Chapitre 9 Conclusions

 

Le Hollandais Volant,

Cabine du Capitaine

 

 

Assis devant l’instrument jadis couvert d’algues et d’autres fruits de mer sur lequel Jones avait en son temps épanché sa rage et les quelques restes d’humanité qui subsistaient en lui, son infortuné successeur réfléchissait. Depuis l’embarquement de Chevalle, il avait effectué deux nouveaux voyages. L’interprète de Sri Sumbhajee faisait partie du dernier convoi et Will avait écouté sans sourciller le récit à présent familier qu’il lui avait fait des circonstances de sa mort. C’était toujours le même scénario, une armée de zombies ou d’âmes errantes selon le qualificatif qu’on leur donnait, sortie de nulle part et qui déferlait sur le navire, ne laissant pas plus de chances à ses occupants que le Kraken lorsqu’il sévissait encore. Sauf que cette fois, le navire n’avait pas coulé. Non pas que Sumbhajee et ses hommes soient plus aguerris que ceux de Chevalle ou son navire plus robuste. Non en fait l’interprète avait raconté avec nombre de mimiques d’horreur qu’au bout d’un moment les zombies avaient commencé à s’entre déchirer, permettant aux pirates de faire ce que tout pirate sensé aurait fait à leur place : prendre la poudre d’escampette. A l’exception bien entendu du pauvre interprète, victime non pas des zombies mais bel et bien d’une balle perdue ce qui lui avait valu de se retrouver au milieu du cortège d’âmes en transit vers l’autre monde.

 

Sa mort n’avait toutefois pas été inutile, bien entendu Will n’allait pas jusqu’à s’en féliciter mais il était bien obligé d’admettre que l’interprète lui avait apporté des informations non négligeables qui avaient eu pour effet de confirmer son pressentiment : Teach n’était pas le seul à jouer avec les âmes. Et le fait qu’une partie de ces dernières prennent la défense des Seigneurs pirates ne pouvaient indiquer qu’une seule chose : quelqu’un avait très à cœur de protéger ceux de la Confrérie. Et il avait beau tourner et retourner les différentes possibilités dans sa tête, il ne voyait qu’un seul homme capable de faire ça. Un homme qui, chargé d’appliquer les lois du Code, se pensait au-dessus d’elles : le Gardien. Autrement dit Le capitaine Teague.

 

Seulement encore fallait-il pouvoir le prouver … Et surtout, preuve ou pas de la duplicité du vieux pirate comment avertir Elizabeth du danger qu’elle courrait ? C’était cette question que Will ne cessait de se poser, cherchant vainement une solution. A chacun de ses embarquements de nouvelles âmes, il avait tenté de franchir le passage vers le monde des vivants. A chaque tentative, un mur invisible mais puissant l’avait repoussé. De plus, malgré tous ses appels, Calypso ne désirait de toute évidence pas s’en mêler et le jeune capitaine avait beau faire , il ne trouvait pas de solution.

« Ça n’est pas possible. Ragea-t-il. Il doit bien y avoir un moyen, il y a toujours un moyen. » Marmonna-t-il en tapotant les touches de l’orgue qui émit un son caverneux lequel résonna lugubrement dans tout le navire.

 

Un instant plus tard, Bill fit son apparition dans la cabine, l’air affolé. Surpris, Will releva le visage

« Que se passe-t-il encore ? Demanda-t-il d’un ton inquiet. Ne me dis pas que les âmes ont réussi à nous poursuivre ! »

Bill poussa un soupir d’authentique soulagement en constatant qu’il était pareil à lui-même et expliqua, vaguement gêné.

« Non… C’est parce que tu vois … On a entendu l’orgue et alors…

- Et alors ? » Demanda Will.

Bill secoua la tête et commença à expliquer maladroitement.

« Bah tu vois … Jones faisait tout le temps ça, jouer sur ce, cet orgue et quand on l’a entendu on a cru, on a eu peur. Que, qu’il soit revenu ou pire encore, que tu sois devenu comme lui… »

 

Will lui adressa un sourire contrit.

