Chapitre 19 Offre moi cet horizon

Jack observa avec horreur et crainte le vaisseau qui émergeait devant ses yeux. La coque du Hollandais Volant semblait être constituée par des millions de coquillages, agglutinés les uns aux autres, tellement serrés que le bois du navire disparaissait sous leur coques lissées par les embruns. La figure de proue faisait ressembler le navire à un monstre marin dont la gueule béante était ornée de dents à la voracité monstrueuse. Le vent porta aux oreilles de Jack les hurlements sanguinaires de l'équipage qui envahissait le navire échoué tandis que les accords d'une musique lugubre résonnaient dans l'océan déchaîné. Une boule remonta lentement dans la gorge de Jack lorsqu'il découvrit l'équipage de Davy Jones.

 

Ce dernier n'avait plus rien d'humain. Tout comme le navire auquel ils appartenaient, les « hommes » qui le composaient ressemblaient à des créatures marines. Jack retint la bile qui remontait dans sa gorge en voyant un des monstres s'approcher de son frêle esquif. Sa peau parcheminée semblait piquetée de coquillages envahis par les algues marines comme la coque du navire ce qui donnait à ce qui avait du être un homme une étrange apparence granuleuse d'un vert maladif. Refusant de se laisser intimider par l'horreur bien réelle de ce qui se déroulait devant lui, Jack se concentra sur son but, récupérer son navire coûte que coûte. Il observa l'homme d'un air bravache et attendit qu'il parle si toutefois cela lui était encore possible.


« Que fais-tu là ?
- Je veux parler à Davy Jones. J'ai un marché à lui proposer. » Énonça Jack d'une voix qui ne tremblait pas.

Autour de lui, les marins furent secoués par un rire moqueur et l'homme qui l'interrogeait se retourna vers eux comme pour les prendre à témoin, avant de s'intéresser de nouveau à Jack.
« Toi ? Tu as un marché à proposer à Davy Jones. » Répéta-t-il d'un ton moqueur.
Jack s'efforça de rester ferme, tremblant au fond de lui devant cette armée de monstres qui paraissait invincible.
« Oui. »
Il frissonna lorsque la main nacrée de l'homme qui lui avait parlé se posa sur son bras. Le dégoût s'empara de lui et Jack se dégagea de son étreinte d'un geste nerveux.
« Je peux marcher seul l'ami. »

 

Une nouvelle fois, les hommes s'entreregardèrent, un sourire féroce barrant leurs visages difformes. Avant qu'il ait eu le temps de se rendre compte de se qui produisait, Jack fut projeté sur le pont du Hollandais Volant. Encore une fois, il refusa de se laisser intimider et garda la tête haute malgré l'angoisse qui lui serrait le cœur, la musique tragique qui résonnait sur le navire ne faisant qu'ajouter au macabre de la situation.
«  Où est votre Capitaine ? J'ai quelque chose à lui proposer et je n'ai pas toute la journée devant moi. »


Ses paroles furent accueillies par de nouveaux éclats de rire qui s'éteignirent brusquement. Après un dernier accord plaqué rageusement, la sinistre mélodie avait cessé de retentir, remplacée par un bruit sourd et régulier. Le bruit d'une chose qui se rapprochait inexorablement.

 

Jack observa les hommes qui l'entouraient et lut sur les visages monstrueux une crainte sourde qui grandissait à mesure que les cognements se rapprochaient. Ses yeux s'agrandirent en découvrant leur responsable. La créature avait un corps massif recouvert d'une sorte de carapace et ses membres mutilés semblaient être un horrible patchwork de tout ce que l'océan comptait comme créatures redoutables. L'homme s'approcha, traînant sa jambe de bois recouverte d'immondes crustacés dont certains grouillaient comme s'ils étaient encore vivants et faisaient partie à part entière du monstre. La main dont il se servit pour lever sa pipe était en fait une pince appartenant à un crabe géant, mais le plus impressionnant était la tête qui n'avait rien d'humain. Le corps était surmonté d'un poulpe géant, dont les tentacules s'agitaient en tous sens et exprimait pourtant toutes les émotions propres à un visage. Le monstre posa ses yeux bleu glacier, seul vestige de son humanité passée, sur Jack tandis que ses lèvres s'étiraient en rictus mauvais. Sans quitter Jack du regard, il bourra sa pipe à gestes mesurés, avant de d'approcher, lui soufflant sa fumée au visage.
« Et qui est le manant, l'impoli, le misérable qui ose me convoquer en arguant qu'il n'a pas la journée devant lui ? »

