Chapitre 12 Des adieux, partie 1

Ça faisait à présent plus d'un an que Jack naviguait sous les ordres de Sao Feng à bord de l'Empress, ravageant et pillant sans vergogne. Cependant Jack avait toujours du mal à tuer, et il n'était pas rare qu'au cours des abordages il s'éclipse au moment de la mise à mort. Il avait observé que Feng n'avait pas ce genre de scrupules et que le châtiment qu'il réservait à ses victimes était souvent d'une brutalité rare. Cela déplaisait à Jack qui ne voyait pas l'utilité de gaspiller des vies humaines mais il savait que Feng n'hésiterait pas à lui réserver le même traitement s'il se risquait à faire une remarque et pour l'instant il avait par-dessus tout besoin d'apprendre, de découvrir la vie que Cutler lui avait imposée. Jack savait aussi qu'ils seraient bientôt à nouveau dans les Caraïbes et que c'était en partie pour cette raison que Feng avait accepté sa présence à bord sans qu'il ne puisse s'expliquer pourquoi.

 

Enfin pour l'instant, l'Empress venait d'accoster en Espagne, pays pour lequel Feng avait l'air d'avoir une curieuse affection, si l'on en jugeait par leurs fréquents passages sur ses cotes. En vérité ce que Feng cherchait surtout en Espagne, c'était des renseignements sur Cortès, le fameux conquistador qui avait reçu l'or légendaire des aztèques. Le parchemin qu'on lui avait déposé à Singapour dans des circonstances mystérieuses faisait état d'une malédiction. Mais aussi d'une île où se trouverait amassé le trésor que seule une personne qui y était déjà allée pouvait trouver. Feng recherchait donc activement les descendants de Cortès et de ses marins dont les noms figuraient, à demi effacés, sur le parchemin en espérant que les descendants de l'un d'entre eux seraient en possession d'une carte ou d'un autre document qui lui permettrait de localiser l'île dite de la Muerta. Un travail titanesque qui laissait beaucoup de cadavres derrière lui, Feng éliminant tous les descendants qui lui étaient inutiles.

 

De son côté, Jack était bien loin de se douter des occupations hispaniques de son capitaine et il avait totalement oublié l'histoire que le vieillard sénile lui avait racontée là-bas, à Singapour. Présentement il goûtait aux charmes de l'Espagne, le nez dans un verre de xérès lorsqu'une femme s'approcha de lui en roulant légèrement des hanches.

« Bonjour. Dites-moi, je me suis perdue et le soir commence à tomber. J'ai peur, si je tente de rentrer seule, de faire une mauvaise rencontre… » Commença-t-elle avec un air gourmand.

 

Jack lui rendit son sourire, il avait remarqué que cette femme l'observait déjà depuis une bonne heure et s'était demandé combien de temps elle mettrait avant de se décider à l'aborder et surtout quelle méthode elle choisirait. Elle était de noir vêtue, une veuve sans doute mais jeune et visiblement peu satisfaite de sa chasteté forcée s'il en jugeait par le regard dont elle le gratifiait. Il prit son temps et examina la richesse de sa mise à présent qu'elle se trouvait plus près de lui. Cette femme-là venait d'un bon milieu mais elle avait désespérément envie de s'encanailler. Jack résolut d'entrer dans son jeu.

« Un homme galant ne saurait vous laisser courir un tel péril madame. Mais êtes-vous sure de vous adresser à la bonne personne ?

- Je crois oui. Que vous conviendrez tout à fait. » Murmura-t-elle en posant sa main sur la sienne avec hardiesse.

Jack lui sourit largement et se leva. Il prit familièrement la femme par la taille.

« Je vous raccompagne ? »

Elle se dégagea mais soutint son regard ardent

«  S'il vous plait oui. »

Jack lui fit une petite révérence moqueuse et l'invita à le précéder.

« Votre escorte est prête, Madame. »

 

Ils cheminèrent en silence une bonne partie du chemin et Jack put apprécier les formes généreuses de sa compagne d'un soir. Une fois arrivés devant une luxueuse maison, la femme se tourna vers Jack.

« Voulez entrer un instant que je vous offre un verre pour votre dérangement ?