« Désolé de vous avoir fait peur, je réfléchissais et puis je me suis appuyé sans y prendre garde. Je ne sais même pas en jouer. Elizabeth, elle, saurait. »

Bill se rembrunit légèrement.

« Elizabeth… Oui c’est à cause d’elle que nous, enfin que j’ai craint le pire en t’entendant jouer de cet instrument. »

Will baissa les yeux avant de répondre.

«  Lorsque je l’ai vue, à l’île des Épaves, je lui ai dit de, de continuer à vivre… Je ne veux pas être un, une charge pour elle. Alor si elle venait à, à ne plus supporter notre éloignement, je n’agirais pas pour autant comme Jones en renonçant à ma charge. » Déclara-t-il tout à trac.

Bill le regarda avec surprise.

« Tu lui as dit ça ?

- Que pouvais-je faire d’autre alors qu’elle est si, si vivante tandis que moi, moi tout ce que j’ai à lui offrir ce n’est qu’une journée tous les dix ans … Elle mérite mieux que ça, elle mérite d’être heureuse même si je ne suis pas celui qui lui offre ce bonheur auquel elle a droit. »

 

Bill soupira.

« C’est très généreux de ta part… »

Will se retourna avec vivacité vers lui.

« Ce n’est pas généreux ! Je l’aime c’est tout. Plus que tout au monde. »

Bill le regarda avec compassion puis posa la main sur son épaule.

«  Je sais fils. Et c’est bien pour cela que je m’inquiète… Parce que dans ce cas, que ferais-tu si le seul moyen de lui sauver la vie était d’abandonner ta charge comme Jones l’avait fait ? »

Will fixa son père, l’air décidé.

«  J’espère juste ne pas avoir à en arriver là. 

- C’est-ce que je craignais. » Soupira Bill.

 

Désireux de changer de sujet, Will lui désigna un siège et reprit.

«  Que sais-tu sur le Gardien du Code ? »

Bill s’assit et regarda Will, intrigué.

« Tu le soupçonnes toujours de détourner des âmes à son profit ?

- Plus que jamais. Répondit Will. C’est le seul à pouvoir le faire, le seul à pouvoir braver le Code sans le moindre risque de représailles. Le seul aussi à avoir un intérêt dans la survie de la Confrérie.

- Pas forcément. Tenta Bill. Il y a d’autres pirates aussi, des pirates mineurs qui ont fait allégeance à la Confrérie. »

Will retint un sourire ironique à la pensée que, pour des hommes qui se voulaient libres, les pirates avaient des usages qui ressemblaient beaucoup à ceux des aristocrates qu’ils méprisaient tant. Au lieu de ça il secoua la tête.

« Non au contraire, à chaque Seigneur mort c’est une place vacante qui se libère. Non le seul à avoir besoin que la Confrérie survive c’est le Capitaine Teague. Parce que sans Seigneurs Pirates à qui l’imposer à quoi servirait le Code ? »

 

Bill hocha la tête avec étonnement.

«  Je n’avais jamais pensé à ça. Tu crois qu’il serait prêt à transgresser le Code pour qu’il survive ?

- Oui, c’est-ce que je crois. Confirma Will. Mais tu ne m’as pas répondu. Que sais-tu sur lui ? Serait-il capable de, de faire prisonniers des esprits ? »

Bill haussa les épaules en signe d’ignorance.

« Je ne sais pas Will. Personne ne sait grand-chose sur le capitaine Teague. Hormis qu’il est sûrement le père de Jack.

- Et tu crois que c’est fait pour me rassurer ? Ironisa Will. Jack sacrifierait sans sourciller n’importe lequel d’entre nous si cela lui apportait le moindre profit. Si son père est pareil il n’hésitera pas à les laisser se faire tuer pour sauver son foutu Code !

- Tu as une opinion bien noire de Jack… » Murmura Bill.

Will le regarda avec amertume.