 

Jack déglutit et sortit de sa fascination horrifiée pour répondre. Il avait peur mais il sentait que ce serait une terrible erreur de le montrer à cette chose.
« Moi. »
Les lèvres visqueuses de Jones émirent un claquement impatient.
« Et serait ce abuser que de te demander ton nom ?
- Non. Je m'appelle Jack. Jack Sparrow. » Répondit fièrement ce dernier.
Jones eut un grognement méprisant.
« Jamais entendu parler.
- Ça viendra. Déclara calmement Jack. Si tu m'accordes ce que je suis venu te demander. »

 

Le poulpe sourit légèrement, l'insolence qui frisait l'inconscience de ce type lui plaisait.
«  Et pourquoi je ferais ça ?
- Parce que si tu le fais tu y gagneras toi aussi quelque chose d'inestimable. Moi.
- Crois-tu donc que ton âme vaille si cher que cela ? »
Jack eut un petit sourire prétentieux.
« Oh, au bas mot je dirais qu'elle vaut celle d'une centaine d'hommes.
- Une centaine hein ? Et dis-moi Jack Sparrow qu'est ce qui m'empêche de m'emparer de cette âme si exceptionnelle dès à présent ?
- Moi ! Crois-tu que j'ignore les termes de tes marchés Davy Jones ?
- Je pourrais te tuer.
- Mais aucun de nous deux n'obtiendrait satisfaction. Ce n'est pas ce que tu veux non ? Susurra Jack d'un air tentateur.
- C'est toi qui veux quelque chose de moi Jack. Qu'est-ce que c'est ? »

 

Jack lui renvoya un sourire éblouissant, il se sentait de plus en plus à l'aise sur le navire maudit. Au grand effarement des membres de l'équipage il se mit à déambuler de sa démarche maniérée sur le pont et finit par se placer le plus droit possible devant Jones.

« Mon bateau. Je veux que tu remettes à flots le Wicked Wench.  Exigea Jack d'une voix claire tout en songeant qu'il était bien proche de ce poulpe, peut-être même un peu trop, un coup de tentacules et ...
- Et seras tu prêt à payer le prix demandé ? Cent ans d'esclavage sur ce navire, sous MES ordres. Aucun délai possible, aucune remise de peine. Ton âme entièrement mienne, au moment où je déciderais de réclamer ma dette.
- Seul m'importe d'être le capitaine de ce navire. Affirma Jack d'un ton sincère. Cependant, serait-il possible d'avoir une idée, même vague, du temps qu'il me reste avant que tu viennes réclamer ta dette, si je venais à en contracter une ? »
Jones claqua une nouvelle fois des lèvres.
«  Je dirais dix ans au moins. Je ne peux pas réclamer une dette avant une décennie. »

 

Le sourire de Jack se fit plus prononcé. Dix ans, une éternité qui lui permettrait de s'enrichir et de trouver le moyen de ne pas régler sa dette à ce poulpe sur pattes.
« Ça me va. » Déclara-t-il d'un ton détendu.
Jones, moqueur, le regarda avant de reprendre d'un air féroce.
« N'oublie pas ta part du marché Jack. Si tu avais envie de tenter de me rouler, je lancerais sur toi le Kraken. Sa mâchoire est plus puissante que celle de tous les animaux vivants sur cette planète. Ses tentacules suffisent à entraîner un navire au plus profond des abysses, son souffle exhale une puanteur telle que tu n'en as jamais connue. Et les âmes de ses victimes finissent dans mon Purgatoire où elles souffrent les pires tourments pour l'éternité. » Termina Jones en saisissant sa main avec ses tentacules gluantes.