- Avec le plus grand plaisir. »

Jack entra dans la demeure. Il prit le temps d’admirer ce qui l'entourait et constata avec satisfaction que cette femme ne manquait visiblement pas d'argent. D'un pas nonchalant il se dirigea vers le bar et se servit un verre qu'il but d'un trait.

« C'est quoi votre prénom ma belle ?

- Je ne vois pas pourquoi vous me demandez cela ! S'outragea la femme.

- Je ne fais jamais l'amour avec une femme dont j'ignore le nom. » Répondit Jack, sûr de lui, en s'approchant d'elle.

Il se contenta de la frôler, un sourire sardonique aux lèvres.

« Mina. Répondit-elle, la gorge sèche

- Mina. » Répéta Jack avant de poser ses lèvres sur les siennes.

 

()()

 

Quelques heures plus tard…

 

Jack se réveilla dans les draps frais de la jeune veuve, le corps chaud de cette dernière pressé contre le sien. Un sourire ravi aux lèvres, Jack s'écarta d'elle, prenant garde à ne pas la réveiller. Il se leva avec nonchalance et récupéra lentement ses vêtements que la fougueuse espagnole avait éparpillés dans la chambre quelques heures auparavant. Il prit le temps de s'habiller puis se dirigea vers le coffret à bijoux de la jeune femme qu'il se mit à fouiller avec dextérité.

« Oh ! » S'exclama-t-il, ravi, en apercevant une bague masculine ornée d'une émeraude.

 

Sans se soucier de réveiller sa maîtresse d'une nuit, Jack la passa à son doigt et admira l'éclat de la pierre. Avec un sourire, il continua à fouiller le coffret mais ce dernier ne contenait plus rien d'intéressant. Il regarda encore une fois la bague à son doigt.

« Sûrement celle du défunt mari. Murmura-t-il. Et bien ma foi j'ai fait son travail auprès de sa femme ça mérite bien un petit dédommagement. » Continua-t-il en se dirigeant vers la fenêtre qu'il ouvrit sans hésiter.

 

Après un dernier regard vers la forme endormie, Jack sortit et s'enfonça dans la nuit vers l'Empress qui quitta l'Espagne le lendemain, poursuivit par une femme entièrement vêtue de noir et visiblement en colère qui arracha un soupir las à Feng.

« Sparrow … »

Jack, sourire aux lèvres, vint se placer à côté de lui.

« Oui capitaine ?

- Je suppose que tu n'as rien à dire là-dessus. » L'interrogea-t-il en désignant la femme

Jack ouvrit de grands yeux étonnés.

« Non, je n'ai jamais vu cette femme. »

 

Feng soupira à nouveau. Dans chaque port c'était la même histoire, des femmes encore des femmes et Sparrow ne les connaissait jamais. En fait il se demandait pourquoi il le gardait si ce n'est parce que le gamin était un excellent marin et que sa connaissance des fonds caraïbes ne faisait aucun doute. Feng aurait besoin de lui pour barrer jusqu'à l'île de la Muerta enfin, s'il la trouvait un jour.

 

()()

 

Les semaines s'écoulèrent sans la moindre anicroche, et à vrai dire sans la moindre chose à faire non plus, lorsqu'on annonça enfin un navire en vue. Sao Feng eut un large sourire en constatant qu'il s'agissait d'un navire de la Compagnie des Indes. Ces derniers étaient toujours largement chargés en étoffes, soieries ou autres marchandises facilement négociables. Il appela ses hommes et les encouragea à hisser leurs couleurs avec la même consigne qu'à l'accoutumée. Tuer ceux qui résistent, faire prisonniers les autres et ne garder en vie que ceux qui acceptent de rejoindre leurs rangs.

 

Jack déglutit, il en avait assez de cette violence gratuite. Il se tourna vers le bateau convoité et il sentit alors son cœur se serrer violement. C’était le Wicked Wench. Lorsqu'il le vit, Jack sut qu'il ne pourrait pas faire ce qu'on lui demandait, il ne pourrait pas tuer un homme de ce navire. Sachant qu'il ne pouvait rien faire pour empêcher ce désastre, Jack se recroquevilla dans un coin de l'Empress et retint ses larmes à chaque cri de douleur qu'il entendait. L'apprentissage était dur, trop dur.