« Amusant, il m’a dit la même chose à peu de choses près il y a quelques années. Il a ajouté que tous les trésors n’étaient pas d’or ou d’argent. Reste à découvrir quel est le trésor de Teague et surtout jusqu’où il est prêt à aller pour le conserver. »

 

Bill frémit, les mots prononcés par son fils un peu plus tôt lui revenant en mémoire.

« Tu, tu ne comptes pas abandonner ta charge n’est-ce pas ?

- Pas tant que je ne suis pas certain qu’il n’existe pas une autre solution et qu’Elizabeth ne court pas un danger trop grand. Nous n’avons encore recueilli aucun homme du Pearl que ce soit pour la traversée ou parmi les âmes.

- Prions pour que cela continue… Soupira Bill.

- En effet. » Rétorqua Will en se replongeant avec un soupir dans les carnets de bord des premières années de capitainerie de Jones, à la recherche d’une indication qui lui permettrait de trouver un autre passage pour le monde des vivants.

 

 

Queen Anne’S Revenge,

Cabine

 

 

Un sourire charmeur se matérialisa sur les lèvres de Syréna lorsqu’elle entendit les clefs tourner dans la serrure de sa prison et elle passa une main fine dans ses longs cheveux châtains, impatiente à l ‘idée de retrouver sa principale distraction et il fallait bien le reconnaître, sa seule : le jeune Philip.

 

Le sourire disparut et une expression de haine pure le remplaça alors qu’au lieu du délicieux petit missionnaire la sirène découvrait son bourreau : Blackbeard. Le pirate lui répondit par un sourire cruel.

« Quel dommage que tes victimes ne puissent pas voir ce visage là… Tellement plus intéressant que l’autre. Tellement plus vrai. »

Les lèvres de Syréna se retroussèrent sur sa mâchoire et découvrirent ses dents acérées.

« Arrête ça tu n’es pas en position de force le poisson. » Lui jeta Blackbeard.

Syréna lui lança un regard brûlant de rage, ses yeux d’ordinaire d’un bleu océan prirent une inquiétante couleur rouge sang mais Teach ne broncha pas

« Comment comptes-tu attirer Calypso ? » Lui demanda-t-il.

 

Un nouveau rictus retroussa les lèvres de la sirène.

«  Je croyais que tu savais comment faire.

- Oh mais je le sais… Ironisa Blackbeard. Tu dois l’appeler, être en grand danger.

- Ton sorcier bloque mon chant. Observa la sirène avant de prendre un air charmeur. Libère moi et je ferais venir Calypso et mes sœurs pour toi… »

Teach se contenta de la fixer sans bouger et le cœur de Syréna bondit dans sa poitrine. Jusqu’à présent elle avait été trop aveuglée par sa rage et sa haine pour songer à utiliser sa meilleure arme contre lui : la séduction. Forçant son sourire qui creusa dans ses joues des fossettes que Philip aurait trouvées adorables, Syréna glissa lentement vers le pirate, ses mains fraîches se posant sur son torse.

 

Teach ne cilla pas.

 

Encouragée, Syréna se glissa contre lui et murmura d’une voix basse et charmeuse.

« Libère moi et je t’offrirais tout ce que tes semblables meurent de désir d’obtenir… »

Cette fois Blackbeard sourit et son regard épousa le sien.

« Je n’ai pas besoin de te libérer pour ça sirène. Répondit-il d’une voix froide. Cela tu vas me le donner dès à présent. Ce que je veux savoir c’est si tu appelleras Calypso pour moi ou si je dois te tuer dès maintenant. »

Syréna recula, le regard pourpre.

« Tu ne mérites aucun de mes dons. Quand à Calypso je l’appellerais si tu m’offres quelque chose en retour. »

Blackbeard laissa échapper un soupir las.

«  Je crois que tu n’as pas compris, c’est sans doute dû à ta cervelle de poisson. Je ne négocie pas avec ce qui m’appartient et il se trouve que c’est ton cas. Si tu refuses tu mourras. »

Syréna le regarda avec ironie.

