Chapitre 1 Abandon

En cette année 1668, les galions espagnols dominaient la mer des Caraïbes et charriaient chaque jour de nouveaux colons vers la terre promise que représentaient ces îles paradisiaques. Le commerce sous l'égide de la Compagnie des Indes Orientales était en plein essor et de nombreuses familles dépendaient de ce dernier. Assis seul sur le débarcadère de Port Royal, un jeune garçon âgé d'une douzaine d'années observait les navires qui se balançaient mollement sur l'eau turquoise, une expression fascinée sur le visage et l'esprit bien loin de toutes ces considérations.

 

Cela faisait plusieurs heures qu'il se tenait à cet endroit. Il rêvait de contrées lointaines et de voyages et s’imaginait sentir la caresse du vent sur son visage, le gout des embruns... Il fut brutalement tiré de sa rêverie par la voix agacée d'une femme. Le garçon tourna la tête vers elle et plongea ses prunelles sombres dans celles, aussi noires, de sa mère. Karolina sourit malgré elle à son fils, elle était certes furieuse contre lui mais ne put s'empêcher de répondre à son sourire charmeur. Elle se força à prendre un ton sévère.

« Alors as-tu fait les commissions dont je t'avais chargé ? Ca fait des heures que je t'attends.

- Euh ...bredouilla le garçon qui baissa la tête d'un air coupable.

- Ne me dis pas que tu es resté tout ce temps ici, planté à regarder ces stupides bateaux ! »

 

Karolina n'attendit pas la réponse de son fils, son regard fuyant parlait de lui-même. Elle secoua la tête. Décidément elle ne comprendrait jamais ce que Jack pouvait trouver de si attirant à cet océan que l'on disait infesté de pirates... Elle reprit la parole d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction.
« Aide moi plutôt avec ta sœur, » lui dit elle en lui tendant un paquet emmailloté

.

Sentant que ce n'était pas le moment de la contrarier, Jack fit profil bas et prit dans ses bras la petite Eléna qui avait hérité de sa mère sa carnation d'espagnole mais possédait des yeux d'un vert translucides qu'elle devait à son père. Karolina contempla ses deux enfants puis les entraina avec un soupir las vers la forge où travaillait son mari, Grant .Chemin faisant, elle commença à faire la leçon à Jack, l'encourageant à grandir un peu et à abandonner son projet idiot d'être un marin pour apprendre un vrai métier.

 

Pénétrant dans la forge, elle retint une grimace en voyant son mari, penché sur une lame qui effectuait inlassablement le même travail. Pour la centième fois depuis des mois, elle regretta d'avoir uni son destin à celui de cet homme. Issue d'une famille de la bourgeoisie espagnole, Karolina avait à peine vingt ans lorsqu’elle avait rencontré Grant, un simple forgeron anglais de dix ans son ainé. Le coup de foudre avait été instantané. Envoutée par son regard et le sourire ravageur de Grant dont son fils Jack avait hérité, elle s'était donnée à lui sans soucis des convenances. Et Jack était arrivé, obligeant Karolina de la Fuenté à devenir Karolina Sparrow pour protéger ce qui restait de sa réputation et de son honneur. Les premières années de leur mariage avaient été heureuses mais le rejet de la famille de Karolina et le statut de forgeron de Grant les avaient peu à peu éloignés. La petite Eléna, née il y avait un peu plus d'un an, était avec Jack tout ce qui subsistait de la passion du début de leur union.

 

Grant, les voyant entrer, se tourna en souriant puis fit signe à sa femme qu'il était sur une commande urgente et ne pouvait donc pas se libérer. Comprenant qu'une fois de plus le travail passait avant elle, Karolina se crispa. Ce n'était pas qu'elle avait envie d'être avec Grant, cela faisait bien des années qu'elle avait cessé de l'aimer mais elle voulait surtout lui laisser les enfants. Elle s'efforça de contrôler l'acidité de sa voix.

« Est ce que tu peux au moins garder Jack et Eléna auprès de toi ? »

Pour toute réponse son mari haussa les épaules, indifférent. Sa colère redoublée, Karolina sortit d'un pas rapide de la forge et se dirigea à son tour vers le port.