 

Le dernier coup de canon retentit. Alors, Jack regarda impuissant le Wicked Wench couler. La statue de la femme qui servait de figure de proue sembla lui envoyer un reproche muet tandis que l'eau sombre envahissait le navire qu'il avait tant aimé et dont il avait été le second. Des cris et imprécations le sortirent de sa tristesse. Il connaissait cette voix, c'était celle du Capitaine Linley ! Son sang ne fit qu'un tour. Il ne pouvait pas laisser Feng le tuer. Pas lui. Jack s'avança vers les geôles de l'Empress où les prisonniers attendaient le bon plaisir de Feng, sans savoir ce qu'il allait faire.

 

Linley l'aperçut et s'approcha des barreaux malgré les chaînes qui entravaient ses mouvements.

« Toi ? Lança-t-il, incrédule.

- Capitaine… Commença Jack une boule dans la gorge

- Comment oses-tu m'appeler ainsi ? Toi et tes pareils vous avez coulé mon navire ! Vous avez tué mes hommes ! Sale pirate ! Cracha-t-il avec haine.

- Je, je n'y suis pour rien.. Je ne voulais pas Je vais vous aider à vous enfuir d'ici.

- M'enfuir ? Comme un lâche ? C'est bon pour toi Jack, mais pas pour moi !

- Capitaine. Gémit Jack qui savait que Feng le tuerait sans pitié.

- Je ne suis plus ton capitaine jeune Jack. Quand je pense qu'avec le temps j'étais arrivé à me persuader que c'était une erreur, que tu n'étais pas aussi mauvais, que ta réaction avait été guidée par le chagrin d'un amour rejeté et non par ta nature de pirate ! Je croyais que tu aimais Anne … Quel idiot !

- Mais je l'aime ! » S’écria Jack.

Le capitaine Linley le regarda un instant. Il sembla douter de sa sincérité puis il reprit la parole d'un air douloureux.

« Ça n'a plus d'importance Jack. Anne est morte, Eléanor vient de m'envoyer son avis de décès. Je l'ai dans ma poche. »

Jack accusa le coup. Anne, morte… C'était impossible.

« Comment ? Bredouilla-t-il.

- En donnant naissance à son enfant. Répondit Linley.

 

Avant que Jack ait le temps d'en demander plus Feng entra dans les geôles.

- Et bien Sparrow, tu interroges les prisonniers maintenant ? Demanda Feng sans attendre de réponse avant de se tourner vers Linley. On me dit que tu étais capitaine de ce navire.

- Oui Capitaine Linley, agent de Sa Majesté et de la Compagnie. » Déclara-t-il bravement

Feng eut un sourire mauvais pendant que Jack sentait son cœur s'arrêter de battre.

« Oh … Je présume donc qu'il est inutile de vous proposer de venir grossir mes troupes Capitaine. »

Pour toute réponse, Linley cracha aux pieds de Feng qui ouvrit d'un geste rageur la porte de la cellule.

« Non ! » S’écria Jack.

 

Feng se tourna brièvement vers lui en souriant. Sans lui dire un mot, il prit son épée et en transperça le corps de Linley qui s'effondra en poussant un affreux gargouillis. Sao ressortit lentement son arme et prit le temps de l'essuyer sur le corps de celui qu'il venait de tuer. Une fois que ce fut fait il se tourna vers Jack.

« Non quoi ? »

 

Jack ne put pas lui répondre, les larmes emplirent ses yeux devant le cadavre inanimé de celui qui avait longtemps été pour lui un second père. Sao haussa les épaules et se détourna pour remonter sur le pont. Les autres prisonniers et les états d'âme de Sparrow pourraient bien attendre, pour l'instant il avait envie d'un rhum.

 

Jack, lui, ne bougeait plus. Complètement prostré et la rage au ventre, il regardait le corps de Linley et essayait d'assimiler les derniers événements.

 

Dans la poche du défunt qui se teintait de rouge, se trouvait la dernière lettre de sa tendre Eléanor, accompagnée d'un article soigneusement découpé que Jack ne lirait jamais. Ce dernier annonçait qu'Anne Dove, épouse Swann, était décédée en donnant naissance à une petite fille qu'on avait prénommée Elizabeth en hommage à sa grand-mère maternelle.

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