«  Oh tu crois que j’ignore comment on tue une saleté de ton espèce ? » Rétorqua Teach en sortant brusquement un couteau au manche incrusté de corail de son manteau.

 

En le voyant, Syréna recula avec un sifflement de terreur et Teach lui fit un désagréable sourire.

« Où as-tu eu ça ? Gronda-t-elle.

- Oh il existe des tas de créatures dans ces eaux. Des créatures prêtes à tout pour ne pas mourir. Répondit Teach. Et si tu te demandes si je sais comment m’en servir, la réponse est oui. Ajouta-t-il en glissant le côté non acéré de la lame sur la gorge de la sirène qui gémit. Une incision. De quoi te trancher les cordes vocales et tuer ton chant pour toujours. Après ça je te relâcherai. » Ricana Teach.

 

Syréna le regarda avec haine, consciente qu’une sirène incapable de chanter serait bel et bien condamnée à mourir à plus ou moins long terme. Une mort lente et douloureuse qui la mettrait à l’écart de toute la population marine. La pire des fins pour une sirène et en vérité la seule. Son effroi n’échappa pas à Teach et il sourit avec satisfaction.

« Si tu m’obéis, si tu n’essaies pas de me doubler lorsque tu appelleras Calypso, tout ça n’arrivera pas. Je te rejetterais intacte à la mer et je te donnerais même une récompense. Le petit missionnaire par exemple, il m’ennuie. Alors sirène ?

- Et tu me libéreras ?

- Si tu obéis. J’aurais un travail pour toi après. Tant que tu me seras utile, je ne tuerais pas. Après il faudra que tu t’arranges pour ne plus croiser ma route. » Ricana-t-il.

 

Syréna se força à garder son calme et hocha la tête en guise d’accord, elle maudit le sort qui l’attachait à cet homme auquel elle n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Du moins si elle voulait rester en vie. Et Syréna aimait la vie.

« Parfait. Déclara calmement Teach. Maintenant écarte donc tes écailles pour moi joli poisson. Ça fait des semaines que je n’ai pas pris une femme et j’ai besoin de juter dans quelque chose. Tu feras l’affaire. »

La pauvre sirène hoqueta et recula mais Teach lui désigna le couteau qu’il portait toujours.

«  Je ne suis pas patient. »

 

A contrecœur, Syréna s’approcha de lui, ses écailles s’ouvrirent pour lui livrer le passage tandis qu’il palpait ses seins avec rudesse, s’amusant à tirer violement sur leurs bouts et la faisant crier.

« Tu n’es qu’une femelle comme les autres finalement ». Se moqua Teach en s’enfonçant brutalement en elle, son corps robuste la labourant sans pitié.

 

Queen Anne’S Revenge,

Pont

 

 

Inquiet, Philip fixait la porte de Syréna depuis que Teach y était entré quelques minutes plus tôt, l’oreille à l’affût du moindre cri de sa belle, même si il ignorait totalement ce qu’il ferait si une telle chose se produisait. Toujours aussi inquiet pour lui, Davies s’approcha.

«  Ne reste pas planté là Phil. »

Le jeune homme tourna un regard sombre et torturé vers le second.

« Je ne la laisse pas seule avec ce monstre.

- Dit petit le monstre c’est pas le capitaine… C’est cette foutue sirène, crois-moi elle n’a rien d’une demoiselle en danger. »

 

Philip serra les poings, prêt à en découdre et Davies secoua la tête.

«  Faut que tu te la sortes de la tête, elle t’a ensorcelé. A la prochaine escale je t’emmène voir une vraie femme et pas ce poisson visqueux. Ou alors quand on aura pris ceux que le capitaine cherche à attirer, qui sait, ils auront peut être pris de quoi se soulager pendant le voyage. Ricana Davies qui commençait à trouver le temps long. Dans ce cas je veillerais à ce que t’aies ton tour après le capitaine et moi, tant que la fille est encore fraîche. »

Philip le toisa, ouvertement écœuré.