 

Jack, embarrassé de sa sœur et peiné de la tension qui régnait entre ses parents, s'approcha de Grant, cherchant son regard. Son père lui sourit. Ilo était particulièrement fier du physique de son fils mais aussi de son intelligence et de la finesse de ses réflexions.

« Jack, mon garçon, écoute ton père et évite les femmes, elles te rendront fous à force d'essayer de deviner ce qu'elles veulent. Je suppose que tu étais encore sur le port, ce qui expliquerait l'air agacé de ta mère.

- Je regardais les navires, répondit Jack. »

 

Une lueur s'alluma dans ses yeux, tandis qu'Eléna se tortillait dans ses bras.

« Comme toujours depuis ton enfance soupira Grant. Tu sais pourtant que ta mère ne te laissera jamais devenir marin c'est un métier tellement peu honorifique selon elle, ne put il s'empêcher d'ajouter avec amertume.

- Pourtant, je trouve qu'il n'y en a pas de plus beau... naviguer, être libre aller où on veut... » Reprit le jeune Jack d'une voix rêveuse.

Grant le considéra avec affection, il posa sa main sur ses cheveux, les ébouriffant puis reprit la parole.

« Allez donne-moi plutôt un coup de main avec ta sœur. »

Jack retint une petite grimace tandis que son père retournait à son travail.

 

()()

 

Pendant ce temps, Karolina Sparrow parvenait à sa destination .D'un geste décidé elle pénétra dans la capitainerie, et courut dans les bras de l'homme qui s'y trouvait . Le jeune Thomas Mollet, un lieutenant français plein d'avenir, la reçut dans ses bras en riant. Karolina leva son visage radieux vers lui et l'embrassa avec passion, caressant les cheveux blonds du jeune homme.

« Ouf j'ai cru que je n'arriverais jamais à l'heure pour notre rendez-vous.

- Je t'aurais attendue. Mais je dois t'annoncer quelque chose sans attendre, » lui dit-il, brusquement sérieux.

 

Le cœur de Karolina manqua un battement.

« Qu’as-tu à me dire ? L’interrogea t'elle d'une voix blanche.

- Nous avons reçu de nouveaux ordres, mon régiment est déplacé, je dois regagner la France. Nous partons après demain.

- Mais... » Protesta Karolina qui sentit son cœur se briser.

Thomas la fit taire en posant un doigt sur sa bouche ...

« Chut, écoute-moi jusqu'au bout. Je veux que tu m'accompagnes et qu'une fois là bas tu deviennes ma femme. »

Karolina le regarda sans oser y croire.

« Mais Thomas je suis déjà mariée !

- Il suffira de prétendre que tu es veuve et une fois le délai correct passé nous nous marierons, si tu veux de moi.

- Oh Thomas comment peux tu en douter ? Je t'aime plus que tout voyons ! Bien sur que je veux t'épouser ... Mais, et les enfants ? »

 

Thomas grimaça, ce qu'il allait dire à présent ne plairait surement pas à sa maitresse.

« Eléna n'est encore qu'un bébé, elle ne connait pas son père et c'est une enfant adorable que je serais ravi d'élever avec toi.

- Mais, et Jack ? Lui connait son père et il ne voudra pas prétendre qu'il est mort. » Objecta Karolina

Thomas se contenta de la fixer sans rien dire, la laissant arriver d'elle même à la conclusion qui s'imposait. Karolina lui rendit son regard et une expression chagrinée passa brièvement sur son visage.

« Ne me demande pas ça Thomas, ne me demande pas de choisir entre mon fils et toi. Lui dit-elle, les yeux pleins de larmes.

- Je suis désolé Karolina mais nous ne pouvons pas faire autrement. Ton fils est grand, déjà presque un homme et tu sais qu'il n'acceptera jamais que tu quittes son père pour moi. Je sais que ce que je te demande est très difficile et saches que si tu choisis de rester auprès de Grant et de tes enfants j'accepterais ta décision. Je pars après demain et jusqu'à la dernière minute je vous attendrais, Elena et toi. Si je ne vous vois pas je comprendrais lui dit-il avant de l'embrasser. Maintenant va, rentre chez toi et emporte mon amour avec toi. »

 

Comme dans un rêve, Karolina reprit le chemin qui menait à la maison qu'elle occupait depuis une dizaine d'années. Elle poussa la porte et son regard embrassa la pièce, ses murs étroits, la pauvreté du linge ... Karolina vit tout cela avec une douloureuse acuité. Thomas était jeune, beau, riche, promis à un brillant avenir et il l'aimait. Il pourrait offrir à Eléna tout ce dont elle avait toujours rêvé pour elle.