Jack crut défaillir à leur contact visqueux, il réprima à grand peine son envie d'hurler alors que le tentacule s'enroulait autour de sa main et remontait sur son poignet.
« Notre accord est scellé. Capitaine Sparrow. » Annonça Jones d'un ton définitif.

Jack s'apprêtait à répondre lorsque le Wicked Wench émergea soudain, ses yeux s'agrandirent en retrouvant le navire identique à ses souvenirs les plus chers. Il avança d'un pas sans plus se préoccuper de Jones, irrésistiblement attiré par le navire, SON navire.

 

La figure de proue, noire et luisante semblait l'appeler et aucune fille, exception faite peut être d'Anne, ne lui avait jamais parue aussi désirable que cette jeune fille aux traits sculptés dans le bois dur et sombre du navire. Il s'avança, les yeux brillants, et son pas si particulier fit danser la petite perle bleue, vestige du collier qu'il avait projeté d'offrir à Anna en gage d'amour et qu'il avait fini par accrocher au bout de ses longs cheveux noirs. Ses doigts se posèrent machinalement sur elle, seul souvenir qu'il avait conservé de ses rêves d'une existence rangée, honorable, semblable à celle vécue par ses parents avant le départ de sa mère.

 

Davy Jones avança également et vint se poster derrière lui. Jack sentit son souffle glacial sur sa nuque tandis que l'autre murmurait d'un ton haineux en regardant la figure de proue.
« Au moins celle-ci ne te trahira pas. »
Avant que Jack, surpris par l'amertume de sa voix qui faisait si parfaitement écho à la sienne, ait eu le temps de répondre, Jones continua.
« Voilà le Wicked Wench, comme tu l'avais demandé. »
Jack, l'esprit déjà ailleurs, sourit et son regard glissa amoureusement sur le navire.
« Non c'est le Black Pearl. » Dit-il d'une voix basse qui sonnait pourtant comme une évidence.
Jones le fixa d'un œil froid et détaché.
« Si tu veux. Mais n'oublie pas Jack, ton âme serait mienne pendant cent ans contre ce navire.
- Il les vaut. » Murmura Jack d'un ton admiratif.
Jones salua sa ferveur d'un rire cruel.
« Si tu le dis… A bientôt Capitaine Jack Sparrow du Black Pearl. »

 

Ignorant le départ du Hollandais Volant, Jack répondit du bout des lèvres et monta à bord de son navire. Là, il laissa ses mains caresser le bois du navire comme il l'aurait fait sur le corps d'une amante adorée. Enfin le Black Pearl était à lui, et avec lui il lui semblait avoir récupéré un peu du destin que la haine et la vengeance de Beckett lui avaient arraché. En rebaptisant son navire c'était un peu comme si il leur offrait à tous deux une nouvelle vie, loin des massacres et des errances du passé. Jack ne souhaitait pas oublier le Capitaine Linley qui lui avait tant appris mais prendre un nouveau départ avec le navire sur lequel il avait fait ses premières armes. Il sourit en songeant que pour le Pearl comme pour lui c'était une seconde naissance, une acceptation totale et sans restrictions de son statut de pirate auquel le destin l'avait lié sans qu'il puisse lutter.

 

Jack leva les yeux vers le vent qui gonflait les voiles blanches puis se dirigea vers la barre, sur laquelle il posa fermement ses mains et savoura les moindres frémissements du navire sous lui. Un sourire heureux aux lèvres, Jack se découvrait seul à la barre, le vent d'ouest caressant son visage tandis que l'aurore naissante piquetait la mer de taches claires et la faisait paraître plus belle encore. Le cœur gonflé et des rêves plein la tête, Jack ouvrit son compas et sourit en voyant l'aiguille se fixer sans la moindre hésitation. Alors, il se tourna vers la figure de proue et lui murmura d'une voix emplie de tendresse et d'espérance.
« Offre-moi cet horizon… »

Chapitre 18                                                                                           Chapitre 20

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