« Je ne veux pas d’une autre femme. Qui voudrait d’une putain après avoir connu la perfection. »

 

Davies éclata de rire sans pouvoir se retenir.

« La perfection ? Un demi poisson mort ? T’es complètement fou Phil … Et d’ailleurs qu’est-ce que t’en connais de ta « Syréna » ?

- Elle m’a embrassé ! Protesta Philip. Et d’autres choses aussi. Ajouta-t-il encore ému au souvenir de la délicieuse caresse que lui avait prodiguée sa chanteuse.

- Ohhhhh. S’exclama Davies en roulant des yeux. Mais elle n’a pas écarté ses écailles dis-moi ? Se moqua-t-il.

- Vous savez bien que non !!! Elle ne peut pas le faire tant que vous la retenez ici !!

- Bah voyons… La seule chose que ta sirène ne peut pas faire c’est chanter ce qui vu ton état est une bonne chose. Pour le reste elle est comme toutes les femelles : elle ment.

- Syréna ne me mentirait pas ! Explosa Philip qui tremblait de tout son corps. Elle m’aime.

- Oui petit … Répondit Davies d’un ton las, renonçant à argumenter. Elle t’aime comme elle aime toutes ses proies : saignées vivantes. Si tu veux tout savoir, la véritable raison pour laquelle elle n’écarte pas ses écailles pour toi, c’est que cela stopperait net les effets de son chant sur toi. Tu serais immunisé contre elle et si tu veux mon avis ça serait pas plus mal.

- Jamais je ne cesserais d’aimer Syréna. » Répondit Philip avec feu, le regard fixé vers la cabine dans laquelle il savait sa belle aux prises avec Teach.

 

Queen Anne ‘S Revenge

Cabine

 

 

Il semblait à Syréna que cela durait depuis des heures, il fallait reconnaître qu’habituellement ses pauvres victimes avaient à peine le temps d’apprécier ses dons que déjà elles se retrouvaient proprement déchiquetées. Sur elle, Teach haleta avant de lui mordre violement l’épaule au moment où il déchargeait en elle, s’enfonçant le plus loin possible. Les yeux bleus de la sirène s’écarquillèrent de douleur et elle se demanda fugacement si c’était cela que ressentaient ses victimes avant de décider que ce point n’avait aucune importance.

 

Blackbeard se retira avec une moue dégoûtée.

« C’est donc pour ça que des imbéciles perdent la vie ? Et bien j’ai connu des catins dont l’antre était plus accueillant. Se moqua-t-il. Enfin tu feras l’affaire en attendant mieux. Dommage que le risque soit trop grand pour mon équipage, certains d’entre eux mériteraient bien un soulagement même aussi décevant. »

Syréna cilla et recula à nouveau, le bas ventre douloureux.

« Voilà poisson, la « négociation » est terminée. Ricana Teach. Maintenant que je suis assuré de ton obéissance. Je te laisse retourner à tes mines charmeuses, c’est tout ce que tu sais faire correctement. »

 

Le pirate claqua la porte, la laissant seule et Syréna éprouva pour la première fois le sentiment que les hommes nommaient « désespoir ». Et elle comprit en même temps qu’elle détestait ça.

 

Queen Anne’ S Revenge

Pont

 

Un sourire satisfait aux lèvres, Teach accorda un regard ironique au jeune missionnaire dont l’émoi et l’angoisse étaient palpables. Le pirate le fixa et remit tranquillement son ceinturon, riant de voir une pâleur soudaine teinter le visage du jeune homme. A ses côtés Davies lui accorda un regard à la fois surpris et admiratif, peu d’hommes pouvaient se vanter d’avoir connu le plaisir de l’étreinte d’une sirène sans l’avoir payé de leur vie.

 

Blackbeard s’approcha des deux hommes avec nonchalance, partagé entre l’envie de tirer une balle entre les deux yeux de l’énervant missionnaire tout de suite et le besoin qu’il avait de lui pour la suite de ses projets. Finalement la seconde l’emporta sur la première et il lâcha

« On a menti sur ce qui se cache sous les écailles des sirènes. Ça n’a rien d’exceptionnel. »

 

Philip blêmit encore plus et Davies prévint son mouvement suivant, il s’empressa de le retenir par le bras.

