Chapitre 2 Départ

Deux ans passèrent ainsi, des années difficiles pour Jack. L'argent entrait de moins en moins dans leur foyer. Grant, détruit par le départ de sa femme et de sa fille, avait peu à peu plongé dans l'alcool ce qui avait inévitablement rejailli sur son travail à la forge. Les clients se faisaient de plus en plus rares et chaque jour Jack était obligé de trouver de nouvelles excuses pour justifier le retard pris par son père dans les commandes. A presque quinze ans, Jack était devenu un beau jeune homme sur lequel de nombreuses jeunes filles de Port Royal se retournaient mais il n'en avait cure, sans cesse préoccupé par Grant. En effet, depuis deux ans le quotidien de Jack se bornait à partir à la recherche de son père qui écumait les bistrots, tant et si bien qu'on l'avait surnommé "l'éponge".

 

Ce jour-là ne faisait pas exception, entrant dans une misérable gargote Jack eut le cœur serré à la vue de son père qui glissait doucement au sol tant il était ivre sans qu'aucun des hommes qui l'entourait ne fasse un geste pour l’aider. En soupirant légèrement, Jack se pencha sur lui et se mit en devoir de le relever.

 

Grant, l'esprit embrumé par l'alcool, le fixa dans les yeux et se mit à pleurer.

« Karolina pourquoi tu es partie ? Pourquoi tu m'as laissé ? » Balbutia t'il tandis que ses compagnons de beuverie commençaient à s'esclaffer.

C'en fut trop pour Jack qui le secoua brutalement.

« Allons papa, relève toi et partons d'ici.

- Laisse-moi petit ! » clama Grant en se dégageant vivement de l'étreinte de son fils qu'il envoya rouler par terre avant de lui retomber dessus, emporté par son élan, à la joie des consommateurs qui les observaient.

 

Jack, dont les prunelles lançaient des éclairs se releva prestement et se mit en devoir de trainer son père, les pommettes rouges de honte. Ils parvinrent enfin à leur maison avec beaucoup de mal. Jack, écœuré, traina Grant jusqu'à son lit, celui ci le dévisagea alors d'un air peu amène.

« Faut que j'te dise un truc mon gars... Te marie pas. Le mariage ça se résume à une seule question: lequel cessera d'aimer l'autre en premier articula son père avec difficulté.

- Je sais papa, soupira Jack qui entendait quasi quotidiennement cette rengaine depuis que sa mère était partie.

- Quand je pense à tout ce que j'ai fait pour elle, continua Grant en s'apitoyant sur son sort. Les heures que je passais à travailler pour qu'elle puisse s'acheter ce dont elle avait envie, ce dont elle avait l’habitude. Je me suis sacrifié pour elle, j'ai passé mon temps dans cette forge pour elle au lieu de me consacrer à elle, de rester à ces cotés. Et pendant ce temps, pendant que je travaillais pour elle, elle me trompait avec ce français. Maudits français ! » Se mit il à hurler en pleurant.

 

Jack le cœur serré, tenta maladroitement de le calmer, mais Grant se reprit rapidement et l'écarta d'un geste brusque.

« Et ça ne lui a pas suffi ! Il a fallu qu'elle me quitte et qu'elle emmène ma petite fille, ma petite Eléna, » commença-t-il à pleurer lamentablement.

Jack s'approcha une nouvelle fois de son père. Celui-ci croisa son regard. Au milieu de son brouillard alcoolique, Grant crut voir les yeux de Karolina et repoussa une nouvelle fois son fils.

« Tais-toi ! Elle m'a volé mon enfant mon unique enfant ! » Hurla t'il.

 

Le cœur de Jack se brisa en entendant les mots prononcés par son père. Il ne réagit pas lorsque celui-ci le saisit aux épaules et commença à le secouer avant de le jeter brutalement en direction d’un des rares meubles qui leur restait encore. Ivre d'alcool et de rage, ne contrôlant pas sa force, Grant projeta son fils de toutes ses forces contre une armoire. Alors qu'il expulsait sa haine pour sa femme, la tête de Jack heurta durement le meuble et il resta sans connaissance tandis que Grant repartait se saouler dans un autre bistrot.

 

Quand Jack reprit conscience, des heures s'étaient écoulées. Il se releva péniblement, alors qu'un filet de sang s'écoulait le long de sa tempe. Jack porta une main incrédule à son visage et grimaça aussitôt sous la douleur occasionnée. Il commença à avancer vers le broc d'eau et faillit s'écrouler. Le regard vague, Jack respira un grand coup et reprit sa progression plus lentement d'une démarche chancelante. Il laissa avec délice l'eau couler sur la vilaine plaie qu'il s'était faite puis, pris d'une faiblesse subite, il retomba sur une chaise. Il avait l'impression que le sang bouillonnait dans son crane et que celui-ci allait exploser. Tandis qu'il reprenait petit à petit ses sens et essayait de chasser la douleur lancinante qui lui vrillait la tête, les paroles prononcées par son père lui revinrent en mémoire « mon unique enfant. » Jack retint un sanglot, après avoir été abandonnée par sa mère voilà que son père le rejetait à son tour, le reniait sans aucune explication.