 

Perdue dans ses réflexions elle n'entendit pas les autres rentrer.

« Le diner n'est pas prêt ? » demanda Grant en fronçant les sourcils.

En l'entendant, elle retint à grand peine la bouffée de haine pure qui la traversait pour lui répondre sur un ton qui se voulait aussi cordial que possible.

« Je m'en occupe... » Lui dit-elle en évitant son étreinte.

La soirée qui suivit lui parut totalement irréelle. Elle acceptait peu à peu le fait qu'elle ne voulait plus vivre ainsi et prit ainsi sa décision. Une fois que Grant se fut éloigné et Eléna endormie, elle s'approcha de Jack. Elle le serra très fort contre elle et caressa ses cheveux noirs.

 

Il se retourna vers elle, étonné, sa mère ne l'avait pas habitué à de telles démonstrations d'affection.

« Que se passe-t-il maman ?

- Rien Jack, mon petit, je voulais juste te sentir près de moi, lui dit-elle le cœur serré.

- Je ne suis plus un enfant ! Je suis un homme à présent ! Rétorqua-t-il avec fierté.

- Je sais, mais pour moi tu seras toujours mon petit garçon. Jack, je veux que tu saches que ta mère t'aime. Quoiqu'il arrive, quoiqu’il se passe ne l'oublie jamais, lui déclara t'elle les yeux brouillés par les larmes qu'elle s'efforçait de cacher.

- Maman, mais tu pleures ?

- Non ne t'inquiètes pas pour moi, suis moi, j'ai quelque chose à te donner. » Dit-elle en se dirigeant vers son coffret.

 

D'un geste preste, elle sortit une bague masculine constituée d’un onyx et la tendit en souriant à son fils.

« Ceci appartenait à mon père, c'est la seule chose qu'il me reste de lui. A présent je voudrais que ce soit toi qui l'aie, elle est un peu large je sais mais garde là précieusement jusqu'à ce que tu puisses la passer à ton doigt. Ainsi je serais toujours avec toi. »

Jack ne savait plus quoi dire, il ne comprenait pas pourquoi sa mère agissait aussi bizarrement.

« Mais pourquoi tu dis ça maman, que se passe t'il ? lui demanda-t-il d'un ton angoissé.

- Il ne se passe rien mon fils, aie confiance en moi, lui assura sa mère en se détestant pour les mensonges qu'elle prononçait. Viens dans mes bras. »

 

Sans dire un mot Jack obéit pendant que sa mère l'étreignait longuement sans rien dire. Elle se contenta de respirer l'odeur de son fils, ses larmes roulant sur ses joues avant de venir s'écraser dans ses cheveux.

 

Karolina et Jack restèrent ainsi longuement enlacés sans que le garçon ne comprenne ce soudain besoin de tendresse de sa mère.

 

()()

 

Il le comprit enfin lorsque, deux jours plus tard, il rentra dans leur maison et découvrit son père, assis à même le sol, serrant convulsivement dans sa main un morceau de papier. Jack s'approcha doucement de Grant et lut ce qui était écrit. En un éclair les mots lui sautèrent au visage. Il lui fallut plusieurs minutes avant de réaliser. Sa mère était partie et avait emmené Eléna. Elle les avait abandonnés, son père et lui. Aveuglé par les larmes, Jack courut en direction du port. Lorsqu'il y parvint la seule chose qu'il put discerner était le drapeau français qui flottait au-dessus du navire qui emportait sa mère et sa sœur loin de lui .Dans sa tête les mots qu'elle avait prononcés pour le rassurer résonnaient douloureusement.

« Aie confiance en moi… »

Jack resta longtemps ainsi, les poings serrés et le visage tourné vers cet horizon que sa mère lui avait préféré…

 

                                                                                                                     Chapitre 2

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