« Il l’a violée ! » S’écria Philip en tentant de se dégager de l’étreinte de fer de l’autre.

Teach l’entendit et sourit de plus belle.

« On ne viole pas une sirène imbécile. Elle seule peut choisir de laisser un homme la prendre. Maintenant tout le monde à son poste. »

Philip tenta de rétorquer mais Davies le tira en arrière.

« Bon sang Phil le Capitaine a raison. Une sirène s’offre toujours. Lui glissa-t-il.

- Vous mentez ! S’insurgea Philip. Syréna ne ferait jamais ça. Elle m’aime. »

 

Davies se demanda durant une fraction de seconde si le loa de Teach serait capable de désenvoûter le jeune homme puis le prit par les épaules et le secoua.

«  Si. Elle fait ça. C’est sa raison d’être. C’est une sirène Phil. Une putain des mers qui charme les hommes. Seulement au lieu de demander des pièces en échange du plaisir, elle prend des vies. »

Philip frissonna puis le jeune homme se représenta le corps parfait en dépit de la queue de poisson les longs cheveux bruns et le visage angélique de Syréna. Une telle perfection ne pouvait pas être aussi mauvaise que Davies le disait.

« Très bien… Ne me crois pas. Ragea Davies. De toute manière elle t’a ensorcelé. Je veux juste te prévenir Phil. Éloigne-toi d’elle. Cette maudite bestiole est mortelle.

- Vous ne la connaissez pas. » Répondit Philip en se dégageant.

Davies poussa un juron et cracha sur le sol, attrapant Philip par le bras.

« T’as entendu le capitaine ? Il l’a baisée ta sirène. Et si elle se refuse à toi c’est uniquement parce qu’elle ne veut pas de toi. Maintenant fait moi le plaisir de récurer ce pont ! »

 

Avant que Philip n’ait eu le temps de mettre en œuvre sa riposte ce qui lui aurait très certainement coûté sa vie, une vague blanche déferla sur le navire et des corps se matérialisèrent brutalement sous les regards effarés des marins.

«  Capitaine ! » Hurla Davies en sortant son sabre.

Les yeux exorbités de terreur, Philip regarda les corps désincarnés se mouvoir et s’armer d’une rapière ou d’un sabre.

« Mon Dieu. Protégez nous de cette diablerie. Murmura le jeune homme en se signant par habitude tandis qu’un zombie avançait vers lui

- Crétin ! Lui lança Davies en lui donnant une bourrade dans le dos. Laisse de côté tes bondieuseries et prend une épée.

- Mais je ne sais pas me battre. Couina Philip.

- Fait comme si tu jouais la comédie dans ce cas. » Lui lança Davies à la hâte, aux prises avec trois adversaires

 

En se défendant, Philip s’aperçut rapidement que les corps en putréfaction qui les attaquaient ne semblaient pas souffrir des blessures que l’équipage de la Revenge lui infligeait. Au contraire, les zombies progressaient avec lenteur mais aussi sûrement qu’impitoyablement, laissant derrière eux des corps à demi démembrés et un ruisseau de sang. Le jeune homme, aiguillonné par la terreur, redoubla donc ses efforts pour se défendre et recula peu à peu pour se placer entre les monstres et la porte de la cabine dans laquelle était retenue Syréna, prêt à tout pour la protéger.

 

Une rigole de sang lui obscurcissant la vue suite à une blessure qui lui aurait fendu le crâne si l’arme du zombie n’avait pas été déviée, Philip vit Teach lever brusquement les bras, son sorcier à ses côtés avant de retomber sur le pont, assommé par le coup que venait de lui asséner son adversaire.

 

Furieux, Teach sortit son sabre et en transperça l’un des zombies, les morts vivants se pressaient dans sa direction et dans celle de son loa à présent qu’ils les avaient repérés.