 

La démarche toujours mal assurée en raison du choc qu'il avait subi, Jack se dirigea vers le tiroir où il avait rangé son bien le plus précieux, la bague donnée par sa mère avant son départ, et il la passa à son doigt. Elle lui allait parfaitement à présent, les années écoulées avaient fait de lui presque un homme. Jack regarda son visage dans le miroir, un visage qui n'était pas encore tout à fait celui d'un homme mais assurément plus celui d'un enfant et vit que le sang continuait à couler en un mince filet. Machinalement il tendit la main vers un morceau d'étoffe rouge, c'était l'un des bandanas que portait son père pour travailler, enfin avant. Jack le noua soigneusement autour de sa tête, laissant s'échapper des mèches de ses longs cheveux noirs et se fabriqua ainsi un bandage improvisé, puis, il releva les épaules et sortit à son tour.

 

Sa progression dans les rues de Port Royal s'avéra malaisée, il titubait plutôt qu'il marchait sans qu'il ne parvienne à en trouver la raison. Il erra longtemps ainsi dans les rues sans la moindre idée de sa destination Finalement, le jeune Jack entra dans une taverne et commanda une pinte de rhum. Il en avait assez de passer sa jeunesse à s'occuper de son père. Lui aussi avait été abandonné et il n'avait jamais eu personne pour lui parler, pour lui expliquer. Depuis plus de deux ans Jack portait sa peine sans pouvoir l'épancher. Au début son père était si déprimé qu'il n'avait pas voulu ajouter ses états d'âme à son fardeau puis Grant avait peu à peu glissé dans l'alcoolisme laissant Jack seul avec lui-même et ses nouvelles responsabilités d'adulte.

 

L'air sombre, Jack buvait, seul à sa table. Autour de lui les choses commencèrent à tanguer mais il s'en moquait. Aujourd’hui, c'était le jour de ses quinze ans et ni son père ni sa mère n'y avait pensé cela méritait bien un verre, voire plusieurs.

 

()()

 

Des heures plus tard...

 

Le tenancier le mit dehors pour fermer son établissement et, une fois dans la rue, Jack, qui était étonnamment sobre comparativement à la quantité de rhum qu'il avait bue, se retrouva à nouveau seul. Ses pas toujours aussi peu assurés, il prit instinctivement la direction du port.

 

Reprenant ses habitudes d'enfant, Jack contemplait l'horizon lorsqu'une voix vint le tirer de sa rêverie.

« Quel spectacle magique hein... »

Jack se retourna et dévisagea l'homme qui lui souriait gentiment.

« Oui en effet, répondit-il, songeur. Je rêverais de partir là-bas, de visiter le monde.

- Ah et qu'est ce qui t'en empêches ? demanda l'inconnu avant de se reprendre. Oui bien sûr ta mère, tes parents sans doute ne veulent pas te voir partir. »

Jack prit une respiration avant de répondre.

« Mes parents sont morts tous les deux. »

 

En entendant cela l'homme le toisa. Il devait reconnaitre que ce gamin lui plaisait, il était vif et semblait assez intelligent et volontaire. Après quelques instants de réflexion il reprit la parole.

« Et que dirais tu si je te proposais un poste sur mon navire ? En tant que mousse pour commencer. Je suis le capitaine Linley et mon bâtiment est là-bas, » lui annonça t'il en lui désignant un navire marchand de la Compagnie des Indes.

Jack le fixa effrontément de ses yeux noirs...

« Je dirais que j'accepte votre proposition. » répondit-il sans hésiter.

 

Le capitaine Linley lui sourit, la réponse était bien celle qu'il avait escomptée...

« Dans ce cas mon petit part faire tes adieux car nous levons l'ancre dans une heure. »

Jack le regarda intensément.

« Je suis prêt, je vous l'ai dit personne ne m'attends ici.  Déclara-t-il avec un arrière-gout d'amertume, les mots prononcés plus tôt dans la soirée par son père encore bien présents dans son esprit.

- Très bien dans ce cas embarque...

- Jack, Jack Sparrow. Compléta ce dernier fièrement.

- Très bien Jack, en route je t'offre cet horizon. » Lui dit Linley en souriant.

 

Une heure plus tard, le Wincked Wench levait l'ancre avec à son bord un nouveau mousse qui pas une fois ne regarda la côte qu'il venait de quitter et espérait que ce serait pour toujours...

 

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