitude, puis le rejet de Linley, sa si rapide acceptation de la condition de menteur, voleur, brigand, pirate de Jack qu'il avait pourtant connu alors qu'il est encore presque un enfant. Et ensuite cette femme étrange, cette Tia, à qui il n'avait jamais pu raconter l'intégralité de son histoire mais qui curieusement l'avait aidé. Pourtant il ne ressentait rien pour elle hormis peut-être un vieux désir.

 

Un moment Jack songea qu'il était peut être maudit. Ne pouvant aimer que ceux qui le trahiraient, ne pouvant faire confiance qu'à ceux qui le poignarderaient dans le dos. Jack passa rapidement sur les années qui avaient suivies, les femmes qui avaient jalonné son lit et qui n'avaient pas plus d'importance pour lui que ses états d'âmes n'en avaient eue pour ses compagnons. Son statut de pirate. Sa Perle. Il la retrouverait et cette fois contrairement à ce qui s'était passé avec Anne il la garderait. S'il sortait d'ici il deviendrait le plus grand de tous les pirates d'Espagne, non du monde ! Jack eut un sourire d'ivrogne sur cette pensée avant de plonger à nouveau dans une bienheureuse inconscience dans laquelle dansait inexplicablement une petite fille à la robe bleue impeccable mais au visage baigné de larmes…

 

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Lorsque Jack se réveilla à nouveau quelques heures plus tard il n'était plus seul mais entouré d'hommes à la mine patibulaire qui le dévisageaient d'un œil froid. Jack sentit une boule lui remonter dans la gorge tandis qu'il dénombrait rapidement les hommes et cherchait à estimer ses chances au cas, très probable, où ils décideraient d'en finir avec lui. Finalement il tenta la ruse, et prit la parole d'une voix assurée.

« Ah vous tombez bien je vous attendais !

- Tu nous attendais, vraiment ? Alors dans ce cas pourquoi avoir bu NOTRE rhum puisque tu savais que nous allions venir.

- C'est le vôtre ? Toutes mes félicitations il est vraiment excellent. Même s'il manque un peu d'alcool à mon goût. Plaisanta Jack. Du reste, c'est aussi ce qu'ils ont dit … »

Les hommes s'entre regardèrent avec perplexité.

« Ils ? » Demanda finalement la brute qui semblait leur tenir lieu de capitaine.

 

Jack maîtrisa son sourire naissant, l'esprit encore embrumé par l'alcool.

« Les hommes qui ont bu votre rhum. Vous n'imaginez tout de même pas que j'ai pu boire une telle quantité seul ? J'étais assis sur cette plage lorsqu'ils sont arrivés en se moquant des imbéciles qui planquaient leur rhum ici. Continua Jack devant son auditoire captivé. Alors je me suis dit que j'allais vous attendre. Et avec la chaleur je dois confesser que la soif s'est vite emparée de moi. » Souffla Jack en arborant un air contrit.

 

Les hommes continuèrent à le regarder, pesant apparemment le pour et le contre tandis que Jack les régalait de son plus beau sourire. Finalement le premier se tourna vers lui.

«  Et quel est le nom de celui qui nous a volés ?

- Hector Barbossa. » Déclara Jack en maîtrisant la haine que son second lui inspirait.

L'homme fit signe à ses comparses et ils commencèrent à s'éloigner. Jack, surpris, courut derrière eux.

« Attendez ! »

Les hommes le regardèrent sans comprendre.

« Avez-vous, un plan ?

- On le trouve, on le massacre et on crame son navire. Ça te va comme plan ? »

 

Le cœur de Jack cogna dans sa poitrine, brûler le Pearl ! Non ils ne pouvaient faire ça jamais !

« Vous ne savez pas à quoi il ressemble, moi si.

- Et pourquoi on t'aiderait à quitter cette île ? Maintenant que nous avons son nom tu ne nous es plus utile. Estime-toi heureux qu'on ne te tue pas. »

Jack grimaça légèrement. L'homme était moins bête qu'il n'y paraissait au premier abord.

« Négocions, tu me rends service et je te rends service. Un échange de bons procédés … »

 

Le chef ouvrait la bouche pour signifier un évident refus lorsque l'un des marins tira sur sa manche, l'air agité. Les deux hommes se livrèrent alors à un conciliabule animé puis le chef reprit.

«  Très bien c'est d'accord. Je viens de me rappeler que nous avions besoin d'un homme pour aller chercher des plantes sur une île habitée par une peuplade frustre. Nous t'emmenons et tu vas rencontrer cette tribu. »

Jack faillit hurler son soulagement mais au lieu de ça son visage resta impassible.

- Chercher des plantes ! C'est justement ma spécialité l'ami.

- En fait ce n'est pas ce qu'on te demande…

- J'avais compris. Coupa Jack. Vous voulez que quelqu'un fasse diversion afin d'être en mesure de dérober à cette tribu ce qui vous avez le projet de leur dérober. »

Les hommes se regardèrent tandis que le chef répondait d'un ton mal assuré.

« Euhhh oui c'est ça.

- Alors partons ! Qu’attendez-vous ? Allons affronter ces terribles indigènes qui font tellement peur à des gaillards tels que vous. » Se moqua Jack en se dirigeant résolument vers le navire des contrebandiers.

 

Ces derniers échangèrent un regard soulagé tandis que Jack montait à bord de leur navire et fermait définitivement la porte de ses souvenirs, la verrouillant comme il avait verrouillé son cœur. Il quitta l'île sans regrets. Il y laissait sa confiance en autrui et son désir d'être aimé, ne gardant que la solitude qui serait la sienne à l'avenir. Il avait compris. Il ne pouvait compter sur personne hormis sur lui-même. C'était une leçon qu'il n'oublierait pas, pas plus qu'il ne pardonnerait à celui qui lui avait apprise.

 

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Au même instant, dans le lointain bayou, la voix veloutée et insidieuse de Tezcatlipoca résonna dans la tête de Tia, l'emplissant de sa puissance.

« L'homme dont tu as voulu changer le destin est désormais sauf. Il ne deviendra jamais le Capitaine du Hollandais Volant. »

Les yeux de Tia s'allumèrent tandis qu'un remerciement sincère franchissait ses lèvres.

« Ne me remercie pas. Et souviens toi que c'est toi qui a modifié la main du destin. La malédiction doit être posée sur une nouvelle âme puisque tu juges que celle-ci mérite le destin que TU lui as tracé. » Ricana Tezcatlipoca.

 

Trop heureuse d'avoir réussi à sauver Jack du sort cruel que le dieu lui avait réservé, Tia ne prit pas garde à la joie mauvaise de la voix de ce dernier. Tezcatlipoca se retira avant que Tia n'ait eu le temps de réfléchir à toutes les implications de ses paroles. Le rire cynique du dieu résonna dans la sombre cabane. Il avait tout le temps du monde pour se venger du descendant de ceux qui l'avaient offensé et le destin était décidemment un jouet fort amusant à manier surtout lorsque toutes les pièces étaient déjà sur l'échiquier …

Chapitre 21                                                                                            Chapitre 23

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