« Dépêche-toi. » Lança-t-il bien inutilement au loa qui, assis sur le sol, commença à dodeliner de la tête et à marmonner dans une langue gutturale.

Totalement indifférent au sort de ses hommes, Teach traça un signe dans l’air qui immobilisa un zombie, les yeux écarquillés tandis que les autres reculaient avant d’avancer de nouveau dans sa direction à contrecœur.

 

Blackbeard posa une main sur l’homme qu’il avait immobilisé et avança d’un pas en direction des autres. Derrière lui, le loa poussa un hurlement douloureux mais au lieu de triompher les attaquants reculèrent avec horreur.

« Disparaissez… Retournez dans le monde des non morts et des non vivants. » Siffla le loa, la peau si blanche qu’elle en était à présent translucide.

Teach leva alors son sabre et trancha sans sourciller la paume de sa propre main, il laissa le sang s’écouler sur la lame avant de la tourner vers les zombies.

« Le fer et le sang. Votre magie ne peut rien. » Déclara-t-il d’un ton mauvais avant de se tourner vers le loa.

Ce dernier termina sa formule et les zombies disparurent aussi soudainement qu’ils étaient arrivés, laissant derrière eux un spectacle de désolation.

 

Teach ne s’inquiéta pas une seule seconde de ses hommes et un sourire carnassier retroussa ses lèvres alors qu’il se penchait vers le zombie.

«  Qui t’envoie ? »

Les yeux grands ouverts sur le vide, le zombie ouvrit la bouche mais au lieu de paroles un flot de musique jaillit de sa gorge.

« Je croyais t’avoir entendu dire que la magie vaudou était impie et indigne d’un pirate. Se moqua Teach. Et voilà que tu l’utilises à ton tour, transgressant par la même occasion la règle qui m’a valu d’être exclu de ta minable Confrérie. »

 

Le zombie articula de nouvelles notes reprenant la mélodie du chant que les pirates s’étaient auto attribué puis parla.

«  L’âme des pirates, jamais ne mourra. » Chantonna-t-il étrangement.

Teach se crispa en l’entendant.

« Je t’enverrais personnellement en enfer Gardien. Mais avant ça… Tu assisteras à la chute de tout ce qui te tient à cœur. » Gronda-t-il avant d’enfoncer son sabre dans la gorge du zombie qui s’écroula au sol.

 

Épuisé le loa se tourna vers lui.

«  Mort ?

- En attente pour l’autre monde. Confirma Teach qui masquait son affaiblissement.

- Teague ?

- Non son loa a sûrement du protéger son âme, ce doit être l’autre qui est morte. Pas moyen de le récupérer ?

- Pas avec aussi peu de pouvoir. » Souffla le loa.

Blackbeard lui fit signe de le suivre vers la cale.

«  J’ai besoin de retrouver toute ma magie. De couper l’effet du fer sur mon sang. Fait encore cela loa et je te promets que bientôt nos pouvoirs n’auront aucune limite. »

 

Le loa hocha la tête et la fumée jaune envahit la cale, plongeant les deux complices dans une transe réparatrice.

 

De son côté Davies, blessé au bras, s’empressait auprès des hommes de l’équipage et effectuait un macabre tri entre les morts et les hommes encore vifs. Il écarta ceux dont l’âme allait s’éteindre, les fit porter jusqu’à la cale où le loa les enrôlerait dans leur armée, fit soigner les blessés légers par les hommes encore valides en attendant que le loa opère ses sorts sur eux et mit les corps de côté pour la cuisine en vue d’un futur repas de la sirène, qui serait morte de faim si cela n’avait dépendu que de lui.

 

Infatigable, Davies continua son tri macabre jusqu’à rencontrer le corps de Philip. En reconnaissant la tignasse noire et frisée du jeune homme, le cœur de Davies se serra.

« C’lui là est moribond. » Commenta celui qui l’accompagnait.

En d’autres termes, bon pour fournir le loa en âme, songea Davies. L’autre se pencha sur le corps inconscient de Philip mais Davies l’arrêta.

« Non pas le petit missionnaire. Le capitaine a dit qu’il avait besoin de ses services. On va le soigner. Décida-t-il à la grande surprise du matelot.

- Mais il est blessé à la tête … Tenta-t-il.

- J’ai dit on le soigne. Ordonna Davies. Bande sa plaie du mieux que tu peux, le loa finira de le guérir. »

L’homme lui lança un regard teigneux mais n’osa pas protester et il se pencha sur Philip pour le soigner.

« D’autres hommes vont mourir le temps qu’on soigne c’lui là. Grommela-t-il.

- Le Capitaine veut qu’il reste en vie. » Se borna à répéter Davies en s’activant à son tour sur le corps de Philip.

 

 

Quelques heures plus tard

Queen Anne’s Revenge,

Cale

 

 

Philip ouvrit les yeux avec peine, luttant contre sa torpeur tandis qu’une voix marmonnait une étrange mélopée au-dessus de lui. La vision du jeune homme mit quelques minutes à s’ajuster et il finit par reconnaître avec horreur le loa de Teach qui, penché au-dessus de lui, traçait des signes cabalistiques dans l’air. Horrifié, Philip tenta de se relever pour lui échapper mais retomba faiblement sur la couchette sommaire où on l’avait installé, la tête douloureuse.

 

Le loa lui fit un sourire désagréable et parla.

« Tu ne peux pas te lever. C’est normal. Le coup que tu as reçu était violent. Tu as eu de la chance que Davies décide que tu devais vivre. »

La tête comme serrée dans un étau, Philip ne répondit pas, comprenant un mot sur deux.

« Le Capitaine a dit qu’il aurait besoin de lui une fois que nous aurons le corps immortel. » Se défendit Davies.

Le loa tourna un regard acéré vers lui.

« Un autre curé aurait tout aussi bien fait l’affaire. Tu voulais sauver celui-ci Davies. »

Mal à l’aise, le second se justifia à nouveau, cherchant à dissimuler le fait que contre toute attente ou habitude il s’était attaché au jeune missionnaire.

«  On aurait perdu du temps s’il avait fallu en trouver un autre. »

 

Le loa le fixa, ses yeux blancs mettant Davies mal à l’aise.

« Mais toi tu voulais sauver celui-ci.

- Et alors ? Finit par lâcher Davies.

- Je ne sais pas… Répondit le loa dont les yeux se révulsèrent, signe qu’il allait entrer en transe. Il a un rôle à jouer c’est vrai mais le destin ne nous a pas encore révéler lequel. »

Philip, surpris, se força à rester éveillé, comprenant qu’il tenait peut être là une chance d’en apprendre plus sur un moyen de libérer sa chanteuse.

« Sans doute celui que le Capitaine lui destine. Répondit Davies avec indifférence. Prononcer son union avec Calypso. Il est sous le charme de la sirène, il fera n’importe quoi pourvu qu’en échange le capitaine la libère.

- Dans ce cas, tu l’as condamné à un sort pire que la mort. Répondit le loa. Tu sais ce qu’elle fera de lui. »

Davies soupira.

« J’espérais que le vaudou pourrait le guérir de ça aussi. »

 

Le loa ouvrit la bouche pour répondre mais Blackbeard intervint.

« Pour quoi faire ? Il est bien plus malléable ainsi. Notre petit missionnaire amoureux du diable des océans. » Ricana Teach en tapotant l’épaule de Philip.

Le jeune homme ouvrit les yeux pour protester ce qui déchaîna un éclat de rire chez Teach.

«  Syréna pas le diable. Articula Philip avec difficultés. Vous l’êtes… » Souffla-t-il avant de sombrer dans l’inconscience, l’effort fourni pour parler ayant eu raison de ses dernières forces.

Blackbeard sourit à nouveau et lui tapota la joue avec une feinte amitié.

« Oui petit… Et tu n’as encore rien vu. » Ricana-t-il.

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